Le chemin, archétype de l’expérience spirituelle
Un texte de René Tessier
À l’heure où la préoccupation du développement psycho-spirituel s’impose de plus en plus, voilà un film bien fait, qui revisite sur des tonalités très contemporaines une des expériences les plus traditionnelles en Occident : le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Au départ de ce road-movie pédestre : le fossé entre un père et son fils, qui n’arrivent jamais à se comprendre. L’hypothèse d’un film autobiographique est peut-être ici attestée tant par le compte-rendu agile et réaliste d’un enchaînement en soi très difficile à imaginer que par le choix des acteurs : Martin Sheen dans le rôle principal et l’un de ses fils, Emilio Estevez, pour donner la réplique au paternel.
La trame du récit
Tom Avery (Sheen), un ophtalmologiste de Californie, doit se rendre en France, à Sain-Jean-Pied-de-Port, pour en ramener le corps de son fils Daniel (Estevez) mort accidentellement. On apprend alors que Daniel venait tout juste d’entreprendre la route de Compostelle. Le premier de quelques flashbacks bien dispersés nous montre père et fils argumentant à ce propos dans la voiture, quelques jours plus tôt : « Qu’est-ce que c’est encore que cette nouvelle lubie ? Ne pourrais-tu faire quelque chose d’utile de ta vie ? » Dans cette scène, les réponses bien rudimentaires du fils traduisent aussi bien son malaise à l’endroit de son géniteur que l’éternelle difficulté de résumer en des mots la démarche spirituelle ou intérieure.
Au cœur de circonstances qu’on aurait pu mieux éclairer, Tom décide soudain de faire incinérer Daniel et de se lancer à son tour sur le chemin de Compostelle, avec dans ses bagages les cendres de son fils. D’un arrêt à l’autre vont s’insérer dans sa route d’autres marcheurs, chacun motivé par ses carences : Joost (Yorick van Wagenigen), un Hollandais aussi balourd que tendre et extraverti, qui veut perdre du poids ; Sarah (Deborah Kara Unger), une jeune Canadienne qui désire arrêter de fumer ; enfin, se présente au détour Jack (James Nebitt), un écrivain irlandais en panne d’inspiration. Apprécions au passage le trait d’ironie : l’Irlande reste sans conteste – surtout en tenant compte de sa faiblesse démographique − le pays qui aura donné au monde le plus de grands écrivains, issus d’une terre de souffrance et de misère. Retenons surtout un élément que le film fait bien ressortir, sans esbroufe : au-delà de ses motivations premières, conscientes ou non, chacun-e traîne son cortège de blessures et d’échecs à dépasser. Leur chemin en sera un de croissance, par des sentiers que personne ne peut planifier. Les diverses interactions entre eux, au fil de leur avancée, les aideront à se trouver eux-mêmes, au contact d’un environnement en apparence paisible mais porteur de surprises et de révélations.
Aux détours de leur démarche apparaîtront brièvement des « anges » en chair et en os, des êtres qui leur offriront, souvent sans le savoir, le mot ou le geste dont ils avaient besoin, parfois même des confidences, voire une confession, qui interpellent. Continuellement, nos pèlerins trouveront sur leur passage accueil, ouverture de cœur et … tout simplement une rafraichissante humanité, exempte de commerce et de manipulation. Le vieux prêtre new-yorkais, lui aussi en quête de mieux-être, ne représentera qu’un de ces anges, dont la majorité est beaucoup plus jeune.
Un chemin de croissance personnelle
En fait, Le chemin récupère habilement les étapes successives de l’expérience spirituelle du pèlerinage. D’abord, les pèlerins se posent une question, dont ils reconnaissent le caractère essentiel : comment sortir de mon indigence humaine ? Puis ils se mettent en route, laissant derrière eux tout ce qui meuble leur routine habituelle ; le déplacement physique, vers de nouveaux horizons, leur permettra de survoler avec un certain recul leurs soifs et leurs insatisfactions. Mais ce ne sera pas suffisant, ils vont s’en rendre compte : en chemin, il faut les reflets que nous envoient les autres, il faut être contesté et/ou instruit par autrui pour élargir son regard. (Sur ce plan, le contact avec un clan de gitans, par des détours inattendus, va s’avérer particulièrement éloquent). Plus loin, beaucoup plus loin pour certains, les pèlerins confessent une foi revigorée par toutes leurs rencontres. Ils repartent finalement « sur un autre chemin », comme les mages dans l’Évangile de Matthieu, comme tous les convertis de l’histoire, car leur vie ne sera plus la même dorénavant.
On sait que Martin Sheen s’est réapproprié vigoureusement, il y a une vingtaine d’années, la foi catholique avec laquelle il avait pris ses distances ; on peut aujourd’hui le qualifier de chrétien convaincu et solidement engagé socialement. C’est lui qui a imaginé le concept à la base de ce film, lui qui avait déjà « fait Compostelle » en compagnie de son petit-fils Taylor, fils d’Émilio Estevez. Ce dernier a finalisé le scénario et assuré la réalisation du film. Il a tenu à ce que son père Martin en incarne le personnage principal.
Démarré en mode de catharsis, Le chemin veut conduire à une guérison, qui ne sera pas nécessairement celle espérée. En marchant dans les pas de son fils et cherchant à compléter son itinéraire, le personnage de Tom veut se rapprocher de Daniel. En même temps et peut-être encore bien plus, il est parti à la rencontre de son propre cœur, de ses aspirations intimes. Il faut saluer ici la sobriété du film, qui évite de tout nous dire d’un cheminement destiné à demeurer, de toute façon, essentiellement intérieur. À aucun moment on a l’impression que la progression personnelle de nos quatre marcheurs est forcée ou artificielle, bien au contraire. Ils se montrent tout simplement attentifs et ouverts à tout ce qui croise leur route, comme le recommandent tous les bons maîtres spirituels.
À quel point le Dieu des chrétiens s’insère-t-il dans leur pèlerinage ? Il y parvient, indubitablement − plusieurs scènes en témoignent − mais de manière mystérieuse, comme il se doit. Chose certaine, les uns et les autres auront été transfigurés. De plus, au sortir de ce film lumineux, on rêve tout naturellement de vivre soi-même une telle expérience ; ce que certains désigneront déjà comme une grâce. Le visionnement du film n’exclue pas, en revanche, que Le chemin puisse aussi passer à travers les sillons de nos couloirs quotidiens. La route de l’expérience spirituelle n’est pas univoque, il suffit d’oser l’emprunter ; tout indique qu’Emilio Estevez et Martin Sheen l’ont bien compris.
René Tessier
(Rédacteur en chef de la revue Pastorale-Québec, l’auteur y a signé, depuis dix ans, près de 80 analyses de film dans une perspective pastorale).



