Colloque national sur l’Église et les communications
“Chrétiens dans la culture médiatique”

Séminaire St-Augustin, Cap-Rouge
4-6 juin 1992




Conférence d’ouverture
le jeudi 4 juin 1992


LES CATHOLIQUES DANS LES MÉDIAS

par Gregory Baum


Depuis le concile Vatican II, l’Église catholique a adopté une attitude ouverte à l’égard de la culture séculière dans laquelle elle vit. Le catholique croit que le Dieu révélé en Jésus-Christ est à l’oeuvre dans toute l’histoire humaine, dans la vie des personnes, dans leurs réalisations culturelles, leurs combats sociaux et leurs efforts politiques pour construire une société plus juste. Cette ouverture a engendré un nouveau respect pour le monde. Selon le document conciliaire «Gaudium et Spes», l’Église doit communiquer son message à la culture dans laquelle elle vit avec les expressions mêmes de cette culture, i.e. en utilisant les idées et la terminologie comprises dans cette culture. «Gaudium et Spes» a nommé cela «la loi de toute évangélisation».

Cette nouvelle théologie a engendré une nouvelle approche de la communication. La conversation entre l’Église et la société dans laquelle elle vit exige que l’Église trouve les symboles appropriés, les métaphores et les langages pour faire entendre son message. Les formules reçues demeurent comprises par les catholiques et elles continuent d’être utilisées dans la liturgie catholique. Mais, s’adresser à la société moderne exige de la créativité de la part de ceux et de celles qui, dans l’Église, ont la tâche de communiquer son message au monde.


Les chrétiens «libéraux» et les chrétiens «radicaux»

Mais, quel est donc le message de l’Église ? Nous sommes tous d’accord pour dire que l’Évangile de la compassion et de la vie nouvelle n’est pas confinée à la seule dimension religieuse, étroitement définie, mais qu’elle inclut aussi l’ensemble des valeurs et une certaine vision de la société. Le Nouveau Testament parle de la venue du règne de Dieu. Ce règne devient manifeste lorsque Dieu surmonte notre fatalisme et notre cynisme par la foi, surmonte notre désespoir par l’espérance, notre hostilité par l’amour, notre indifférence par la solidarité et notre violence par la paix. Les valeurs de l’Évangile ne sont donc pas «étrangères» au monde : elles sont estimées par beaucoup de gens qui ne se disent pas chrétiens. Tout de même, elles sont aussi, paradoxalement, «étrangères» à la société définie comme elle l’est par ses structures dominantes.

Ce paradoxe mérite que l’on y fasse attention. Je veux soutenir ici qu’il y a deux manières de comprendre la présence de Dieu dans le monde ; je les nommerai «libérale» et «radicale». Les chrétiens «libéraux» avancent que les valeurs évangéliques ne sont pas étrangères au monde. Ils ont une vision optimiste de la société. Ils voient la présence de Dieu dans les libertés des personnes : la liberté de suivre sa propre conscience, la liberté apportée par la démocratie, l’égalité des chances, ainsi que la réussite économique, et la liberté des gens de s’explorer en profondeur et d’expérimenter des transformations personnelles. Ces libertés, nous le soulignons, sont aussi appréciées par les libéraux séculiers.

Par contraste, les chrétiens «radicaux» ont une vision plus sombre de la société. Ils insistent sur le fait que les valeurs évangéliques sont étrangères dans le monde. Les chrétiens «radicaux» partagent avec les radicaux séculiers une conscience aiguë des contradictions de la société: ils se concentrent sur le système économique global qui organise les ressources du monde d’une manière brutalement injuste, condamnant la majorité des gens à la pauvreté et à la misère. Ce qui impressionne les «radicaux», c’est l’écart croissant entre les riches et les pauvres, l’accroissement du chômage, les atteintes à l’environnement, et la culture de la classe moyenne qui banalise les crises actuelles, légitimise le système existant ou persuade les gens que rien ne peut être fait pour le transformer. Dans ce contexte, nous le soulignons, même le magnifique mot «liberté» devient plutôt ambigu, en se référant tout autant à la liberté d’acheter et de vendre, qu’à la liberté de marcher, la liberté de se faire plaisir ou même de hausser les épaules devant le reste de la société.

