Colloque national sur lÉglise et les communications
Chrétiens dans la culture médiatique
Séminaire St-Augustin, Cap-Rouge
4-6 juin 1992
«Cessez de ne pas oser»
par Denise Bombardier
(le texte qui suit est la transcription de lenregistrement
de la causerie de Madame Bombardier)
On sait très bien que les choses qui sont à la mode, ce sont les choses qui passent et vous avez un très grand avantage sur beaucoup de gens qui ne croient plus et qui ne savent plus à quoi croire, cest que le message évangélique est un message universel, un message qui a traversé le temps. Quand on regarde leffondrement des idéologies, dans les dernières années, on se rend compte quau fond ,le seul message qui a réussi à traverser le temps et à continuer dêtre un message de vérité, cest le vôtre. Cest celui auquel vous croyez. Et je mexplique mal vos murmures, vos hésitations, votre malaise. Il faut que vous cessiez de vous sentir coupables devant lhistoire du Québec dans laquelle vous avez été impliqués. Sil y a des gens au Québec, sil y a des institutions et sil y a des groupes sociaux qui ont fait leur auto-critique plus que tous les autres, je crois bien que cest votre institution et vos communautés. Il est très rare, dans le reste de la société, que les gens se remettent en question comme vous lavez fait. Je sais bien que votre crainte, votre peur, cest cet autoritarisme que vous avez pratiqué. Mais les institutions politiques de lépoque aussi étaient autoritaires et la classe politique ne se sent pourtant pas coupable de lhistoire politique du passé. Elle na pourtant pas été toujours flamboyante et respectable. Il faut que vous cessiez de vous sentir coupables, il faut que vous cessiez de ne pas oser.
Victimes du relativisme
Si vous croyez à ce que vous croyez, il faut que vous soyez capables de le dire. Mais dune certaine façon, vous êtes victimes de quelque chose qui est tout à fait à la mode et qui est le relativisme. Plus personne ne veut admettre quil faut hiérarchiser les valeurs. Plus personne ne veut admettre et ne veut dire à haute voix quil y a des choses plus importantes que les autres, quil y a des choses plus fondamentales que les autres. Vous savez ce que cela donne, cela donne ce que lon trouve dans lenquête formidable qua fait mon ami Jacques GrandMaison, ça donne des jeunes qui ne font plus de distinction entre Dieu, Mickey Mouse et un extra-terrestre, parce que personne nose leur dire que Dieu nest pas comme Mickey Mouse et un extra-terrestre.
J ai reçu récemment une lettre dune professeure de secondaire 3 dans une école en banlieue de Montréal. Elle me disait : «Madame je me rends compte à travers votre émission, que les valeurs vous préoccupent, que vous êtes préoccupée de la qualité de la langue et de la qualité de la culture et de la qualité intellectuelle. Je vous envoie ces copies délèves pour vous dire de vous rassurer quil y a une élite intellectuelle qui va prendre le relais». Elle me disait en même temps :»Ne vous étonnez pas que limaginaire des jeunes ne soit pas notre imaginaire, quils ne rêvent plus de Cendrillon mais plutôt dEdgar Allan Poe». Il y avait deux textes. Le premier sappelait «Le plaisir de tuer», écrit par deux jeunes garçons et qui est un texte qui se passait dans lAllemagne nazie, à Berlin. Visiblement ces jeunes avaient utilisé toute la littérature nazie. Cétait lhistoire dun jeune officier qui tuait des Juifs chaque nuit et qui le faisait avec une croix. Lorsquil mettait la croix gammée devant eux, la chair des Juifs fondait et il décrivait le plaisir quil avait de voir la chair des Juifs fondre, ce peuple infâme qui ne doit pas exister. Le deuxième texte était écrit par deux jeunes filles, ça sappelait «La descente aux enfers» et cétait lhistoire dun peintre qui vivait avec sa femme dans une maison où il y avait des ombres, des forces, bref tout ce qui compose lunivers de la science-fiction dans laquelle baignent les jeunes maintenant. Les ombres devenaient des monstres. La femme était tellement angoissée quelle a dit à son mari quelle ne pouvait plus supporter cela et, à la fin, elle lui demandait de la tuer. Et il prend son couteau - avec tous les détails, cétait bien décrit - et perce le coeur de sa femme. Cet homme est alors devenu un très grand peintre parce quil avait acquis par son geste une sensibilité qui lui permettait de faire des tableaux formidables.
