Colloque national sur lÉglise et les communications
Chrétiens dans la culture médiatique
Séminaire St-Augustin, Cap-Rouge
4-6 juin 1992
«Il était une fois... limaginaire !»
par Guy Marchessault
[musique : «Il était une fois...Félix» de Claude Gauthier]
Il était une fois... le rêve, lutopie, et donc lespérance.
Au commencement était le Rêve, et le Rêve était tourné vers Dieu, et le Rêve était Dieu. Il était au commencement tourné vers Dieu. Tout fut par lui, et rien de ce qui fut, ne fut sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne lont point comprise.
Il y eut des humains, envoyés de Dieu. Ils vinrent en témoins, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par eux. Ils nétaient pas la lumière mais ils devaient rendre témoignage à la lumière. Le Rêve était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme.
Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne la pas reconnu. Il est venu dans son propre bien et les siens ne lont pas accueilli. Mais à ceux et celles qui lont reçu, à ceux et celles qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Ceux-là et celles-là ne sont pas nés du sang, ni dun vouloir de chair, ni dun vouloir humain, mais de Dieu.
Et le Rêve sest fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père.
Il était une fois le rêve, limaginaire, la fantaisie...
Et si les fantaisistes nommaient la vie, notre vie. Sils la nommaient peut-être mieux que tous les scientifiques du monde, fussent-ils philosophes ou théologiens.
Les fantaisistes expriment nos espoirs personnels. Ils nomment nos espérances collectives, nos «utopies dynamisantes» (comme disait avec mépris jadis un moralisateur intellectuel). Ils nomment mieux que quiconque nos imaginaires collectifs, nos symboles nationaux, nos idéaux humains.
Les fantaisistes, les auteurs, les écrivains, les cinéastes, les réalisateurs de téléromans, les chanteurs nomment lamour et la haine, la passion et les luttes, lespérance et le mal... peut-être bien mieux que les intellectuels. Car, mieux queux, ils parlent non seulement le discours de la tête, mais en même temps le langage du coeur. Le langage du coeur, cest le seul langage qui sait en même temps rejoindre le coeur et faire tourner la tête.
Changez ces coeurs de pierre, faites-en des coeurs de chair.
Il était une fois le rêve, la fantaisie, limaginaire, la conscientisation
Le rêve éveillé, qui conscientise... ou qui engourdit.
Le rêve qui peut exprimer plus globalement la réalité que tout langage intellectuel ne peut le faire.
Car, le réel se dissout au jour le jour, il devient fade, il devient reflet de nos vraies vies. Mais, limaginaire devient comme la condensation du réel reflété: il soccupe des points forts dune vie, de options-limites, des tournants-clés, des défis doptions et de valeurs. Limaginaire devient le réel du reflet, dira le cinéaste Godard.
Limaginaire électrise des instants privilégiés vécus par des témoins privilégiés. Il les lance à la figure des participants comme des valeurs à contester ou à intégrer...
[musique : «Tout lmonde est malheureux» de Gilles Vigneault,
chanté par Louise Forestier]
Il était une fois... limaginaire du divertissement
Comment un tel chambardement de valeurs pourrait-il se faire, puisque limaginaire nest que divertissement, loisir, perte de temps, selon certains?
Le loisir est lespace par excellence qui laisse surgir les vraies problématiques humaines. La détente, le temps libre mènent inévitablement aux questions de fond de lexistence.
Le discours intellectuel ou moralisateur ferme le coeur, plutôt que de louvrir. Bien souvent, vous et moi, nous refermons nos grilles dentrée face aux points de vue divergents des autres. Ces grilles, bien sûr, témoignent de nos préjugés, ou de nos blocages idéologiques ou psychologiques, mais elles nous servent dauto-défense aussi face à la surabondance dinformations circulant dans les médias et ailleurs, ou face à létroitesse desprit de certains autocrates de lesprit.
Limaginaire, lui, ouvre les portes, entrebaille les grilles. Il sinsinue jusquà linconscient personnel et collectif et oriente les choix de valeurs. En ce sens, il est plus puissant que tous les sermons du monde réunis.
Plus, limaginaire parle le langage du peuple. Les intellectuels se méfient du langage du peuple. Pourtant, les contes, les histoires, les légendes, les paraboles, les phrases de sagesse, même sils ne nomment pas tout de suite en langages savants lexpérience humaine, lexpriment de façon imagée. Ils racontent en langage daujourdhui l«histoire sainte» actuelle, comme le peuple hébreu, à travers ses contes, ses histoires, ses légendes, ses phrases de sagesse, a exprimé en son temps son expérience mystique en langage du peuple.
