Les hommes libres : récit très édifiant mais un peu terne

Un texte de René Tessier

Les hommes libresDécidément, la France éprouve bien du mal à tourner la page sur la période sombre de l’Occupation allemande (1940-44), une blessure qu’elle n’a pas fini de cautériser. Si ce film s’ajoute à bien d’autres sur ces années noires, il en aborde néanmoins un côté méconnu: l’implication active de Maghrébins de France, pour la plupart musulmans, dans la lutte contre les Nazis. Un engagement par instants héroïque, pourtant entièrement oublié par l’Histoire…

Younes (Tahir Rahim, révélation du film Un prophète, de Jacques Audiard) est un jeune immigré algérien qui vit du marché noir. Alors que son ami et cousin Ali (Farid Larbi) lutte pour la liberté aux côtés de la Résistance française, Younes se préoccupe avant tout de tirer son épingle du jeu par et pour lui-même. Arrêté par la police de Vichy, il reçoit la mission d’épier la Mosquée de Paris. En effet, son recteur (Michael Lonsdale, qui incarnait le frère Luc, le vieux moine-médecin du film Des hommes et des dieux) est soupçonné de fournir de faux papiers à des Juifs et des communistes.

Mû par diverses rencontres dont l’enchaînement ne ressort pas toujours clairement, le personnage fictif de Younes évoluera considérablement au fil du scénario. Il est d’abord ébloui par la belle Leila (Lubna Azabal) dont il se rapproche timidement. Il se lie étrangement d’amitié avec un jeune chanteur à la voix d’or, Salim Halali (Mahmud Shalaby), très populaire dans les cabarets parisiens, dont il va bientôt découvrir la judéité ; leur relation aux aspérités équivoques ne l’entraîne pas moins à se joindre au combat contre l’occupant. Younes renonce aux primes d’espion que lui promettait la police vichyste, laquelle le congédie brutalement parce qu’elle le croit repéré et désormais inutile.

Une pièce qui manquait pour comprendre l’histoire

Le secours apporté aux Juifs traqués par une poignée de musulmans français était tout à fait inconnu encore récemment. Le 2e film du réalisateur Ismaël Ferroukhi vient combler cette lacune. Les solides interprétations de Tahir Rahim et Michael Lonsdale, dont le personnage a bel et bien sauvé des dizaines de Juifs pendant la Seconde guerre mondiale, appuient un récit par ailleurs trop académique dans l’ensemble. On peut tout de même s’y immerger dans l’ambiance intense et tendue de Paris sous l’Occupation allemande. On y retrouve aussi la cruauté implacable d’un conflit aux accents antisémites dans lequel Juifs et Maghrébins arables n’étaient nullement ennemis, au contraire.

On croise des personnages qu’on sent écrasés par le poids de la situation, certains par les conséquences de leurs choix. On ne peut que sympathiser avec la candeur des combattants maghrébins qui veulent croire qu’en luttant aux côtés de la Résistance française, ils devraient accélérer la libération de leur peuple. On ne peut s’empêcher, surtout en voyant les moments forts de la Libération, de penser à la suite des événements : ces mêmes Français et Algériens seront bientôt entraînés dans une guerre sans merci où pulluleront les gestes les plus inhumains.

En somme, peu intégrés qu’ils étaient sur leur terre d’accueil, marginalisés parce que ni pleinement Français ni Algériens ou Marocains, les Maghrébins de ce film s’affirment vraiment comme des hommes libres face à des Nazis qui souhaiteraient obtenir leur collaboration. Younes se révèle libre à l’égard de l’argent qui l’obsédait, Ali n’est restreint dans sa lutte par aucune attache, Salim n’est même pas entravé par ses espoirs de carrière artistique. Quant au recteur de la mosquée, le personnage historique de Si Kaddour Benghabrit, il s’affirme comme ce frère universel pour qui tout être humain mérite secours et compassion, malgré toutes les pressions exercées sur lui.

Au-delà de ses faiblesses de forme, ce film nous propose un récit, en grande partie historique, qui prouve que la fraternité n’est pas un vain mot, que les religions peuvent rapprocher et non séparer ; même si le dévouement n’est pas toujours payé de retour, ce qui lui confère sans doute une valeur ajoutée…

René Tessier

(Rédacteur en chef de la revue Pastorale-Québec, l’auteur y a signé, depuis dix ans, près de 80 analyses de film dans une perspective pastorale).

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