Colloque national sur lÉglise et les communications
Chrétiens dans la culture médiatique
Séminaire St-Augustin, Cap-Rouge
4-6 juin 1992
Lopinion publique:
pour un positionnement médiatique réussi
par Soucy Gagné
Je voudrais dabord remercier les organisateurs du colloque «Chrétiens dans la culture médiatique» davoir donné la parole à un représentant de vieille date de la confrérie des sondeurs professionnels pour vous parler un peu de lincontournable opinion publique dans ses rapports avec la culture médiatique.
Cest toutefois bien modestement que jose en parler car, il faut le dire, nous la connaissons encore bien peu et pourtant elle a pris une importance qui peut sembler démesurée chez les politiciens, les gouvernants, les commerçants de tout horizon et de lÉglise. (Voir le document conciliaire : «Inter Mirifica» 1971)
Je ne serais pas là si je navais pas la conviction que lÉglise a plus de raisons que jamais de se mettre à lécoute de lopinion publique comme tout communicateur doit chercher à connaître son public ou, comme on le dit dans le métier, sa clientèle.
Voici les objectifs de mon exposé:
1) mettre en lumière limportance (et les difficultés) dun positionnement clair dans le discours de lÉglise;
2) dégager les liens de cohérence devant exister entre ce positionnement du discours de lÉglise et un positionnement médiatique axé sur les attentes des clientèles en quête de valeurs spirituelles;
3) établir certains paramètres pouvant faciliter une démarche de positionnement tenant en compte lopinion publique, ou mieux, ceux et celles qui la représentent, la véhiculent ou linfluencent quotidiennement;
4) soulever, sil y a lieu, certaines questions pouvant aider les ateliers à poursuivre une réflexion sur les raisons justifiant un positionnement nouveau de lÉglise dans les médias et sur les moyens pour réussir cette démarche.
De limportance et des difficultés pour lÉglise
de se donner un positionnement clair dans son discours
Il peut paraître prétentieux de déclarer que lÉglise catholique a un problème de positionnement bien quil soit permis de penser que toute institution passe périodiquement par des crises qui lobligent à se repositionner, cest-à-dire à se situer, à se camper, par rapport aux autres institutions et surtout par rapport à sa propre raison dêtre, à sa mission particulière, à ce qui la caractérise le mieux.
Au Québec, il y a 50 ans, lÉglise se caractérisait par son omniprésence dans la plupart des secteurs de lactivité. LÉglise sanctionnait les gestes quotidiens du lever au coucher. Puis vint la deuxième grande guerre avec ses implications sociales. Puis apparut la télévision avec la planète à notre portée. Puis vint Vatican II qui mit le cap sur la parole et la pédale douce sur les règles de conduite avec récompense et punition. Puis vint lexode des catholiques dici de la pratique religieuse.
Les trop rares consultations de lopinion publique faites au Québec sur leur perception du rôle de lÉglise sur leurs besoins et leurs attentes face à des valeurs religieuses nous indiquent que :
- beaucoup de chrétiens sont à la recherche de valeurs spirituelles susceptibles de donner un sens à leur vie ;
- beaucoup de chrétiens magasinent et pitonnent pour trouver ces valeurs ;
- beaucoup de chrétiens font lexpérience de la fraternité et des valeurs spirituelles dans des sectes de toute catégorie (plus de 400 nous dit-on au Québec);
- beaucoup de chrétiens sinspirent à distance des valeurs de lÉglise ;
- des chrétiens engagés sont dans lattente dune Église plus à leur écoute ;
- beaucoup de chrétiens voudraient voir lÉglise se compromettre sur les grandes questions du jour.
Ce regard sur létat de lopinion ou des sentiments des chrétiens nous en dit long sur limportance pour lÉglise de se positionner, cest-à-dire de dire simplement à quelle enseigne elle se situe. Importance de se positionner de façon claire à cause de la complexité des grandes questions qui linterpellent : les inégalités sociales et économiques, légalité des femmes, le contrôle des naissances, la fraternité internationale, etc... .