On laura compris, limaginaire nest donc pas dabord intéressé par les doctrines à transmettre, mais par le vécu «spirituel» de témoins éloquents, réels ou imaginés. Nest-ce pas la plus grande soif actuelle des jeunes générations?
[musique : «Pourquoi chanter ?» - Louise Forestier]
Il était une fois... limaginaire chrétien
Architecture, sculpture, peinture, vitraux, poésie, littérature, musique, danse et théâtre sur les parvis déglises... Mais, où est donc passé limaginaire chrétien dantan? Pourquoi sest-il ainsi volatilisé de nos jours?
LÉglise chrétienne actuelle a perdu le sens de limaginaire. Elle a appris à craindre la fantaisie. Elle sest prise au sérieux, alors que Dieu aime le rire (nous rappelle le poète Péguy). Elle a même réussi à figer ses rituels de sacrements, alors quils étaient fondés sur des symboliques qui par définition doivent bouger pour sajuster aux cultures.
Elle veut constamment nommer en mots précis et notionnels lexpérience spirituelle; cette recherche intellectuelle, juste en elle-même, peut quelquefois confiner à lidolâtrie, parce quelle néglige le coeur. À la remorque de son temps scientifique, lÉglise sest convaincue depuis quelques siècles quil fallait raisonner les gens pour les mener à la foi, pour les amener à vivre de la foi.
Ainsi sest-elle progressivement coupée des grands imaginaires collectifs: culturels, sociaux, politiques, économiques. Comme on dit en anglais, elle nest plus «à lagenda public»; parce quelle est peu présente dans linformation et lopinion publique, bien sûr, mais surtout parce quelle noccupe plus aucune place digne de ce nom dans limaginaire collectif actuel. Car, toute information passe, comme les événements qui lalimentent; mais, limaginaire reste, et pour longtemps.
Où sont donc les croyants et croyantes en Jésus vraiment créateurs culturels dans nos milieux? Nommez-les-moi, que je les connaisse au plus tôt... Où sinsèrent chrétiens et chrétiennes dans la création de tous les nouveaux paramètres de notre société? Entendons-nous bien: il ne sagit pas ici de récupération, mais simplement dêtre là, de prendre sa place, dexprimer son être profond chrétien... par et dans limaginaire social.
Où sont nos témoins privilégiés de la foi? On dirait que les gens ont perdu la parole, quon na plus de témoins réels de la foi dans linformation. Pas surprenant quon manque de témoins chrétiens dans limaginaire!
[musique : «Si fragile» de Luc de La Rochellière, couplets 1 et 2]
Il était une fois... de nouveaux imaginaires
Ne vous en faites pas: dautres ont pris notre place. Les espaces pour les imaginaires sociaux, culturels, politiques, économiques ne sont pas restés vides. Lêtre humain craint le vide. Ces espaces se sont vite remplis. Et même, on pourrait dire quils sont fort achalandés, par les temps qui courent.
Il y a de tout dans ces espaces culturels nouveaux, relayés de façon privilégiée par les médias de masse: du meilleur et du pire, de louvert et de lobtus, du grandiose et de lindécent. Comme dans toute activité humaine, ni plus ni moins. Limaginaire peut tout autant alimenter la dérive vers les passions par substitution médiatique... que faire déboucher dans des zones de spirituel intense.
Donc, dans les médias, il ny a pas que des charlatans, comme daucuns voudraient nous le laisser croire, en manquant totalement de réalisme. Il y a aussi de vrais journalistes et de vrais artistes. Que recherchent-ils? Comme les poètes et les troubadours de tous les temps, ils se sentent tout à coup envahis dun sentiment durgence... Comme tous les prophètes, à partir dAmos et dOsée, de Jérémie ou dIsaïe. Ils dénoncent les humains à la pensée orgueilleuse, ils proposent de jeter les puissants en bas de leurs trônes, ils célèbrent les humbles, ils comblent de réalité et dimaginaire riches les affamés et les assoiffés de justice, mais, leurs langages semblant trop méprisables pour les riches, ils laissent ces derniers les mains vides. Somme toute, ils prophétisent pour notre temps sur les affadissements, les tiédeurs, les compromis... qui empêchent de vivre lamour entre les humains.
Ce faisant, les artistes, ces ultra-sensibles, y compris dans les médias, un jour ou lautre touchent du doigt les manques profonds qui habitent cette société dite dabondance, et qui les habitent eux aussi personnellement. Plusieurs dentre eux en arrivent alors au seuil de découvrir le grand Absent.
