Colloque national sur lÉglise et les communications
Chrétiens dans la culture médiatique
Séminaire St-Augustin, Cap-Rouge
4-6 juin 1992
Léducation aux médias: un aperçu historique,
un défi davenir pour les chrétiens
par Guy Marchessault
Mon objectif est triple: 1) rappeler les efforts déducation aux médias et le rôle que les chrétiens y ont joué dans le passé; 2) brosser un tableau des ressources actuellement disponibles pour la formation; 3) ouvrir des perspectives susceptibles dintéresser lO.C.S. et ses membres.
Léducation aux médias, au Canada francophone, a commencé au coeur de lÉglise catholique romaine. Il faut dire que, jusque dans les années 50, tout baignait alors en son sein.
En simplifiant un peu, on peut dire que, face à une invasion de plus en plus massive des médias de tous genres - presse, cinéma, radio, puis télévision -, les autorités dÉglise ont adopté trois attitudes: la dénonciation, ce quon a fait abondamment de 1850 à 1950; le laisser-faire, faute de mieux, devant le peu dimpact des dénonciations; léducation du public, tâche de longue haleine et toujours à recommencer.
Les premiers essais déducation aux médias
Cest en janvier 1946 que lÉvêque dOttawa a choisi la troisième option, établissant un Service de presse et de cinéma qui, lannée suivante, allait être rattaché au Centre catholique de lUniversité dOttawa (aujourdhui «Novalis»). Ce Service publia alors des communiqués sur la cote morale des films et des livres. Ce semble être le départ.
Du côté de Montréal, vers les mêmes années, les congrégations mariales se donnaient comme objectif de cultiver et favoriser le goût de la «saine lecture». Au moyen de films documentaires, de forums, de discussions et de cercles détudes, les gens tentaient de former leur sens critique. La valeur morale, instructive et littéraire des revues et des quotidiens y était étudiée. Des pressions pouvaient même être exercées sur les kiosques pour faire pénétrer de «bonnes» publications, dont quelques-unes obtenaient une cote morale. Lapproche desprit critique vis-à-vis de limprimé trouva son apogée dans les «fiches de lecture» inaugurées par Paul-Aimé Martin, père de Sainte-Croix, qui fonda et dirigea longtemps les destinées des Éditions Fides.
LUniversité Laval aussi sintéressait à la culture populaire. Au début des années 50, la Faculté des Sciences Sociales, fondée par le célèbre Georges-Henri Lévesque, o.p., avait mis sur pied un service, le Centre de culture populaire, qui commença à donner, pour les professeurs, des formations visant à lutilisation dune pédagogie audiovisuelle, surtout grâce au cinéma : il offrait dix jours de formation durant lété, en collaboration avec Radio-Canada.
En lien avec cela, une cinémathèque, encouragée par lOffice National duFillm et utilisant au départ ses films, prit linitiative elle aussi dune formation annuelle, qui consistait en journées détudes. La cinémathèque devait assurer lévaluation des films documentaires, aussi possédait-elle de bons dossiers quelle fit servir à léducation cinématographique auprès des collèges classiques et organisa-t-elle un secrétariat. Elle travailla ainsi avec toutes sortes de groupes intéressés à lusage pédagogique des films: coopératives, syndicats, institut canadien déducation des adultes, écoles de parents, etc... .
Une autre initiative remarquable allait aussi poindre dans ces années: celle de lAction catholique, plus précisément de la J.É.C., la Jeunesse étudiante catholique, alors quelle était sous la direction de Fernand Cadieux. À la suite dune étude sérieuse menée à travers tout le pays, le groupe sorienta vers léducation et la culture cinématographiques. Laction de la J.É.C. obtint un tel succès quen peu de temps, on pouvait dénombrer plus de 400 ciné-clubs étudiants, animés par la Commission nationale étudiante du cinéma qui alimentait leurs activités par des stages de formation, des publications et des rencontres.
