M. Lazhar : une fable sur l’assomption de la souffrance
Un texte de René Tessier
Ouverture : une école montréalaise extérieurement semblable à tant d’autres, dans un décor enneigé, des enfants qui jouent dans la cour… Un élève de 6e année, Simon, court chercher les berlingots de lait pour les apporter dans sa classe mais une vue de cauchemar à travers la porte l’immobilise : Martine, son enseignante, s’est pendue au plafond. Le personnel de l’école fait tout pour épargner ce choc aux autres élèves mais l’une d’entre eux, Alice, se faufile et fait aussi la macabre découverte.
Un silence dangereux va entourer ce suicide, même si tout le monde sait ce qu’il en est. Personne ne veut prendre la relève de la disparue mais voici que se présente Bachir Lazhar (l’humoriste franco-algérien Fellag), un immigrant d’origine algérienne à qui le poste est confié temporairement. L’expérience se révélera difficile mais salvatrice. Le nouveau professeur devra d’abord surmonter le fossé culturel qui le sépare des enfants et de l’administration scolaire locale. Les élèves, eux, doivent affronter la mort d’une personne proche quand les adultes autour d’eux refusent d’en parler et s’en remettent à la seule psychologue. Qui plus est, surgissent rapidement des révélations surprenantes sur le véritable passé de « M. Lazhar », comme il tient à se faire appeler dans sa classe.
« Qu’est-ce qu’une chrysalide ? » La première question du nouvel enseignant recèle une valeur fortement symbolique : ses élèves de 11-12 ans sont eux-mêmes dans une phase transitoire comme celle de la chenille au papillon. Leur maturation humaine sera malgré eux accélérée par le drame auquel ils sont confrontés. De son côté, dans sa nécessaire intégration à la société d’accueil, Bachir Lazhar traverse les mêmes étapes, parfois avec une maladresse que le réalisateur Philippe Falardeau sait habilement souligner par une mise en scène humoristique. Ces moments de rire contribuent d’ailleurs à détendre le spectateur, l’ambiance autrement lourde étant déjà allégée par l’intelligente sobriété du traitement.
Au fil d’un récit bien unifié, plusieurs thèmes émergent qui peuvent porter à réflexion : le monde secret de l’enfance, les difficultés inhérentes à tout projet d’éduquer mais aussi les problèmes du système actuel (quasi-absence d’adultes masculins, parents surprotecteurs et créateurs d’enfants-rois, politiques qui confinent à l’absurde…), l’immigration – au premier chef celle des réfugiés − et les rapports interculturels, le tabou de la mort et nos mécanismes pour traverser le deuil, les accusations non fondées d’agression sexuelle…
L’accueil des arrivants issus du monde arabe et les problématiques du monde scolaire représentaient déjà deux sujets de discussion très récurrents au Québec depuis quelques années ; le déni de la souffrance et de la mort, lui, est régulièrement contesté dans les cercles beaucoup trop limités du milieu pastoral. Ces questions, Philippe Falardeau les aborde avec une sage ironie, mais aussi avec tact et délicatesse. Par exemple, l’interdiction de tout contact physique entre éducateurs et enfants fait dire au professeur d’éducation physique, obligé de supprimer des exercices : « c’est comme si les enfants étaient une matière radioactive ».
D’autres films consacrés à l’école et maintes fois primés sont restés célèbres : La société des poètes disparus (1989), de Peter Weir, un des grands rôles de Robin Williams ; Être et avoir (2002), documentaire de Nicolas Philibert ; Entre les murs, de Laurent Cantet, Palme d’or du festival de Cannes 2008… Certains ajouteraient à notre liste un des gros succès de l’histoire du cinéma français : Les choristes, de Christophe Barratier (2004), qui se déroule dans une école de réforme. Quoi qu’il en soit, M. Lazhar offre l’avantage d’être tourné au Québec, tout en gardant une forte résonnance universelle ; il a du reste déjà récolté une kyrielle de prix d’excellence.
L’importance de la parole libératrice au cœur du processus de guérison, affirmée maintes fois dans ce film, explose carrément quand la jeune Alice (Sophie Nélisse) exprime toute sa douleur et son incompréhension devant toute la classe, et encore plus quand elle provoque Simon (Émilien Néron) à s’ouvrir lui aussi. Entre ces deux instants, livres et poèmes auront permis d’évoquer, de paraphraser et de saisir à bras-le-corps le drame dont on cherche à s’extirper. À celui-ci, dira M. Lazhar, il ne faut pas chercher d’explication. Et pour lui, il n’est pas normal d’imposer sa souffrance à autrui à travers un geste d’éclat irréversible. Toutefois, la compassion, l’attention à l’autre pour mieux le comprendre, l’écoute des mots et même de ce qu’ils recèlent, restent autant d’ingrédients pour faciliter les rapports humains, à travers la diversité culturelle et au-delà de celle-ci. M. Lazhar, l’homme et le film, font réfléchir…
René Tessier
René Tessier
(Rédacteur en chef de la revue Pastorale-Québec, l’auteur y a signé, depuis dix ans, près de 80 analyses de film dans une perspective pastorale).



