RELIGION ET SOCIÉTÉ, COLLABORATION OU CONFRONTATION?
Par Gaëtane Larose
Responsable des communications
Diocèse de Sherbrooke
Mon point de vue se veut celui d’une praticienne en relations de presse dans un diocèse. Une partie de mon travail consiste aussi à diffuser de l’information. Je travaille en région, donc une situation d’une certaine proximité avec les médias locaux, ce qui peut occasionnellement différer d’un grand centre comme Montréal ou même Québec. Dans cette présentation, je vais d’abord parler de collaborations possibles avec les médias, puis je traiterai de l’aspect de la confrontation.
COLLABORATION
Responsable des communications à l’archevêché de Sherbrooke depuis 1996, j’ai connu au départ un véritable âge d’or de collaboration avec les médias, particulièrement avec le quotidien La Tribune. Ce journal possédait déjà une longue tradition du traitement de la nouvelle religieuse. La Tribune avait dans ses rangs un journaliste ayant une formation journalistique, mais aussi théologique. Pendant près de dix ans, je choisissais le sujet de la chronique « Vie religieuse », publiée le samedi. Il m’arrivait de préparer les gens à l’interview. Également, j’avais une équipe de huit personnes qui rédigeaient, à tour de rôle, un billet de 250 mots, publié chaque lundi dans la page éditoriale. Ces billets étaient appréciés, témoignages à l’appui.
Nos événements recevaient toujours une couverture médiatique de la part de La Tribune, mais aussi des médias électroniques. En plus des stations locales TVA et Radio-Canada, il y avait Quatre-Saisons, maintenant disparue, Télé-Québec (télé éducative) et Canal Vox. Également, quelques stations de radio, dont une radio communautaire et un hebdo.
La concentration de la presse, la place grandissante de l’Internet, la venue d’un deuxième hebdo de Quebecor dans un territoire comme Sherbrooke et, sans doute, des pressions d’autres mouvements religieux, ont contribué à mettre fin à une situation particulièrement privilégiée. Nous vivons dans un contexte social et culturel de plus en plus marqué par le multiculturalisme et le pluralisme religieux.
Le journaliste de La Tribune attitré aux événements religieux a devancé sa prise de la retraite. Il m’a confié qu’il n’endossait pas la nouvelle orientation éditoriale du journal, (pour s’ajuster au contexte global), à savoir le traitement émotif de la nouvelle, l’élément choc et scandaleux, voire provocateur. Aujourd’hui, le journaliste de ce quotidien, qui s’intéresse aux faits religieux par intérêt et curiosité personnels (il prend les nouvelles religieuses à partir de mon blogue), suscite des moqueries de la part de ses confrères journalistes, m’a-t-il confié.
Tant chez les journalistes que pour une partie de la population, la religion est victime d’un préjugé défavorable lié à un passé marqué par une Église catholique (hiérarchie) omniprésente dans la vie culturelle et morale de la société québécoise. Et, sans doute, qu’une grande méconnaissance de l’Église et de son rôle contribue à entretenir des préjugés qui aveuglent.
Dans ce marché compétitif s’ajoutent maintenant les médias sociaux. Les revenus de la tarte publicitaire sont de plus en plus éparpillés et favorisent une compétition très féroce. On peut, je crois, en déduire que les publicitaires exercent une emprise forte sur les médias. Quand la part la plus importante des revenus réside dans la publicité, il me semble que l’on ne peut pas parler de réelle indépendance éditoriale.
Pour ce qui est de la concentration de la presse, elle a pour effet, dans les médias locaux, de répartir le contenu autrement, c’est-à-dire que le contenu national prend de plus en plus d’espace, au détriment de l’information locale. À mon avis, ces deux états de fait (publicité et contenu à partir d’une source unique) devraient nous questionner sérieusement.
S’ajoute maintenant à ce contexte, une information continue, ce qui occasionne une rapidité dans le traitement de la nouvelle, une vie plus éphémère de la nouvelle et une société en mouvement et en profond changement, une liberté d’expression de plus en plus grande. Tout le monde a son opinion sur tout… Ce contexte modifie les pratiques journalistiques, les façons d’aborder les relations religion-Église et médias. Notre travail se fait différemment. La collaboration avec les médias est davantage liée aux demandes que ceux-ci nous font. Par exemple, lors de la canonisation du frère André, Radio-Canada Estrie a couvert l’événement toute la semaine précédant l’événement. On m’a contactée à plusieurs reprises pour avoir des informations, des précisions. Pour le dimanche, la recherchiste voulait une personne en studio. Je lui ai suggéré d’aller dans une église et d’interviewer des gens. Arrivée sur place, la journaliste a dit au curé qu’il avait paqueté l’église. Mais non! C’est un des préjugés que véhiculent les médias que nos églises sont vides. Ce ne sont pas toutes les églises qui sont vides. On devrait se donner la peine d’aller constater ce qui existe. Cet été, l’auteur d’une chronique de l’hebdo Journal de Sherbrooke, après la nomination du nouvel archevêque, a écrit un billet intitulé « Bienvenue Mgr Cyr » dans lequel il lui dit qu’il a tout un défi devant ses églises vides, l’absence de vocations, etc. Je lui ai écrit…..afin de rectifier des faits. Il ne faut pas avoir peur de dénoncer, afin que la vérité éclate.