En 1951, la hiérarchie du Québec, dans un souci de contrôle dun puissant média et dune culture qui semblait lui échapper, suscita la création dun organisme appelé «Rex Films», dont les buts étaient la promotion du cinéma jugé moralement acceptable (selon elle) et aussi linformation du public. Dirigé par lEuropéen Jacques Mordret, lorganisme était chargé à la fois de la distribution des films et déducation cinématographique. Sous limpulsion de Mgr Maurice Roy de Québec, lépiscopat voulait éduquer la population, aider les responsables des séances-ciné à établir leur programmation et distribuer de «bons» films. Société sans but lucratif,composée de techniciens, déducateurs et dhommes dexpérience, lorganisme sinspirait de lencyclique «Vigilanti Cura» (1937)... mais révélait en même temps une tentative de main-mise. Tous les organismes catholiques projetant des films devaient, en effet, sapprovisionner chez elle. Les distributeurs ne pouvaient lignorer, car lorganisme centralisait les demandes de toutes les institutions catholiques francophones. En 1952, elle desservait pas moins de 278 salles ou institutions dans 19 diocèses canadiens et était le distributeur exclusif des versions françaises de la M.G.M. et de J.A. Ranks.
Deux problèmes surgirent. Lun était relié au fait que les distributeurs commerciaux dénoncèrent «Rex Films» en jugeant quil sagissait là dun monopole dÉglise préjudiciable à leurs intérêts. Concomitamment, la naissance du Centre diocésain du cinéma de Montréal commença à sonner le glas de «Rex Films», car lArchevêque de Montréal, Mgr Paul-Émile Léger, leva alors lobligation mise de lavant par Québec de sapprovisionner auprès de «Rex Film». En 1957, la création du Centre national catholique du cinéma, de la radio et de la télévision allait mettre fin au règne de «Rex Film» en prenant la relève, en quelque sorte, du travail déducation cinématographique entrepris par la J.É.C.
En effet, au même moment, la hiérarchie, sans nier limportance de la culture cinématographique, crut bon dintervenir pour que les énergies des militants et militantes de la J.É.C. soient réorientées... vers une mission plus directement «apostolique». Laventure cinématographique incroyable de la J.É.C. séteignit ainsi subitement.
Mais, le grain avait été mis en terre; lidée de la formation allait être reprise dès 1955. À lautomne de 1954, Mgr Léger, soucieux des effets inquiétants du cinéma sur les jeunes, demanda à un prêtre des Missions-Étrangères de Pont-Viau, labbé Jean-Marie Poitevin(1), lui-même cinéaste, de mettre en place à Montréal un bureau qui soccuperait de la question «cinéma et enfant».
Le premier office diocésain du cinéma allait naître à Montréal au début de 1955. Tout de suite, il sintéressa à plus large que limpact du cinéma sur les enfants. Son fondateur sentoura de personnel laïc et religieux chargé de faire lévaluation morale et artistique des films; de 1955 à 1957, lorganisme publia «Les films de la semaine» (touchant cinéma et télévision). Il compila dans un index les cotes morales de 6,000 titres de films présentés à Montréal de 1948 à 1955, à partir des évaluations de la J.I.C.F.
Et, surtout, Jean-Marie Poitevin engagea une jeune institutrice fraîchement émoulue de lAction catholique populaire, Gisèle Montbriand, pour quelle soccupe déducation directe au langage du cinéma auprès des étudiants et de la population. Rapidement se mirent en place des sessions dinitiation et on lança la revue «Ciné-orientations», qui allait donner naissance peu après à une autre revue plus prestigieuse, «Séquences».
La ferveur qui animait le Centre diocésain se trouva décuplée quelques mois plus tard lorsquun jeune Frère, Léo Bonneville(2), de retour détudes avancées en cinéma à Paris (quel geste remarquable de la part des Clercs de Saint-Viateur pour lépoque!), se joignit à léquipe et entreprit sur une vaste échelle, dans la foulée du travail de la J.É.C., la formation au cinéma à travers la formule des ciné-clubs. Ce fut un succès remarquable, dont on a écrit lhistoire.