Ce regard nous en dit également long sur les difficultés que représente une démarche de positionnement qui touche à lensemble du rôle de lÉglise dans notre société et plus particulièrement dans les médias.
LÉglise catholique, plus que bien des institutions, a une longue tradition de positionnement dont celle doccuper tout lespace psycho-social ou tous les crénaux culturels. Il nest certainement plus aussi facile de se particulariser tout en cherchant une présence réelle sur tous les fronts, de donner une image de cohérence dun pays à lautre, dune culture à lautre.
Liens de cohérence entre le positionnement du rôle de lÉglise
et celui de son rôle dans les médias
On peut dire que lÉglise a, depuis longtemps, pris les médias au sérieux. Ici au Québec, la présence de lOCS qui fête cette année son 35e anniversaire en fait foi.
Des spécialistes nous diront que lÉglise sest continuellement renouvelée dans sa vision de son rôle dans les médias. Le cahier no 16 (1973), série Cahiers détudes et de recherches publiée par lOCS montre en effet une évolution des attitudes sur les communications sociales chez les hautes autorités de lÉglise catholique. Létude de Jacques Cousineau, s.j. est convaincante pour la période 1936-1973 car elle nous fait voir comment sest élargi lhorizon du discours de lÉglise et comment sest approfondie sa compréhension du phénomène des médias.
Linstruction pastorale «Aetatis novae» sur les communications sociales (1992) va plus loin encore et propose même un plan pastoral pour les communications sociales (p.30) dans lequel on identifie deux phases : la phase de recherche et la phase de programmation. Cest dans cette dernière quon parle déducation aux médias (p.31) de coopération ou concertation, de relations publiques et de développement des peuples. Rappelons trois des objectifs formulés dans ce plan:
- aider les professionnels des communications à définir et à observer des règles éthiques, surtout pour tout ce qui touche à léquité, à la vérité, à la justice, à la décence et au respect de la vie;
- élaborer des stratégies qui encouragent un accès plus étendu, plus représentatif et plus responsable aux médias;
- exercer un rôle prophétique en prenant la parole aux bons moments lorsquil sagit de soutenir le point de vue de lÉvangile par rapport aux dimensions morales dimportantes questions dintérêt public.
Mon propos nest pas de proclamer lincohérence entre le discours et les gestes de lÉglise. LÉglise elle-même a ses propres critiques et chercheurs qui linterpellent sur des dossiers aussi fondamentaux que la faute originelle, la théologie de la libération ou la révolution sexuelle.
Je voudrais plutôt soulever des interrogations à laide dune expérience tentée par deux publicistes américains pour un groupe de laïques préoccupés par ce quon a appelé «une certaine crise didentité» qui avait suivi dans les remous de Vatican II.
Devant la confusion des années post-Vatican II, les deux spécialistes ont voulu tenter de résoudre le problème de communication qui leur était soumis en partant du postulat suivant :
«La façon dont le clergé va appliquer les théories de la communication à la pratique de la religion aura une influence capitale sur la réceptivité des fidèles à la religion».
Avant Vatican II, lÉglise possédait une position clairement perçue dans les esprits des croyants, disaient-ils. Elle mettait laccent sur les règles, les récompenses et les punitions. Mais lÉglise était cohérente dans sa démarche auprès de tous, les plus agés comme les plus jeunes.
Vatican II déplaça lÉglise vers une approche douverture et de changements, abolition de certaines règles et prescriptions, changements liturgiques et dans le style - costumes, etc... .
La flexibilité se substitua à la rigidité. Doù la grande période de confusion car personne navait reçu le mandat détablir un programme de communication dans un langage simple pour expliquer les nouvelles orientations. On connaît la suite :
- chute du taux dassistance aux offices religieux chez les catholiques ;
- départs massifs des religieux et des prêtres.
Par ailleurs, une étude réalisée auprès de quelque 24 000 dirigeants de grandes institutions religieuses américaines a permis de conclure que, malgré que lautorité morale de lÉglise catholique soit grande, celle-ci nétait pas bien véhiculée.