Pour les «radicaux» chrétiens, alors Dieu est présent dans le monde avant tout comme jugement : Dieu déclare que le monde est pécheur. Ici, le message des prophètes hébreux et la prédication de Jésus tiennent une place centrale. Cependant, le Dieu du jugement est aussi le Dieu de la vie nouvelle. Pour les chrétiens «radicaux», cette vie nouvelle est présente chez les gens qui prennent position contre l’injustice et qui cherchent à la surmonter.

Le concile Vatican II a présenté un point de vue «libéral» envers le monde moderne. Le Concile a reconnu la «ressemblance» de certaines valeurs évangéliques avec les réalisations éthiques de la modernité, spécialement la liberté, l’égalité et la fraternité, et il s’attendait à ce que la grâce divine aide ce monde à avancer vers une humanité encore plus grande. Par contraste, la Conférence des évêques d’Amérique latine à Medellin en Colombie, tenue quelques années après le Concile, présentait une perspective «radicale», insistant sur la «différence» entre les valeurs évangéliques et l’ordre existant. Medellin annonçait le jugement de Dieu devant l’oppression qu’exerçait la société capitaliste occidentale et la solidarité de Dieu avec les exclus qui combattent pour transformer l’ordre établi. Les chrétiens «libéraux» sont frappés par les «ressemblances» entre l’évangile et la culture moderne, alors que les chrétiens «radicaux» sont frappés par la «différence» . Ces derniers recherchent alors plutôt des «ressemblances» avec la contre-culture produite par ceux et celles qui critiquent la société.

Les deux perspectives, «libérale» et «radicale», sont très puissantes. Mais, parce qu’elles ont aussi des points faibles, il est important que les «libéraux» et les «radicaux» restent en dialogue. La faiblesse des «libéraux» est de croire que la bonne volonté et la vertu personnelle sont capables de rendre la société plus juste, alors que la faiblesse des «radicaux» est d’être tellement impressionnés par la force des structures dominantes qu’ils sous-estiment la capacité des individus à changer quelque chose et faire une différence.

La distinction entre «libéral» et «radical» est utile pour comprendre la tâche de l’Église à communiquer son message dans le langage propre, les idées et la terminologie de la société moderne. Ces idées devraient-elles être prises dans la tendance culturelle dominante, comme le supposent les «libéraux»? Ou, devraient-elles être tirées des critiques de la société et de la lutte des marginaux, comme le supposent les «radicaux»? On ne peut répondre à cette question d’une manière générale. Les chrétiens auront à débattre de cette question dans leur contexte culturel propre.

On ne peut pas mettre en doute le fait que les évêques du Québec et du Canada, réagissant à la crise économique actuelle et à ses conséquences humaines, ont pris leur langage propre chez ceux qui critiquent la société. La Déclaration de décembre 1983 des évêques canadiens a été attaquée par le Parti libéral et le Parti conservateur. Quelques députés ont accusé les évêques d’être devenus marxistes. Et, plus récemment, la remarquable Déclaration du 1e mai des évêques du Québec était tellement en dehors de la position dominante que les grands journaux de Montréal ont refusé d’y faire quelque référence que ce soit. Dans la situation actuelle, il semblerait que les idées radicales ne peuvent être communiquées que dans les médias petits, indépendants et alternatifs.

Ici, nous sommes déjà entrés dans notre sujet : l’Église et les médias de masse. Les grands médias de communication parlent des événements d’Église qui émargent au «paradigme libéral» — par exemple, les exigences des catholiques pour l’égalité des hommes et des femmes, pour une plus grande liberté sexuelle, pour la liberté de conscience et le droit à la dissidence, ainsi que les événements qui choquent la conscience libérale, comme les condamnations romaines de théologiens dissidents, les abus sexuels de prêtres et de frères, et les assassinats en Amérique centrale de prêtres et de religieuses courageux se situant avec les pauvres. Mais les médias de masse ne communiquent pas très bien les aspects du message de l’Église qui s’insèrent dans le «paradigme radical», spécialement la critique du capitalisme et de la culture qui l’accompagne telle qu’elle se trouve dans le récent enseignement social catholique, spécialement les encycliques de Jean-Paul II. Soulignons que les médias sont tout aussi silencieux sur les autres positions minoritaires dans la société. Par exemple, nous ne trouvons presque rien dans les médias sur la Commission itinérante organisée par «Solidarité populaire Québec», qui a tenu des audiences dans toutes les régions pour découvrir comment les Québécois et Québécoises de la base voyaient l’avenir de leur société.


