Colloque national sur lÉglise et les communications
Chrétiens dans la culture médiatique
Séminaire St-Augustin, Cap-Rouge
4-6 juin 1992
Pour une parole sociale pertinente
par Martine Corrivault
Dentrée de jeu, il me faut vous prévenir que mon médium à moi, cest lécriture, pas la parole orale. Si je suis ici aujourdhui, cest peut-être parce quil me reste un vieux fond dhéritage chrétien qui continue de me rendre responsable de choses qui ne me concernent finalement que très peu. On na pas été élevé avec ce merveilleux concept quest la communion des saints, sans en conserver quelque chose.
Cest dailleurs le principe, lidée, la valeur la plus intéressante, avec lamour de Dieu, que pouvait véhiculer léducation catholique offerte aux chrétiens, il y a 30 ans encore. À lépoque où lon vouvoyait encore le Créateur, les parents, les maîtres à lécole et les curés de paroisse.
Nostalgie dune époque? Peut-être, mais quand on vouvoie encore les politiciens et les présidents des compagnies, je ne comprends toujours pas pourquoi on se permet de tutoyer le Créateur, en français, du moins.
Nous ne sommes pas tellement loin de ce dont on ma demandé de parler et du thème même de cette rencontre: chrétiens dans la culture médiatique - linformation écrite et électronique: pour une parole sociale pertinente. Cest que pour lancienne chroniqueuse de théâtre que je suis - remarquez, je ne dis pas critique, même si la moitié de mon travail de journaliste consistait justement à en faire - le seul discours, la seule parole pertinente, dans la société moderne, doit être limpertinence, le refus raisonnable de la version officielle, conventionnelle, traditionnelle.
Contre le conformisme anti-médiatique
Ne nous engageons pas dans un débat sur les différentes significations dun même mot: cela relève de la philosophie et là aussi, le conformisme aux modes de pensée des siècles passés - et même le plus récent qui cherche à tout récupérer - ce conformisme-là ma toujours rendue malade. Parce quil exclut toute créativité, toute invention, toute recherche des nouveaux visages de la réalité.
On est beaucoup ce que lon accepte dêtre. Quand lÉglise sest mêlée, à lorigine, pour des raisons pratiques, admettons-le, dêtre un gouvernement, puis un pouvoir temporel avec tout ce que cela suppose dattributs et de compromis, elle a perdu de la crédibilité sur le plan spirituel. À trop fréquenter les pouvoirs, elle a perdu sa virginité.
Mais comme, dans le temps, les communications étaient lentes et linformation pratiquement inaccessible aux populations, personne ne sen est inquiété parce que cela semblait une attitude normale. On respectait alors toutes les formes dautorité, quelles le méritent ou pas. Ce qui nempêchait pas certains, parmi les plus informés, de chercher à débarrasser leur société des rois, des nobles et des maîtres qui exagéraient. Parfois ça réussissait. Mais le plus souvent, lhomme ne fait que changer le nom de son maître...
Le discours de lÉglise, quand elle a parlé de liberté et damour, a été miraculeux, exaltant, emballant. La goutte deau dans le ruisseau qui finit, avec la multiplication des gouttes deau, par grossir le torrent et rejoindre la rivière, le fleuve et locéan, cétait la merveilleuse idée de la solidarité humaine qui se prolongeait, pour un catholique de 1950, dans la communion des saints.
Ce Jésus en colère contre les marchands du temple est beaucoup plus médiatique - parce que vrai - que la victime consentante, lagneau qui se laisse immoler, vaguement masochiste, pour sauver une humanité qui ne lui a rien demandé. Quon le veuille ou non, le peuple juif qui nous a transmis sa Bible, nest pas toute lhumanité. Lui seul a lheure juste et ses prêtres daujourdhui ne sont pas différents de ceux dhier, malgré la leçon des siècles. Il doit donc y avoir une autre approche des choses, pour celui qui a hérité du christianisme sans se poser de questions sur leurs origines.
Ces propos risquent de sembler vaguement blasphématoires aux esprits fidèles à une vieille tradition. Mon intention nest pas de vous choquer mais simplement dillustrer comment, dans les médias, limpertinence rapporte plus que ce que lon appelle encore la «pertinence».
Un soupçon dimpertinence
Réfléchissez un peu.
Par exemple, au début du Carême, à Québec, Mgr Couture a invité le président du mouvement Desjardins à prononcer le premier dune série de «sermons» du Carême. Il a ainsi réussi un coup de maître: léglise a été remplie comme elle ne laurait jamais été si même une vedette ecclésiastique - y en a-t-il encore? - avait été invitée.
Tous les médias ont embarqué, publiant de larges ex-traits de lexposé de ce laïc accueilli dans le temple, ce qui aurait été inimaginable, il ny a pas tant dannées, pour un divorcé remarié... Qui, aujourdhui, oserait prétendre que le discours social humaniste de Claude Béland ne correspond pas aux valeurs chrétiennes de solidarité et dentraide?
Autre exemple intéressant: les interventions de nos deux évêques, Couture et Turcotte, lors des audiences pour le renouvellement des permis de diffuser de Télémétropole, à Montréal et dans les régions desservies par TM-Multirégions. Permettez-moi dobserver quil était temps que lÉglise se manifeste.