«On na pas de certitude dans le public»
Jai cru dabord à de la provocation. Jai vérifié quil y avait bien une professeure qui enseignait dans cette école. Jai téléphoné à cette professeure. Elle ma dit:
(Conversation)
P. : «Vous avez lu mes textes ? »
D.B. : «Oui. Mais pourquoi mavez-vous envoyé cela? »
P. : «Pour vous montrer. Vous avez vu il ny a pas de fautes de français. »
D.B. : «Non cest vrai il ny a pas de fautes de français, mais enfin, il y a un texte nazi là.»
P. : «Oui, mais il ne faut pas tenir compte du contenu.»
Alors jai continué la conversation avec elle. Elle était visiblement de plus en plus déçue de ma réaction. Je lui dis:
D.B. : «Vous savez que la littérature haineuse au Canada, cest un acte criminel.»
P. : «Là, si vous commencez là-dessus, vraiment si cest comme ça que vous voyez ça, je naurais jamais dû vous les envoyer.»
D.B. : «Mais madame, le rôle dun pédagogue quand il a des enfants, des adolescents qui sont dans la période où ils doivent se former, le rôle du pédagogue, si les enfantsont un imaginaire comme celui là et salimentent à des textes comme ça, cest de les faire venir et leur dire: mais est-ce que tu sais ce que tu as écrit ? Est-ce que tu sais ce quest le nazisme ? Est-ce que tu sais quelle est lhistoire de lholocauste ? »
Visiblement ils savaient ce que cétait lholocauste, mais semble-t-il quils nen faisaient pas lévaluation que lon doit en faire. Elle ma dit:
P. : «Ah! vous je vois que vous avez lesprit du privé. Nous, vous savez, on na pas de certitude dans le public.»
Cest ça le relativisme, ça mène à ça le relativisme : de ne plus vouloir affirmer quil y a des valeurs qui sont les valeurs du respect des personnes, les valeurs qui reposent sur la dignité des personnes. Et au fond, les valeurs de lhumanisme, ce sont les valeurs judéo-chrétiennes. Pourquoi auriez-vous honte daffirmer ces valeurs?
Le grand désarroi occidental - qui nest pas caractéristique du Québec - prend au Québec une coloration particulière. Dabord parce que nous sommes une société plus frileuse, une société sur la défensive et parce que la déchristianisation sest faite de façon si rapide quelle a heurté toutes les sensibilités, la vôtre en particulier. Et je crois quà certains moments vos murmures expriment aussi une difficulté sinon une souffrance. Mais cest pas possible de continuer à agir ainsi. Il faut pour les gens quil y ait des croyances dans une société, des croyances qui respectent les autres. Ce ne sont pas des croyances qui mènent à la répression et il faut que vous ayez la conviction, pour ne pas dire le courage, de les affirmer haut et fort.
Vous savez, les positions de lÉglise sur les questions de moeurs sont évidemment des positions extrêmement difficiles à défendre. Dailleurs, cest pour ça que vous vous défendez si mal devant les médias. Il y a des attitudes, on le sait, qui ne sont pas défendables. Je me souviens davoir interviewé un des évêques du Québec sur les questions de lavortement en lui disant : «Mais Monseigneur que fait-on dune jeune fille de quatorze ans qui sest fait violer?». Et il ma répondu, sans aucune hésitation : «On trouve un bon foyer daccueil pour lenfant. » Sans aucune hésitation. Et ce quil fallait, ce nétait pas de dire quil était pour lavortement, cétait quil laisse cette hésitation où lon sentait quil avait quand même un geste de compassion et quil était humain. Parce quau fond, dans une société où on sait, par exemple, que la majorité des gens est en faveur de lavortement, il faut quil y ait des gens qui soient contre. Et moi je crois que je serais contre si je nétais pas sûre quil y a des gens dans cette société qui vont sy opposer parce quon joue avec des questions de vie ou de mort et il faut absolument quil y ait un balancier. Mais si vous cherchez à tout prix à être à la mode, il est évident quà ce moment-là, quand vous arrivez devant les caméras de télévision,vous ne pouvez que bafouiller.
Défendre ses positions avec plus dhumanité
Il y a des positions qui ne se justifient plus dans nos sociétés occidentales. La position de lÉglise sur les femmes ne se justifie plus. Mais il faut quand même être capable de venir expliquer parfois que des positions se justifient difficilement mais que, quand on a la foi et quon veut adhérer à une institution, il faut faire un minimum de concessions. Ça ne veut pas dire quil faut le justifier. Qui est capable vraiment, de façon très officielle et très assurée, de venir dire que la pilule est inacceptable. Cest évident, mais vous devez vivre avec vos contradictions et certains dentre vous, qui ne sont pas dans la hiérarchie, doivent venir expliquer que, sur le plan de leur conscience, ça leur fait problème. Ce que lon voudrait au fond, cest que vous défendiez vos positions avec plus dhumanité. Mais que vous les défendiez.