La nomination d’un nouvel archevêque, (en période de vacances) puis l’inauguration de son ministère pastoral, ce sont de vrais événements. Les médias ont bien couvert l’événement, et j’ai constaté que les jeunes journalistes, qui n’ont pas de culture religieuse, sont par contre ouverts, curieux et respectueux du sacré. Ils pratiquent un journalisme qui consiste à rapporter des faits. Par contre, lors de l’entrevue à Radio-Canada, avec une journaliste chevronnée, j’ai constaté à quel point les questions chez cette génération n’ont pas évolué en 20 ans : sacerdoce des femmes et célibat des prêtres… alors qu’il y a bien d’autres champs d’activités où les chrétiens sont présents… où l’Église (hiérarchie) se prononce. Est-ce ignorance, facilité ou autre?
Toutefois, lors d’un événement aussi important dans un diocèse que la cérémonie d’inauguration pastorale du nouvel archevêque, parce que c’était en soirée, La Tribune a délégué seulement un photographe et la nouvelle a paru deux jours plus tard, car le journaliste a repris le contenu de la nouvelle que j’ai publiée sur mon blogue. La situation financière conditionne tout. Nous devons en prendre conscience. Et la publicité a un coût.
Dans le cadre de cette présentation, je veux parler d’un média qu’il ne faut pas sous-estimer et qui a un impact culturel important : le cinéma. Le distributeur Métropole films, avec le film Le Grand silence, avait compris le potentiel de diffusion que sont les diocèses. Ce distributeur, lors de la sortie des films Des hommes et des dieux ainsi que Pour l’amour de Dieu, a demandé la collaboration des diocèses pour organiser une projection privée. Personnellement, je trouve qu’il y a là une forme de collaboration très intéressante. Ces films ont un impact que nous ne saurions pas créer nous-mêmes. Quand on pense que le film de Micheline Lanctôt a reçu le prix du public à Angoulème, France, et que ce public, c’était des jeunes. Je dis wow! Que l’on soit en accord ou pas avec l’ensemble du contenu, il y a là un phénomène qui suscite la curiosité, et pousse à aller plus loin pour plusieurs personnes. Quand c’est bien fait, ce cinéma qui met en scène la religion et la dimension spirituelle, il s’agit, à mon humble avis, d’un outil exceptionnel d’information et d’éducation. Je ne me reconnais pas le droit de refuser une pareille collaboration. Pour ces deux projections privées gratuites, j’ai travaillé en collaboration avec la Maison du cinéma de Sherbrooke. Lors de sa projection grand public du film Pour l’amour de Dieu, on m’a invitée à présenter Micheline Lanctôt. Quelle belle présence d’Église dans cet espace!
Quand on parle du traitement de la nouvelle religieuse, on ne peut pas éviter la question des prêtres accusés de pédophilie. Question difficile à aborder tant du côté des victimes que de l’Église. Pour les médias, il s’agit d’un sujet friand qui peut mener même à des dérapages comme décider ou laisser croire par ses propos que tous les prêtres sont des pédophiles et que l’Église encourage ces comportements!
À Sherbrooke, nous avons eu deux cas de pédophilie. Évidemment, ce fut très médiatisé. Les avocats ne veulent pas que l’évêque ni même la personne responsable des communications prennent la parole. Des aspects légaux sont en jeu. On nous blâme de cultiver le secret, mais je crois que même si on prenait la parole, on se ferait piéger, et on ne peut trouver d’excuses pour de tels gestes à l’égard d’enfants. Et on accuse à tort l’Église de manquer de transparence, d’être complice de ces gestes qu’elle condamne. Question complexe qu’on ne peut traiter à la légère.
Parfois, il est plus sage de laisser passer la tempête. Comme le soulignait Bernard Derôme au salon du livre de Sherbrooke le 13 octobre 2011 : « Le danger ou le risque de dérapage est plus grand qu’il ne l’a jamais été parce que ça va vite. La réflexion est devenue un luxe. Le recul est devenu un très grand luxe. Il y a un moment où il faut prendre le temps de réfléchir.»