La critique des médias

Cette observation nous amène davantage au coeur du sujet de cette conférence. L’énorme pouvoir des médias de masse est devenu presque universellement reconnu. Les médias de masse font beaucoup plus que de servir d’intermédiaires à l’information ; ils créent les catégories dans lesquelles nous percevons le monde. Nous en sommes venus à réaliser que la vie dans la famille, à l’école, dans les affaires, dans la société et même dans l’Église est fortement influencée par les médias publics de communication.

Dans le passé, les philosophes avaient tendance à croire que nous regardons le monde à partir de notre propre point de vue. Certains pensaient que ce point de vue était déterminé par notre foi, notre vertu ou notre raison, alors que d’autres soutenaient qu’il était modelé par notre effort de préservation et de progrès personnels. Marx a remis cela en question. Il croyait que la conscience humaine est créée par le travail, i.e. par le travail que nous accomplissons et par les inégalités de classe que le travail engendre. Marx considérait la culture simplement comme un reflet des forces infrastructurelles ; aussi montra-t-il peu d’intérêt pour l’impact de la culture sur la conscience humaine. Plus tard, des penseurs marxistes — parmi eux, l’italien Antonio Gramsci, l’«École de Francfort» avant et après la deuxième guerre mondiale et, dans les dernières décennies, le critique social britannique Raymond Williams — ont clairement reconnu que la culture dominante, y compris les médias de communication, exercent une influence puissante sur le regard ou la perspective à travers lesquels les gens voient leur monde. Reconnaissant la puissance des médias, Marshall McLuhan adopta la position extrême selon laquelle la forme même des médias, presque indépendamment de leurs contenus, modelaient la conscience des gens. Dans les dernières années, les critiques sociaux et littéraires appartenant à des courants philosophiques différents ont produit une importante littérature sur la critique des médias.

Cette littérature est d’un grand intérêt pour la théologie. En raison de leur approche critique, ces études et ces réflexions tendent à entrer dans ce que nous avons appelé le paradigme «radical». Elles analysent la capacité des médias publics à contrôler l’esprit humain et protéger les intérêts des groupes dominants dans la société. Mais, elles souffrent de la faiblesse de la littérature «radicale» : elles sous-estiment la liberté du communicateur ou de l’artiste travaillant dans les médias de changer quelque chose. Elles donnent facilement l’impression que les hommes et les femmes qui travaillent à la télévision, à la radio et dans les journaux sont, en dépit de leur bonne volonté et de leur imagination, pris dans de grands mécanismes corporatifs qui réduisent toute nouvelle vision en une idéologie défendant l’ordre existant. Je maintiens qu’on doit résister ici à une analyse qui augmente ainsi notre impuissance. Ce serait triste si, après ma conférence, cet auditoire se sentait découragé et déprimé.

En préparant cette conférence, j’ai découvert à mon grand étonnement que les idées «radicales» de la littérature critiquant les médias avaient été adoptées par un réseau international d’éducateurs qui croient que les enfants et les jeunes devraient acquérir à l’école un jugement critique des médias de masse. Ils appellent cela «alphabétisation aux médias», «éducation au médias», «éducommunication (Unesco)» — en anglais : «media literacy». Ils soutiennent que le pouvoir des médias est tellement énorme qu’il pénètre l’école, la maison et tout l’environnement dans la société, que la seule façon pour les jeunes de préserver leur liberté et protéger les valeurs qui leur sont chères est d’acquérir une «alphabétisation aux médias». De tels programmes éducatifs ont été introduits dans les systèmes scolaires d’Australie, d’Écosse et d’Angleterre, et, depuis 1988, en Ontario. Au Québec, un réseau d’éducateurs s’essaie à introduire un tel programme dans les écoles. Ce qui m’étonne, c’est que cette approche éducative introduit des théories critiques très sophistiquées et légèrement subversives dans le programme scolaire.