Le rôle de pionnier de lO.C.S.
Le Centre diocésain de Montréal ayant parti le bal, quelques diocèses environnants (Joliette, Saint-Jean, Ottawa) trouvèrent lexpérience intéressante et firent de même tout de suite après. À la suggestion de lOrganisation catholique internationale du cinéma de Bruxelles, lOffice diocésain de Montréal proposa alors à ces diocèses de se regrouper dans une fédération interdiocésaine. Mais, on en profita alors pour élargir la perspective à tous les médias, dans un modèle encore inédit.
La télévision, arrivée en 1952, après quelques années de rodage offre déjà dexcellentes productions. Le public est dailleurs subjugué, ébahi par ce nouveau médium. Cest le gadget, la découverte. La télévision envahit tout lespace. Pourtant, presque rien nest encore fait pour aider les gens à shabituer à des choix médiatiques responsables. Même les hauts lieux universitaires nont pas encore compris limportance et lutilité détudier un tel champ social dintervention.
De son côté, dans un souci de solutionner le problème surgissant des
approches différentes entre Québec et Montréal vis-à-vis du cinéma et aussi dans un désir de coordonner laction de tous les diocèses francophones duCanada, la Conférence catholique des évêques canadiens (C.C.C.) décide alors, en novembre 1956, la mise sur pied dun Centre catholique national. Cest ainsi que naît, en janvier1957, le Centre catholique national du cinéma, de la radio et de la télévision - secteur francophone. Un pendant anglophone devait éventuellement éclore aussi, qui malheureusement fit long feu.
Les trois objectifs clairement avoués du Centre national étaient: 1) de renseigner le public sur la moralité et la valeur artistique des films et des émissions; 2) de former le sens critique et la conscience des individus; 3) de collaborer avec les producteurs pour faire de ces techniques un instrument déducation populaire. Objectifs remarquables, dès le départ, que dinformer et de former les gens selon les valeurs chrétiennes dans et par les techniques modernes de diffusion, dans une perspective déducation populaire et en dialogue avec les professionnels de la communication.
On peut dire, sans faux orgueil, que du Centre diocésain de Montréal, puis à partir de 1957 du Centre national, vont saccomplir les premiers efforts durables déducation des publics aux divers médias chez nous. Cest deux quorigineront les réflexions et formations sur le disque, le livre, la radio, la télévision, le diaporama, la presse et le cinéma. À la suite des initiatives de la J.É.C., cest notamment grâce à Gisèle Montbriand, Madeleine Joubert, Léo Bonneville, Mélanie Tremblay, Robert-Claude Bérubé et Lucien Labelle que les premières générations de cinéphiles avertis vont exiger une meilleure qualité de cinéma et encourager louverture de cinémas dart et dessai dans la région montréalaise et ailleurs. À partir de la formation reçue dans ces ciné-clubs et de différents stages dété en cinéma se prépareront les premiers professeurs de cinéma, qui plus tard à leur tour initieront, dans les collèges privés et publics, des étudiants véritablement connaisseurs du langage filmique.
Noublions pas quà lépoque nexistait au Canada francophone aucun collège spécialisé, aucun département universitaire qui traitait de ces questions. Aucun autre organisme ne faisait ni de recherche ni de formation, populaire ou avancée. Seul lOffice national des techniques de diffusion (son nouveau nom à compter de 1961) tenait le flambeau.
Grâce notamment aux évaluateurs de films - Jules Godin et surtout Robert-Claude Bérubé - qui fournissaient la documentation et lexpertise, grâce aux énergies mises dans léducation aux médias sur le terrain, grâce également aux recherches effectuées par quelques intellectuels isolés et que publiait lorganisme, lOffice national joua alors un rôle de pionnier en éducation aux médias.