Vous avez peur dêtre moralisateur. Mais vous savez, il y a une distinction entre avoir une position morale et être moralisateur. Cest une position difficile, mais certains dentre vous sont certainement capables de le faire devant les caméras de télévision. Vous ne pouvez plus continuer daccepter de vous faire traiter comme une secte. Jai vu récemment un reportage à la télévision où mon ami Benoît Lacroix était présenté «back to back», comme on dit dans notre jargon, avec une espèce décervelée américaine qui probablement faisait un fric fou en dirigeant une nouvelle secte. Et son discours était légal du discours dun homme qui appartient à une tradition, laquelle tradition on le sait a été extrêmement difficile à maintenir. Il appartient à une institution qui a une tradition, qui a une doctrine, qui a des dogmes, qui a une histoire et que lon mettait sur le même pied quune secte inventée il y a dix ans par une femme qui a compris quil y avait de largent à faire là.
Vous savez, un des reportages qui ma le plus impressionné cest un reportage que jai fait pour un magazine français qui sappelle «Le Point» sur le télévangélisme aux États-Unis. Jai passé un mois et demi chez les télévangélistes les plus connus, Baker et compagnie. Jai été ahurie et je suis revenue en me disant, - et je me souviens très bien parce que jétais seule dans les chambres dhôtel changeant de ville tout le temps et entourée par des gens qui avaient lair dêtre tout à fait normaux, mais qui avaient un grain quelque part , en rencontrant des télévangélistes qui étaient des fourbes, des exploiteurs - et je me disais «Vive lÉglise catholique avec tous ses défauts, vive les Églises officielles, les Églises traditionnelles, les Églises qui ont de lhistoire». Parce quil y a dans lélan, dans le mouvement de lêtre vers un Dieu, quelque chose qui, sil nest pas bien harnaché à lintérieur dune institution, peut effectivement basculer. Cela a été ma conclusion personnelle quand je suis revenue. Il est évident que les compagnies de câble présentent des télévangélistes. Ces derniers vous battront toujours dans les médias, parce que toutes les armes sont bonnes et tous les discours démagogiques sont bons pour eux. Mais ce sont des discours que vous ne devez pas tenir si vous ne voulez pas défigurer le message évangélique. Vous êtes battus davance face aux télévangélistes. Vous ne pouvez pas vous comporter comme eux et vous navez pas le droit de vous comporter comme eux. Alors il faut que vous changiez votre façon dorganiser votre présence à nos antennes.
Une inculture religieuse criante
On ma dit quhier, une de mes consoeurs est venue tenir un discours très dur sur la perception quont les médias de vous. Je pense que cest là un jugement terrible sur le passé. En effet, comment se fait-il que vous ayez réussi à rendre les gens si incultes sur le plan religieux, parce qu'il est évident pour moi quil y a beaucoup dinculture dans le monde journalistique face aux Églises et à lÉglise catholique en particulier ? Comment se fait-il que la culture religieuse ne se soit pas transmise de façon plus efficace ? Peut-être cela dépend-il des individus, mais il y a aussi un problème de société. Je nai pas écrit un livre pour rien dailleurs. Ce livre nest pas, pour ceux qui ont lu «Lenfance à leau bénite», un règlement de comptes avec lÉglise catholique. Cest un livre sur le Père, de toutes les façons, sur mon père, et ce nest pas un règlement de comptes. Les religieuses qui mont enseigné avaient les limites de la société de lépoque. Si elles étaient à peine plus instruites que moi, elles mont donné au moins le goût dapprendre et de les dépasser et je voudrais ne pas être la seule à le dire. Mais si vous ne voulez pas vous défendre, si vous ne voulez pas défendre le passé, il faudra bien un jour le faire, parce que le passé tel quil est en train dêtre présenté dans les médias est un passé qui ne correspond pas à la réalité.