Le ministre de l’Éducation de l’Ontario a publié un livre intitulé La compétence médiatique*, pour guider les professeurs qui initient les enfants aux habiletés intellectuelles les rendant capables de réagir d’une façon critique aux médias de masse et à la culture populaire. Au lieu d’utiliser les auteurs étudiés, comme ceux dont j’ai fait mention plus haut, je souhaite présenter ce Guide de ressources ontarien. En particulier, je m’attarderai à ce que ce Guide appelle les «concepts-clés» de la compétence médiatique. Puisque ces concepts, comme nous allons le voir, ont peu à dire sur la liberté laissée aux personnes travaillant dans les médias, j’essaierai de défendre moi-même la puissance des intervenants, qui peuvent faire la différence.


Le premier concept-clé :
Tous les médias sont des constructions


«Les médias ne présentent pas de simples reflets de la réalité externe : ils présentent des productions qui ont des objectifs spécifiques. Le succès de leurs productions réside dans leur naturel apparent. Mais, en fait, elles sont des constructions réalisées soigneusement, qui ont été soumises à un large éventail de règles fixées et de décisions». C’est parce qu’elles sont si bien réalisées qu’il est presque impossible pour nous de les voir comme quoi que ce soit d’autre qu’une extension sans couture de la réalité. La tâche de la critique est justement d’exposer la complexité des médias et, de ce fait, de rendre visibles les coutures. Il y a, bien sûr, beaucoup d’oeuvres imaginaires qui ne prétendent aucunement réfléchir la réalité extérieure, mais elles aussi sont complexes et elles aussi ont été réalisées à travers un processus qui a inclus des décisions à plusieurs niveaux de production.

Nous soulignons spécialement la référence aux décisions qui font partie du processus de construction. Cette référence révèle la liberté des intervenants individuels en vue d’influencer les médias.


Le deuxième concept-clé :
Les médias construisent la réalité


«Tous, nous avons une construction, une image que nous avons construite dans notre tête, de ce que le monde est et de comment il fonctionne. C’est un modèle basé sur le sens que nous avons donné à toutes nos observations et nos expériences. Lorsqu’une partie majeure de ces observations et expériences nous arrivent pré-construites par les médias, avec des attitudes, des interprétations et des conclusions déjà construites, alors ce sont les médias plutôt que nous-mêmes qui construisent notre réalité».

Les médias produisent un regard qui interprète le monde. Ce concept-clé nous aide à comprendre que les chrétiens veulent utiliser les médias publics non pas simplement pour offrir de l’information religieuse, ni nécessairement pour peindre des thèmes religieux entendus au sens strict, mais plutôt pour communiquer un «regard», un mode d’interpréter le monde qui corresponde à l’Évangile.


Le troisième concept-clé :
Les auditoires négocient la signification dans les médias


Ce concept révèle que, dans la compréhension des médias, nous ne sommes pas des récepteurs passifs, mais que nous apportons notre propre contribution. Nous apportons quelque chose dans la compréhension du texte. Nous recevons la communication en fonction de nos besoins personnels propres, ou en fonction de notre position sociale ou, plus consciemment, en fonction de notre propre conscience critique. Si je suis une personne qui a été battue ou maltraitée par son père et qui en souffre encore, je «lirai» les histoires à propos des enfants et de leurs parents d’une manière spéciale et j’y découvrirai des messages que les autres personnes ne peuvent pas y voir. Et, si j’appartiens à une minorité visible, alors une sensibilité spéciale me permettra d’«entendre» certains tons dans la communication qui échappent à la majorité des auditeurs. Si je suis une personne consciemment identifiée à l’Évangile, je «lirai» les récits, les représentations, les informations ou les documentaires d’une manière spéciale, sensible à ce que nous avons appelé «la ressemblance» et «la différence» entre les valeurs publiques et les valeurs de l’Évangile. Les chrétiens «libéraux», comme je l’ai mentionné plus haut, seront plus impressionnés par la ressemblance, alors que les chrétiens «radicaux» seront probablement plus conscients de la différence.

Ce concept-clé met en lumière la liberté dont jouissent le lecteur, l’auditeur ou le spectateur d’un média public. Il ne fait pas mention du communicateur.