Il se préoccupa sans cesse aussi de contacts avec les professionnels des médias. Il poussa laudace jusquà mettre en place avec laide de Radio-Canada, de 1962 à 1965, un Institut de radio-télévision dont le mandat était à sa façon éducatif: initier prêtres, religieux et laïques à la production démissions religieuses. Dans le cadre de cet Institut, il y eut même un stage de formation à la télé destiné aux évêques, où lon compta 22 participants.
La formation collégiale et universitaire aux médias
Les années 1965-69 marqueront un tournant surprenant au pays. Dun seul coup, plusieurs centres déducation saisiront limportance de léducation spécialisée et de la recherche sur les médias. Déjà lOffice national du film forme ses techniciens et ses réalisateurs francophones sur le tas à Montréal. La production cinématographique locale sintensifie.
Une institution dirigée par les Oblats, le Cégep de Jonquière au Saguenay, sengage dés 1967 dans la formation aux professions de la communication. Son département «arts et technologies des médias», qui compte actuellement 550 étudiants à temps complet, demeure le principal endroit de formation collégiale au Québec à proposer loption communication médiatique, avec le tout nouveau département du Collège de Rosemont, à Montréal. En plus doffrir des spécialités sur linformation, la radio, la télé et la publicité, le département donne des formations sur mesure par sessions spécialisées, dont ont pu profiter récemment les diocèses de Chicoutimi et de Rimouski.
À Ottawa, en 1969, le Collège Algonquin lance lui aussi un programme de formation professionnelle pour les artisans de la communication: écriture de presse, son et radio, télévision, cinéma; plus tard relations publiques, publicité, scénarisation. Ces cours bilingues existent toujours (sauf le cinéma) et ils sont considérés comme lune des bonnes formations techniques au pays.
Par ailleurs, dès 1965, un jésuite anglophone visionnaire, John OBrien, qui avait compris limportance capitale des médias pour la société et lÉglise, lançait au Collège Loyola de Montréal une école de formation aux médias qui allait vite devenir comme une référence obligée au Canada. Lors de la fusion de Loyola avec Sir George Williams en 1974 pour former lUniversité Concordia, le département de communication du campus Loyola allait prendre toute son envergure. La grande force de ce département, ce pourquoi il a toujours été renommé, cest quil unit dans une même formation trois aspects quil juge inséparables: théorie, production, recherche. Il compte justement de bons chercheurs: William Gilsdorf, Dennis Murphy, Gail Valaskakis, Marc Gervais. Encore aujourdhui, Concordia demeure lune des meilleures écoles de formation en communication de toute lAmérique du nord. Les cours sy donnent en anglais.
La première université francophone à sintéresser au domaine des communications de façon systématique fut lUniversité Saint-Paul à Ottawa. Eh oui, encore une institution dÉglise. Elle se préoccupa de formation médiatique dès 1958, à travers des sessions de toutes sortes. Aussi était-elle préparée à saisir au bond le message du concile Vatican II sur limportance des communications sociales dans la société et dans lÉglise. Finalement, loblat John Mole fonda en 1969 un Institut spécialisé en communications, qui sera peu après dirigé par un universitaire distingué dune extrême compétence en cinéma, André Ruszkowski. LInstitut connaîtra un succès tel (environ 300 étudiants en 1978-79) que lUniversité Saint-Paul se départira en faveur de lUniversité dOttawa dun département devenu beaucoup trop encombrant avec son baccalauréat complet, dans le but de concentrer ses efforts spécifiquement sur les relations entre foi et médias. Ce choix sera pour elle désastreux pendant un court moment, peu de personnes au niveau ecclésial ne semblant se soucier denvoyer des étudiants pour de la formation à la culture médiatique en lien avec la foi.
Toujours en 1969, lUniversité Laval à Québec séveille elle aussi à la dimension communicationelle. Elle fonde un département de communication destiné à apporter son support à tous les autres départements et sciences qui, un jour ou lautre, doivent passer par le spectre médiatique pour se communiquer. Il donnera naissance à ce qui est connu aujourdhui comme le Département dinformation et de communication, préoccupé de communication publique et renommé particulièrement pour sa formation journalistique et son groupe de chercheurs (Florian Sauvageau, Line Ross, Marc Raboy, Jacques Guay, Roger de la Garde, etc.) et sa revue «Communications».