Comité d’actions médiatiques : En 1998, j’ai mis sur pied un comité conseil qui avait pour but d’analyser notre présence d’église dans les médias. Ce comité existe toujours, et a permis la réalisation de plusieurs projets tels que déjeuners-causeries avec journalistes, publication d’un encart de 16 pages dans le quotidien La Tribune, Journée diocésaine des communications, Hommage Communications et Société à des artisans du monde journalistique, etc. Il me semble important de susciter des lieux de réflexion et d’échanges.
CONFRONTATION
Je crois qu’on ne peut pas parler de confrontation sans parler du phénomène des journalistes d’opinion (genre francs-tireurs) ni de l’émission Tout le monde en parle ni du vedettariat.
Ces phénomènes traduisent une forme de journalisme-spectacle qui consiste à dénoncer, accuser, juger et condamner. Et, s’il y a erreur dans les accusations, ce n’est pas grave. On s’excuse. Même si une accusation ternit la réputation, sème le doute et atteint la famille immédiate, ce n’est pas grave. On relativise tout, ce qui s’inscrit bien dans la culture québécoise d’aujourd’hui : tout est excusable, explicable, justifiable. Toutefois, le pardon s’avère plus difficile. On condamne plus facilement. Les médias recherchent souvent le sensationnalisme, les scoops, les cotes d’écoute, un tirage plus grand. L’opinion d’une vedette passe au détriment de personnes crédibles. On aime susciter des combats, des affrontements. Pourquoi? Pour faire choc? Faire ressortir la vérité? Il faut voir.
Depuis quelques décennies, bien des journalistes affirment que la question religieuse est une affaire privée. Comme le dit si bien Jean-Claude Leclerc du journal Le Devoir « il s’agit d’une absurdité ». La religion et la spiritualité font partie de la vie de tout être humain. Chantal Hébert, qui commente la politique, disait au mois d’octobre aux Entretiens Jacques-Cartier, qu’actuellement, au Canada, on ne peut pas traiter de politique sans parler de religion. Elle affirmait aussi qu’elle et ses collègues traitent les ecclésiastiques plus durement que les politiciens. Ce n’est pas peu dire.
Je me souviens que l’an passé à l’émission Tout le monde en parle, le cardinal Jean-Claude Turcotte a donné une bonne entrevue, mais les deux invitées qui l’ont suivi au programme étaient deux féministes qui en avaient gros sur le cœur. Il s’est fait « rentrer dedans » comme on dit. Qui est gagnant dans tout cela? Est-ce qu’on a voulu servir la vérité ? Régler des comptes?
Comme le soulignait Philippe Gardaz à l’agence de presse APIC : « Les contraintes actuelles empêchent les médias d’être des citoyens. La dérive émotionnelle s’insinue partout. La contrainte de l’immédiateté, liée à la course avec les médias électroniques, amène les journaux à faire de la TV sur papier… Les consommateurs de médias vont finir par découvrir qu’une presse sérieuse et indépendante est globalement une protection.»
Conclusion
Je crois que chaque grand média devrait avoir un journaliste formé au traitement de la nouvelle religieuse ou tout au moins savoir se tourner vers des sources fiables, crédibles, par exemple, les responsables diocésains de communication qui pourront leur indiquer les personnes compétentes pour parler de tel événement… Malheureusement, plusieurs journalistes ont tendance à se méfier de nous. Pourquoi? Médias et Église ont intérêt, me semble-t-il, à collaborer et à développer une relation de confiance, afin d’en arriver à plus de transparence et à la recherche de la vérité. C’est cela du journalisme responsable… l’éthique journalistique.
Je persiste à croire que l’Église (hiérarchie et chrétiens), parallèlement au développement de ses propres médias, doit être présente dans les grands médias, mais pas à n’importe quel prix. L’Église peut proposer un message, non l’imposer. On doit reconnaître que malgré ses erreurs, l’Église a toujours eu une option privilégiée pour les pauvres, pour les plus démunis, les personnes, les groupes, victimes d’injustice. L’Église catholique a toujours défendu les Droits de l’Homme. L’espérance, la solidarité, le partage, sont au cœur même du message que propose l’Église à bien des problèmes d’aujourd’hui.
Les Québécois ont besoin d’éclairage sur les événements d’actualité, sur ce qui fait leur quotidien, afin de se former un jugement droit, de faire une prise de conscience véritable, de poser des actions justes. Médias et Église ont intérêt à dialoguer, à échanger afin de réaliser ce pourquoi ils existent.
Les médias s’adressent à la masse; l’Église adresse au peuple un message d’espoir. Une collaboration franche, honnête, peuvent mieux servir la population que la confrontation qui souvent apporte discorde, ambiguïté, division. C’est possible…même si c’est difficile.
Gaëtane Larose
Le 3 novembre 2011