Quel paradoxe ! Chrétiens et chrétiennes ont délaissé lexpression artistique. Et ce sont les artistes qui prennent le relais et aboutissent au seuil même du spirituel et de lindicible. Et il est peu de chrétiens et chrétiennes habilités pour les accompagner dans cette voie.
[musique : «Si fragile» de Luc de la Rochellière, couplets 3 et 4]
Il était une fois... un imaginaire riche, mais méconnu
Ça y est, le diagnostic est tombé sur cet aspect un peu malade de notre communication chrétienne. Que faire maintenant?
Deux chemins nécessaires souvrent devant nous. Le premier: lexpression artistique de qualité. Tous ne sont pas doués pour cela. Encore faudrait-il encourager ceux et celles - particulièrement les jeunes - qui manifestent des dons. Encore ne faudrait-il plus avoir peur de la fantaisie, même pour exprimer sa foi. On le devine, cest une approche à long terme, qui exige bien des chambardements de mentalité.
Le second chemin: la reconnaissance, dans lexpression artistique déjà là dans les médias, des valeurs qui rejoignent profondément nos convictions chrétiennes ou qui nous questionnent dans nos tiédeurs. Si le sel saffadit, ce devrait être... les artistes qui nous aideront à lui redonner de la saveur.
Mais, sur cette deuxième route, nous avons notre bout de chemin à faire. Quau moins les chrétiens et les chrétiennes soient assez intelligents pour prospecter et reconnaître dans les médias les mines de «recherche spirituelle» qui sy dissimulent déjà. Et elles sont légion.
Pour cela, il ny a quune voie: apprendre à décoder les langages et les contenus des médias. Pas seulement les contenus. Chaque oeuvre est comme un être humain, elle a un corps et une âme, et cest à travers les manifestations du corps quon connaît lâme. Cest la tâche indispensable de la critique artistique que dexercer les discernements qui simposent. Avec leur aide, cest notre responsabilité à chacun et chacune dapprendre à décoder les médias.
Nous parlons ici, vous lavez tous compris, déducation aux médias. Cette éducation est indispensable non seulement à la liberté de chaque humain, mais à laccompagnement compréhensif et tendre de tout chrétien et chrétienne envers la pénible et enthousiasmante démarche vers le sens de la vie.
Mais, me voilà devenu trop rationnel, trop notionnel pour vous convaincre. Retournons vite au langage du coeur... sans perdre la tête. Aussi, pour terminer, je laisserai plutôt parler un témoin privilégié, avec son propre langage imaginaire.
[musique : «Il était une fois... Félix» de Claude Gauthier]
Un imaginaire spirituel, est-ce possible?
«Il était une fois...un semeur qui partit semer son grain. Une partie du grain tomba sur la pierre, une autre dans les ronces, une autre dans la bonne terre...»
«Il était une fois un pharisien et un publicain...»
«Il était une fois une veuve pauvre...»
«Lequel dentre vous, sil a cent brebis et vient à en perdre une, nabandonne les quatre-vingt-dix-neuf autres pour aller à la recherche de celle qui est perdue...»
«Comprenez cette comparaison empruntée au figuier: dès que ses rameaux deviennent tendres et que poussent ses feuilles, vous reconnaissez que lété est proche...»
«Il leur dit une autre parabole: Le royaume des cieux est comparable à du levain quon met dans la pâte...»
«Il disait: À quoi allons-nous comparer le Royaume de Dieu, ou par quelle parabole allons-nous le représenter? Cest comme une graine de moutarde...»
«Et il leur parlait en paraboles...»
«Or, quand Jésus eut achevé ces instructions, les foules restèrent frappées de son enseignement; car il les enseignait en homme qui a autorité et non pas comme leurs théologiens-scribes...» (Mt 7, 28-29).
«Et Jésus disait: «Qui a des oreilles pour entendre, quil entende!»
Or, «quand Jésus fut à lécart, ceux qui lentouraient avec les Douze se mirent à linterroger: pourquoi parles-tu en paraboles? Et il leur disait: «À vous [les gens simples], le mystère du règne de Dieu est donné, mais pour ceux du dehors [les trop savants], tout devient énigme, pour que tout en regardant, ils ne voient pas et que tout en entendant, ils ne comprennent pas, de peur quils ne se convertissent et quil leur soit pardonné» (Mc 4, 10-12).
Sommes-nous de ceux et celles qui comprenons les paraboles, oui ou non? Avons-nous le goût, nous aussi, de parler en paraboles, oui ou non?
Réveillons-nous. La culture des médias est là, avec ses imaginaires. Réveillons-nous. Il est grand temps douvrir nos yeux... pour commencer à rêver!
Et le Rêve sest fait chair... et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, pleine de beauté et de vérité».