À lUniversité de Montréal, on nest pas en reste. En 1969 aussi, un nouveau programme en sciences de la communication est rattaché au département de psychologie, avec forte insistance sur la communication interpersonnelle. LÉducation permanente lance dans les années 70 des cours en journalisme, en publicité et en relations publiques. Le Département de communication comme tel prend forme en 1980. On y devient attentif à la recherche. André Caron sadonnera à étudier les réactions des enfants devant la télévision; il est lun des piliers de lInstitut canadien de télévision pour enfants (dont le siège est à Toronto). Monique Bouchard, Annie Méar et dautres universitaires pousseront leurs recherches sur la linguistique et la culture face aux médias. Aujourdhui, lUniversité de Montréal propose trois champs détudes très englobants: médias, organisations et analyse des messages.
Avec la création de lUniversité du Québec à Montréal en 1970 naît simultanément le Département de communication. Il sintéressera surtout à trois dimensions: la psychosociologie de la communication (avec professeurs et chercheurs issus des départements de sociologie et de psychologie), la sémiotique, ainsi que les médias et la culture. Ses programmes se veulent à la fois théoriques et pratiques. Ses principaux chercheurs sont Serge Proulx, Gaétan Tremblay, Charles Perraton, Fernande Saint-Martin, Jean-Paul Lafrance, Marquita Riel.
Enfin, lUniversité McGill offre depuis 1974 un «Graduate Program in Communication» axé sur la théorie et lépistémologie et selon un modèle pédagogique qui lui est propre: il sagit dune ouverture dinscription, où chaque étudiant trace lui-même son propre profil, avec quelques cours de base en sociologie des médias et en choisissant ensuite sa spécialité à travers léventail dautres cours offerts sur le campus. Lapproche est ici surtout «tutoriale».
Trois des quatre universités montréalaises, Concordia, de Montréal et du Québec à Montréal, ont récemment uni leurs efforts de façon remarquable pour offrir, aux étudiants de degrés supérieurs, un doctorat en communication décerné conjointement.
De son côté, légataire des études inaugurées à lUniversité Saint-Paul, lUniversité dOttawa développe depuis 1978-79 deux principaux profils menant au baccalauréat en communications. Laccent y est mis surtout sur la communication culturelle (avec comme chercheur Paul-Marcel Lemaire), ainsi que sur la communication organisationnelle et la publicité.
Ailleurs au pays, deux universités anglophones se distinguent particulièrement par la qualité de leurs programmes en communication: Simon Fraser, en Colombie Britannique, ainsi que Carleton, à Ottawa, cette dernière pour son école de journalisme. Le «Ryerson College» de Toronto est également bien coté pour son «training».
La formation populaire aux médias
Et la formation populaire aux médias, dans tout cela, quen est-il advenu?
À part lOffice national des communications sociales (nouveau nom en 1967), qui y avait consacré beaucoup defforts dans ses débuts, personne nosait saventurer dans ce sentier, sauf lInstitut canadien déducation des adultes (I.C.É.A.), préoccupé particulièrement de pressions publiques, de constitution de dossiers et de préparation de colloques, moins déducation directe à la base.
Il y a lieu de signaler ici que lO.C.S., conscient du fait quil avait joué un rôle de suppléance dans le domaine de la formation aux médias, sen retira de plus en plus, au fur et à mesure que se créaient des départements ou instituts à cet effet dans les universités ou à dautres niveaux. Il se concentra alors plus sur lévaluation des productions et la préparation des instruments dappoint et de soutien au travail déducation (qui théoriquement, selon les consignes du concile, demeurait loeuvre des offices diocésains).