Le quatrième concept-clé :
Les médias ont des implications commerciales


«La compétence médiatique comprend une prise de conscience de la base économique d’une production masse-médiatisée et de la manière dont elle affecte le contenu, les techniques et la distribution. Nous devons être conscients que, à toutes fins pratiques, la production médiatique est un commerce et qu’elle doit engendrer un profit». Les étudiants doivent être conscientisés à la concentration croissante de la propriété des médias entre de moins en moins de mains, aussi bien que du développement des modèles de propriété intégrés à travers plusieurs médias.


Le cinquième concept-clé :
Les médias contiennent des messages d’idéologies et de valeurs


«La compétence médiatique implique une conscience des implications idéologiques et des systèmes de valeurs des textes médiatiques. Tous les produits médiatiques sont, en un sens, de la publicité — pour eux-mêmes, mais aussi pour des valeurs et des manières de vivre». Les messages idéologiques contenus dans les récits télévisuels sont souvent presque invisibles, parce qu’ils correspondent aux valeurs véhiculées dans la culture dominante. Si ces émissions étaient vues par des gens appartenant à une culture différente, leurs messages idéologiques ressortiraient très clairement. Mais, pour des gens qui appartiennent à cette culture, un effort intellectuel spécial s’avère nécessaire pour décoder ces émissions.

Il y a quelques années, le célèbre sociologue Fernand Dumont a décrit l’idéologie de la nouvelle classe moyenne dans la société québécoise qui, pensait-il, a trouvé une expression parfaite dans «Les dames de coeur» et les autres séries télévisées. Ce que les hommes et les femmes de cette classe apprécient et ce qui motive leur comportement, c’est «la gérance» et «l’intimité». Comme l’administration des compagnies privées et des départements du gouvernement est devenue de plus en plus complexe, «la gestion» a acquis valeur de statut élevé. En même temps, vivant dans un environnement impersonnel, les gestionnaires cherchent «leur épanouissement individuel» dans l’exploration de leurs désirs érotiques.

Le cinquième concept-clé ouvre la porte aux chrétiens et aux autres critiques de la société, pour qu’il produisent des textes, des émissions et des récits qui questionnent les valeurs dominantes et proposent une alternative.


Le sixième concept-clé :
Les médias ont des implications sociales et politiques


«Une dimension importante de la compétence médiatique est une conscience du large éventail d’effets sociaux et politiques surgissant des médias». Les médias ont un impact sur la nature changeante de la vie familiale et sur l’utilisation du temps de loisirs et de récréation. La communication de masse de la culture populaire devient souvent la matrice dans laquelle les jeunes définissent leur relation les uns avec les autres et avec la société. Les médias déterminent souvent la manière selon laquelle les gens s’engagent dans les questions politiques de leur pays et dans les problèmes des autres pays. Il serait idiot de sous-estimer l’influence exercée par la télévision américaine sur la culture du Québec et du Canada.

En même temps, la capacité des médias à modeler l’opinion publique fournit aussi une dimension de liberté pour les gens intervenant dans les médias avec un message critique.


Le septième concept-clé :
Forme et contenu sont étroitement reliés dans les médias


La thèse de Marshall McLuhan selon laquelle «le médium est le message» est peut-être une exagération, mais elle souligne le fait important que la forme de la communication contient son propre style, sa grammaire et qu’elle codifie en conséquence la réalité d’une manière unique. Cette corrélation est la raison pour laquelle les chrétiens se sont demandés si les médias de masse étaient capables de communiquer le message évangélique. Les médias transforment-ils le sacré en séculier? Après beaucoup d’hésitations, l’Église a finalement décidé d’encourager les efforts en vue de communiquer le message chrétien à travers les médias publics. Mais le problème demeure. Nous sommes souvent embarrassés par les films religieux et une certaine télédiffusion religieuse parce qu’ils ont l’air de «sentimentaliser» le sacré. Ce qui nous impressionne beaucoup plus, je pense, ce sont les films profanes qui soulèvent des questions religieuses et qui communiquent des expériences religieuses.


Le huitième concept-clé :
Chaque média a une forme esthétique unique


Décoder et comprendre des textes médiatiques n’est pas assez. La compétence médiatique devrait aussi aider les étudiants à apprécier la beauté, les formes et les effets agréables associés aux différents médias. La dimension artistique de la communication mérite d’être pleinement appréciée. Ce concept-clé ouvre la porte à la créativité du communicateur et de l’artiste qui travaillent dans les médias.