Mon autre illustration est, elle, désespérante parce quelle trouve ses racines dans un passé pas tellement lointain. Il sagit de lattitude de notre clergé devant la violence faite aux femmes par leurs conjoints. Lorsque les évêques catholiques ont publié un fascicule sur son inexcusable comportement pendant des décennies, il y a de cela quelque trois ans, le message est passé partout. Pourquoi? Parce quil étonnait, plus, parce que lÉglise ne se contentait pas de reconnaître son erreur. Elle demandait pardon à toutes celles quelle avait lâchement abandonnées sous prétexte de soumission à leurs conjoints.
Elle na pas souvent fait cela, notre Église, et Dieu sait combien de crimes contre les faibles et les démunis, cette attitude inexplicable a permis. Si la chrétienté ne signifie pas la poursuite continuelle de la justice et du respect des créatures du bon Dieu, quapporte-t-elle à lhumanité?
Quand est arrivée la théologie de la libération, qua fait lÉglise officielle, sinon continuer de prêcher la soumission et lobéissance alors quil lui aurait fallu soutenir ceux qui réclamaient justice? Alors que son premier devoir était de dénoncer les gouvernements et les pouvoirs publics civils qui opprimaient des populations déjà miséreuses, une partie de son élite continuait de fréquenter sans aucune gêne les dictateurs et leurs exécutants.
La seule parole pertinente, dans une société médiatique comme dans nimporte quelle société, cest lhonnêteté, le courage et la vérité. Pas une vérité révélée - tous les crack-pot des fric-religions se prétendent des haut-parleurs du Très-Haut - mais une vérité simple et sincère qui a lhonnêteté et la transparence du sermon sur la montagne.
Le protocole, la magnificence, le luxe et les limousines, les avions nolisés et les repas de homards arrosés de vins de grand crus, même généreusement offerts par différents pouvoirs civils, ces privilèges, même offerts au représentant catholique de Dieu, sont indécents quand on prétend porter la parole divine aux malheureux de la terre.
Quand des nations, des peuples entiers meurent de faim, les miettes qui tombent de la table des riches et des puissants, fussent-ils des puissants religieux, sont des armes mortelles contre les religions traditionnelles.
La seule parole pertinente pour un chrétien doit être révolutionnaire dans un univers où tous les humains nont pas les mêmes droits; la seule parole pertinente, quelle circule dans nimporte quel média, reste celle qui cherche à corriger les injustices et à rétablir la fraternité parmi les humains.
Les occasions fourmillent autour de nous, à notre époque des violences gratuites, du chômage et des drogues, dinégalités et de misère dans une société de consommation pourtant riche qui veut tout avoir même si cela doit causer sa perte.
Que racontent nos prêcheurs lors des célébrations hebdomadaires? Trop souvent des banalités que seuls les convertis entendent. Rappelez-vous, il y a une quarantaine dannées, laventure des prêtres ouvriers, quelles difficultés ces hommes alors de bonne volonté nont-ils pas dû affronter, trop souvent seuls, abandonnés par leurs pasteurs, sans ressources, ni moyens ni secours moraux.
Ceux-là avaient une parole pertinente, quoi quon en dise, quoi quon en ait pensé.
Une action inspirée par des valeurs spirituelles
La société médiatique actuelle nest pas différente de celles qui lont précédée: elle sait simplement plus vite, plus rapidement et souvent, plus superficiellement aussi, ce qui ne va plus, ce qui la choque, ce qui la scandalise. Elle est déçue plus rapidement et cette déception, ce dépit même la conduisent aux excès du désespoir ou au rejet.
Parce quaussi vite quelle a appris, quelle croit savoir, la société médiatique rejette, oui, elle rejette et passe à autre chose, cherche ailleurs, et parfois abandonne, alors quelle aurait tant besoin de raisons despérer.
Les médias restent surtout des «transmetteurs», des moyens de diffuser, des contenants et non, comme on l'a trop répété depuis 25 ans, des contenus. Le médium a pu, un temps, devenir le message, mais il ne faut plus en rester là. Cest le contenu, le message des grandes oeuvres classiques qui font quelles continuent davoir un sens pour lhumanité des siècles après avoir été créées. La chrétienté a pratiquement perverti sa mission à trop vouloir adopter le langage des époques.
Comme dans un spectacle populaire, les beaux éclairages et les systèmes de son sophistiqués peuvent, un temps, étourdir une génération, mais ne suffisent pas à répondre à ses attentes et à ses aspirations.
Le chrétien de la culture médiatique cherche désespérément un message de vie, damour et despoir. Il na pas envie dentendre encore et toujours les propos vides de sens des perroquets du pouvoir, quels quils soient. La seule parole pertinente pour entrer dans le XXIe siècle, cest encore et toujours laction. Une action inspirée par des valeurs spirituelles qui permettent à lêtre humain doccuper la place que le Créateur a prévue pour lui dans son oeuvre, parmi les autres créatures.
Mais tout cela relève desprits plus et mieux éclairés que le mien qui ne sait et ne veut être quencore plus impertinent, si cela peut faire réfléchir au moins une personne.