Par ailleurs, lÉglise du Québec, intéressée à reprendre en mains sur son territoire le champ de la pastorale des communications, va procéder à une importante étude publiée en septembre 1974, où elle revendique son influence concernant quatre types dactions: lanimation du milieu pastoral médiatique, la formation des consommateurs et intervenants, les relations et collaborations avec les médias, la documentation et information sur les médias. Bien sûr, on reconnaît alors à lO.C.S. son rôle de soutien dans les appréciations morales et artistiques des productions médiatiques, dans la documentation et information et dans les relations nationales et internationales. Mais lOffice devra dorénavant se faire discret en éducation, se contentant de fournir la logistique documentaire.
Or, il se trouve que les diocèses, à linstigation de lO.C.S.: Léo Beaudoin pour la presse écrite, Jean-Paul Belleville pour la radio-télé, remplacé plus tard par Jacques Paquette... les diocèses donc allaient découvrir à ce moment précis ce quils appelèrent l«animation chrétienne de lopinion publique», cest-à-dire linformation et la production médiatiques directes. Cet éblouissement fut tel quil amènera un grand nombre dentre eux, pour des raisons de ressources disponibles, à laisser rapidement dans lombre laspect de formation des publics (formation lente, difficile, dont les résultats se font attendre), pour se concentrer sur la toute nouvelle et emballante intervention médiatique de type organisationnel (relations publiques externes dans les médias dinformation dabord, puis organes internes dinformation dans les Églises diocésaines). Suivant en cela lexemple du diocèse de Montréal au début des années 1970, plusieurs diocèses feront évoluer leur office diocésain des communications vers des services diocésains dinformation, recommandés eux aussi dailleurs par le concile Vatican II.
Léducation directe aux médias en fera un peu les frais. Ces transformations rapides laisseront lO.C.S. comme en porte-à-faux dans une partie de ses tâches, puisque beaucoup de ses énergies passaient justement à préparer pour les diocèses du matériel de soutien à lanimation et à la formation aux médias... ce quarrêteront presque de faire les diocèses.
Trois organismes vont récupérer la tâche de formation populaire directe aux médias à la suite de ce quasi-vide laissé par les diocèses: le «secteur communications» du Centre Saint-Pierre de Montréal, lAssociation nationale des téléspectateurs et «Évaluation-médias».
Le Centre Saint-Pierre, fondé en 1973, encore une fois par les Oblats, entend relever un triple défi. Premier challenge: linstallation graduelle autour de chez lui de ce quon appelait à lépoque la «cité des ondes»: Radio-Canada, Télé-Métropole, Radio-Québec, radio CJMS, de nombreux studios de production et de montage. Deuxième challenge: en plein milieu populaire; comment alors réconcilier larrivée en place des grands producteurs médiatiques et les milieux populaires où ils sinséraient, sinon en pensant en termes déducation populaire aux médias? Troisième challenge: laspect spirituel; comment penser spirituel et médias, sans penser en même temps à éducation populaire?
Encouragé par lO.C.S. (Lucien Labelle) et lOffice diocésain de Montréal (Jean-Guy Dubuc), ainsi que par Raymond David, alors président-directeur général de Radio-Canada, le Centre Saint-Pierre lance donc son «secteur communications» dès janvier 1974.
Très rapidement, le «secteur communications» se définira des tâches danimation de groupes et de formation populaire: sessions brèves ou longues, pédagogie participative, déplacements partout au Québec, interventions auprès de groupes adultes déjà constitués. Les principales sessions porteront sur la démystification des médias, lécriture journalistique, limpact de la télévision sur les enfants, la rétroaction, la critique médiatique, lintervention de relations publiques, le plan de communication. Tout cela avec une attention particulière aux réseaux communautaires et défavorisés.
Finalement, poussé par les circonstances, le Centre mettra aussi sur pied un département de production audiovisuelle (diaporama et surtout vidéo), où lun des principes de base sera dimpliquer les groupes demandeurs des réseaux communautaires dans un processus dapprendre en faisant, en suivant toutes les étapes de production. Un type déducation populaire vraiment davant-garde.