Une seconde étude auprès du clergé, des évêques et laïques américains sur le rôle de lÉglise dans le monde permit de constater une diversité très grande de réponses. Ce qui fit conclure aux auteurs:
a) que lÉglise se devait dapporter dabord des réponses simples aux questions quon pouvait se poser sur son rôle;
b) que ces réponses devaient être transmises dans le cadre dun programme de communication intégré pour ensuite le porter à ses ouailles de façon nouvelle et théâtrale, ajoutent-ils.
Dans leur recherche dune expression simple, les auteurs trouvèrent une réponse dans deux énoncés de lÉvangile :
1. «Pendant le sacerdoce du Christ sur terre, Dieu chargea les hommes découter les paroles de son Fils.» (Mt 17,23)
2. «Le Christ, alors quil était sur la terre, chargea ses compagnons denseigner à toutes les nations ce quils avaient appris de Lui.» (Mt 28,19)
En bref, le Christ voyait le rôle de ses disciples comme des «enseignements de la Parole». Les paraboles du Christ étaient destinées aux gens de toutes les époques.
Pour les auteurs, le rôle de lÉglise devait préserver le Christ dans lesprit de chaque nouvelle génération et relier sa parole aux problèmes de leur temps.
Vatican II paraissait donc orienter lÉglise vers le passé mais cétait pour la ramener à sa source et à sa raison dêtre, la libérant de ce fait de ses abus de pouvoir.
Une fois ce positionnement établi, il ne sagissait plus quà former les «enseignants de la parole».
Tout ceci fut refusé par la hiérarchie et le clergé qui préférait de beaucoup une définition plus complexe du rôle de lÉglise.
Cette expérience dun exercice de positionnement peut navoir pas réussi pour dautres raisons qui échappent à leurs auteurs mais elle illustre bien et met en évidence le fait que :
- lÉglise doit bien et simplement définir son rôle dans notre société ;
- ses messages doivent être adaptés aux clientèles visées ;
- la présence de lÉglise dans les médias de masse fait partie de son champ naturel daction ;
- les médias ont des exigences incontournables:
° contenus simples et accessibles
° aptitudes et formation des communicateurs
° cohérence dans le discours
° connaissance approfondie et mise à jour des clientèles.
Le positionnement de lÉglise dans les médias pourrait être considéré par certains comme chose faite, si on entend par positionnement la seule présence de lÉglise dans les médias qui, ici, a déjà une longue histoire.
Il sagit plutôt de savoir quelle image lÉglise entend se donner ou donner de son rôle spirituel dans les médias. Veut-elle y paraître comme spécialiste de la Parole ou comme redresseur des torts de notre époque, comme défenseur des cultures humaines ou comme gardienne de la foi?
Conclusion
Sous des apparences qui peuvent avoir lair un peu simpliste, la notion de positionnement touche à une question fondamentale dans lÉglise, soit celle de la communication de la Parole.
Cette technique, si elle était utilisée, mettrait lÉglise au défi dimaginer une démarche en quatre temps, soit:
- un retour à la mission première de lÉglise comme source dinspiration de son rôle premier ;
- une connaissance approfondie des divers besoins et aspirations spirituels des chrétiens daujourdhui et de leurs habitudes médiatiques ;
- une analyse des forces et faiblesses du positionnement actuel de lÉglise dans les médias;
- un plan et une stratégie de communication sur les objectifs à atteindre et qui ait ses propres mécanismes de suivi critique.
Place aux questions
Pour terminer, jai voulu formuler quelques questions sur lesquelles pourraient se pencher certains de vos ateliers :
Question 1
Est-ce juste de penser que lÉglise présente une image confuse, déparpillement, une image éclatée?
Question 2
Ce positionnement doit-il être le même pour lensemble des médias?
Question 3
Quels sont les avantages et inconvénients dun positionnement unique?
Question 4
Quel devrait être le positionnement de lÉglise dans les médias?