Jai fait venir il y a quinze jours à «L'Envers de la médaille» un orphelin qui a passé sa vie au Mont-Providence et dans les institutions religieuses et qui est venu dire quil navait pas eu une maman mais quil en avait eu trois ou quatre. Cétaient des religieuses. Il a senti la tendresse et laffection de ces mères pour lui et il sen est sorti puisquil est maintenant président de lUnion des écrivains du Québec. Évidemment, il y a des choses injustifiables. Malheur à celui par qui le scandale arrive, et quand les gens dÉglise scandalisent, il est évident que le scandale a une coloration particulière. Il est évident quil y a des erreurs, des crimes qui ont été commis à lendroit des enfants et qui doivent être reconnus. Je sais que cest extrêmement difficile pour lÉglise officielle, mais cest pas fini, ça commence au Québec. Il va falloir que vous trouviez une façon de dénoncer les scandales tout en restant dignes et en ne laissant pas entendre que vous avez tous quelque chose à vous reprocher. Moi je nai jamais été abusée par les religieuses, je nai jamais vu ce dont on me parle, je sais pourtant que ça existe et en particulier pour les garçons. Jai eu des confidences dhommes à travers ma vie et je sais que cest vrai. Il va falloir assumer ça, dire que ça existe et dire notre douleur devant ce phénomène-là. Cest extrêmement difficile mais il faut que vous le fassiez au nom du message évangélique auquel vous croyez. Vous navez pas le choix et le silence sera pire que tout.
Dire en ayant une bonne façon de le dire
Il y a un autre problème avec la télévision, cest quil faut savoir comment parler à la télévision. Quand on dit de quelquun, à la télévision, quil a beaucoup de crédibilité, je me méfie et je trouve que ce nest pas le plus beau des compliments quon doive lui faire. Parce que la crédibilité, ça veut dire que je réussis à faire croire à ce que je dis mais la crédibilité ne suppose pas la vérité. Il y a des gens qui sont extrêmement crédibles à la télévision dont on sait par ailleurs quils nous racontent nimporte quoi. La crédibilité repose aussi beaucoup sur le pouvoir de conviction. Parce que vous êtes hésitants dans vos convictions et dans la façon de les exprimer, on sent un malaise, et à ce moment-là effectivement il vaut mieux ne pas venir à la télévision que de laisser les gens sur limpression que vous cachez quelque chose. Vous croyez à la hiérarchie des valeurs, vous croyez quil y a des valeurs supérieures aux autres - tous les gens civilisés dailleurs croient quil y a des valeurs supérieures aux autres - , que les valeurs de dignité, de respect des personnes sont des valeurs qui sont supérieures. Vous avez le devoir de les défendre, lorsque vous avez le sentiment que ces valeurs sont bafouées à travers les médias. Dieu sait quelles le sont, et je dirais quelles le sont encore davantage dans une société où à la télévision tout est dit. Il ne faut pas cacher la vérité, il nest pas vrai quon peut tout dire. Et ces émissions où lon dit tout, où les gens livrent tout de leur intimité, sont des émissions qui organisent lindignation. Ce quelles provoquent chez le téléspectateur, cest le voyeurisme et évidemment ceux qui les regardent sont aussi responsables de cela. Cest pas seulement la responsabilité des diffuseurs, mais également celle des spectateurs.
On vous entend très peu, on vous lit très peu, lorsquil sagit de prendre des positions morales. Je ne parle pas de lÉglise-institution. Il est vrai aussi que même moi je suis un peu ambivalente quand je vois les évêques prendre position sur des questions économiques dautant plus, à mon avis, quil y a souvent de langélisme dans la façon de percevoir les problèmes, que cest trop dichotomique. Il nest pas évident que les pauvres sont les bons et que les riches sont les méchants. Cette vision des choses est une vision, qui, sur le plan intellectuel, ne me satisfait pas. Cest vrai aussi quil y a beaucoup de gens qui sont comme moi.
Retrouver le sens de lindignation
Mais il y a beaucoup dautres terrains. Parce que la télévision, ce nest pas dans les émissions politiques, économiques, quelle attire le plus grand public. Les cotes découte des émissions sont parfois inversement proportionnelles à leur contenu. Mais je voudrais que vous participiez au débat. Jaurais voulu que, dans lhistoire de Nancy B., il y ait des lettres dans Le Devoir, - puisque Le Devoir est un lieu, entre autres - jaurais voulu quil y ait des lettres de gens qui disent «Moi, comme chrétien, je pense que...». Je voudrais quil y ait des gens, des chrétiens qui disent : «tel téléroman qui nous donne une vision indigne, dégradante des rapports humains, moi, comme chrétien, ça me blesse.» Pas du tout. Je ne le vois pas. Au fond, je voudrais quil y ait des questions. Au fond, ce que je voudrais, cest que vous retrouviez le sens de lindignation. Cest parce que des gens ont été indignés que le progrès social et humain a été possible à travers toute lhistoire humaine. Et cest dabord ce rôle que vous devez avoir. De grâce , cessez de vous sentir coupables. La mauvaise conscience est la pire des inspiratrices lorsquil sagit de lavenir.