Le Centre Saint-Pierre continue toujours ses formations un peu partout au pays, de même que ses productions communautaires ou religieuses. Les unités de formation et de production ouvrent même leurs portes occasionnellement à des stagiaires désireux de parfaire leur formation de producteur ou dintervenant.
De son côté, lAssociation nationale des téléspectateurs est née de rencontres impliquant des groupes de pressions féminins initiés aux médias (AFÉAS, Femmes chrétiennes), ainsi que du support de Radio-Québec, de lOffice national des communications sociales, de lAssociation du cinéma amateur du Québec et du Centre Saint-Pierre. Elle fut prise en charge au départ par lO.C.S. .
LA.N.T. a rapidement pris son autonomie. Elle sintéresse elle aussi à la formation populaire du public à la télévision. Pour ce faire, elle dispose des ressources de consultants universitaires pour des sessions (ex. Jacques Piette, spécialisé sur la télévision et la famille), de même que de publications. Mentionnons, pour leur qualité, la «Revue des téléspectateurs» (publiée quatre fois lan - actuellement en revision), de même que durant plusieurs années des périodiques dévaluation des émissions de télévision pour enfants, un franc succès.
Depuis 7 ou 8 ans, lA.N.T. décerne un important prix annuel, fort prisé du public et des producteurs. Elle fait connaître ses activités régulières à travers un bulletin dinformation intitulé «Dernières nouvelles».
LAssociation a toujours donné des sessions de formation pour le grand public. Ses ateliers portent principalement sur la télé et les enfants; les effets de la télévision sur nos vies; la «boulimie» télévisuelle; la famille, la télé et les nouvelles technologies; limage des femmes dans la publicité, etc... .
Le troisième groupe, «évaluation - médias», un pendant québequois des groupes anglophones «medias - watch», sest donné comme fonction dévaluer systématiquement toutes les productions médiatiques sous langle des stéréotypes.
Signalons, enfin, que lO.C.S. sintéresse toujours activement à linformation et à la formation dans le domaine de la chanson, en publiant depuis plusieurs années la revue «Chansons daujourdhui».
Sans oublier de faire état du service de presse «Films à la TV», toujours soutenu par lO.C.S., qui atteint pratiquement toute la population du pays à travers les journaux et les magazines-horaires, dans une perspective déducation et de culture cinématographiques.
La formation universitaire préoccupée de foi chrétienne et médias
Dernière question: y a-t-il actuellement des lieux de formation universitaires qui sintéressent particulièrement aux relations entre foi chrétienne et culture des médias? Excusez-moi ici de prêcher pour mon clocher... Cest quil nen existe quun seul au Canada, et cest lInstitut des communications sociales de lUniversité Saint-Paul à Ottawa.
Quelle est sa philosophie et quels sont ses objectifs? LInstitut veut promouvoir la place des communications dans la vie des croyants et dans laction pastorale et missionnaire de lÉglise, prenant pour acquis que le monde médiatique est une culture où la foi doit aussi sacculturer et quil est même un passage culturel obligé à notre époque pour toute action dévangélisation et de pastorale.
Pour ce faire, lInstitut poursuit un double objectif de formation: offrir une propédeutique aux personnes nayant pas de pratique médiatique ou nayant aucune étude théorique sur le sujet; pousser la réflexion sur les relations entre le spirituel, la foi et la culture des médias. Toujours lInstitut vise à jumeler la pratique et la théorie. Il espère déboucher un jour très prochain au niveau post-gradué, pour élargir les intérêts de ses étudiants à tout le domaine de la recherche sur les questions spécifiques de foi chrétienne et médias, qui sont fort nombreuses et passionnantes.