L’intervention dans les médias

Les huit concepts-clés mentionnés plus haut disent peu sur les façons d’augmenter le pouvoir et la liberté du communicateur pour intervenir et faire une différence. Tout de même, ces concepts incluent trois références qui pourraient être développées.

La première est à relier au large éventail des règles fixées et des décisions qui entrent dans la réalisation soignée du message. Ici, l’intervention est possible. Car, le communicateur qui a une vision ou un regard en désaccord avec le courant principal, par exemple les chrétiens, peut fort bien se retrouver dans une position où il peut influencer les décisions qui concernent les politiques médiatiques, les émissions et les contenus.

Deuxièmement, les concepts-clés font ressortir que les médias contiennent des messages de valeurs et qu’ils ont ainsi des conséquences sociales et politiques. Ici encore, l’intervention est possible. Il est possible de produire des textes et des émissions qui reflètent des valeurs évangéliques et qui promeuvent la justice et l’attention à la société. Voilà de la place pour la créativité.

Et, troisièmement, les concepts-clés incluent une référence du domaine du l’esthétique. Si les médias sont si puissants, c’est qu’ils sont plaisants : quelquefois, ils se contentent de nous divertir, quelquefois ils nous remuent profondément parce qu’ils communiquent, à travers des signes et des symboles, une compréhension qui transcende les idées et les concepts. Le champ passionnant de la production médiatique, demandant de l’art et de la créativité, est donc un lieu d’intervention.

Les concepts-clés mentionnés plus haut ne se réfèrent pas du tout à la religion. Ce que les productions médiatiques religieuses veulent communiquer, nous le soulignons, ce n’est pas seulement une critique de la société, ou une présentation des valeurs sociales de l’amour, de la justice et de la paix, mais aussi et en même temps une idée du sacré. Dieu est amour, justice et paix, mais Dieu est aussi toujours l’Autre, le Différent, le Transcendant, dont l’amour, la justice et la paix surpassent nos propres concepts et notre imagination.

Est-il possible de communiquer l’expérience religieuse à travers les médias publics? Une émission de radio ou de télévision peut-elle nous conduire à un moment où la perspective étroite de la vie s’ouvre, où nous percevons les vérités plus profondes que nous détenons mais auxquelles nous ne prêtons pas attention, où nous sommes touchés par un pouvoir discret qui vient sur nous comme la rédemption et la vie nouvelle? Je pense que oui.

Ce sujet nous ramène à ce que nous avons mentionné au début, «la loi de toute évangélisation»: tâche de l’Église de communiquer le message divin dans le langage propre de la culture dans laquelle elle vit. Mais, quel est la langage propre de la culture contemporaine? Les chrétiens «radicaux» sont tentés de dire que les récits et les symboles de notre culture sont tous marqués par une idéologie de domination. Lorsque ces récits et ces symboles sont utilisés pour la communication religieuse, les «radicaux» sont tentés de dire qu’ils ne font que se réconcilier les gens avec la société comme elle est et qu’ils exercent ainsi un rôle idéologique.

J’entends soutenir que les «radicaux» devraient résister à un jugement aussi radical. Ici, la perspective du chrétien «libéral» devient importante: Dieu est toujours déjà à l’oeuvre parmi les gens, avant même que l’Église les rejoigne. La culture actuelle est faite de plusieurs couches et tendances diverses ; certaines d’entre elles expriment les grands drames de la vie humaine, la guérison de ce qui est brisé, la libération de l’emprisonnement, le passage des ténèbres à la lumière, la joie provenant d’un cadeau inattendu et la résurrection des morts. Ici, Dieu est présent avec bienveillance. Ces drames existent parmi nous ; toutefois ils ne reflètent pas la manière du monde, ils nous sauvent du monde. Ces drames, comme l’Évangile lui-même, ont une qualité paradoxale. Ils sont à la fois «étrangers» et «non étrangers» dans le monde. Parce que Dieu est présent dans les combats de la vie et dans l’effort humain pour les articuler, je soutiens que les artistes et les communicateurs chrétiens ont médiatisé et continuent de médiatiser l’Évangile dans le langage propre de la culture contemporaine.