Pour ceux ou celles qui veulent aller dans des pays plus éloignés quOttawa, mentionnons quil existe aussi aux États-Unis dexcellentes écoles de communication dont celle de Milwaukee, ainsi que certaines universités dirigées par les Jésuites: à Chicago, Los Angeles et New Orleans. Un institut dété fait également parler de lui actuellement: le «Center for Religious Telecommunications» loge à Dayton (Ohio) et est dirigé par Angela Ann Zukowski; affilié à lUniversité de Dayton, oecuménique, il donne des sessions intensives en anglais sur médias et foi chrétienne.
Pas assez loin pour vous? En Europe, les écoles de renom ne manquent pas, surtout en journalisme: Lille, Strasbourg, Bordeaux, Paris, de même que le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes à Paris. LUniversité catholique de Lyon offre également un programme de réflexion théologique sur les médias, dirigé par Jean Bianchi. Un des collaborateurs à ce programme est nul autre que Pierre Babin, bien connu ici pour ses sessions dAvex-Amérique du Nord, le directeur de Crec-Avex, qui reçoit chaque année en banlieue de Lyon des stagiaires de partout à travers le monde, spécialement de lhémisphère sud, dans un double but de formation intensive aux médias et de découvertes interculturelles religieuses.
À Rome, enfin, deux universités catholiques investissent particulièrement en formation aux communications. À la Grégorienne, les Jésuites ont raffiné un programme commencé il y a plusieurs années, qui conduit à une Maîtrise en communications. On retrouve à la tête de ce département Robert White, un des meilleurs penseurs actuels des questions concernant la foi et les médias, ancien directeur du «Centre for the study of communication and culture» de Londres (le lieu où lon a rassemblé le plus de travaux sur le thème de communication et foi). LUniversité salésienne, de son côté, offre depuis quelques années une formation complète, du baccalauréat au doctorat. Elle profite dinstallations techniques toute récentes. On y retrouve surtout des Salésiens, mais de plus en plus de laïques. Enfin, la famille religieuse de Saint-Paul donne également de la formation à travers un institut qui lui est propre. Les cours, à ces trois endroits, sont donnés en italien et un peu en anglais.
Voilà pour le portrait historique et géographique. Comme vous voyez, dorénavant ce ne sont pas les lieux de formation et déducation qui manquent, proches ou éloignés, universitaires ou populaires. À vous de choisir. On vous y attend!
Éduquer et former aux médias: la clé de lavenir
Enfin, une dernière remarque. Si le spirituel est présent dans le monde de linformation et de limaginaire dans nos médias, il ne se donne pas toujours cependant comme évident au premier abord. Il faut savoir le décrypter, le déployer.
Si la société se bâtit sur lopinion publique et que cette opinion doit reposer sur des échanges informationnels éthiquement respectables, il faut savoir outiller le public à se former un jugement critique sur ce quon lui dit, ce quon lui écrit, ce quon lui montre, et lui apprendre à faire de la rétroaction.
Si cest vrai que les médias sont porteurs de questions qui semparent de l«agenda public» (comme on dit en anglais), sils injectent constamment aux publics les «tels que perçus», les imaginaires et les mythes sociaux qui servent de références incontournables, il est temps quon semploie à former des intervenants valables pour les médias, mais surtout, dès le jeune âge, à former les publics à la réception correcte et active des médias.
Un souhait vient alors, en guise de conclusion: que nous tous fassions pression unanime sur nos propres ministères de lÉducation pour quils intègrent au plus tôt la formation aux médias de communication dans les programmes scolaires à ses différents niveaux. Cest facile à justifier, quand on sait que le jeune de 2 ans à 12 ans consacrera en moyenne 20 heures par semaine toute lannée devant son téléviseur (plus de 10,000 heures), alors quà son école primaire, de 5 à 12 ans, il passera moins de 30 heures par semaine durant 39 semaines-année (moins de 7,500 heures au total).
La suggestion nest pas utopique. LOntario a ici une longueur davance. Un groupe de pression animé par le jésuite John Pungente a convaincu le ministère de lÉducation de cette province de mettre au programme détudes secondaires depuis septembre 1990 la formation aux médias. Le groupe quil dirige, l«Association for Media Literacy», sest chargé lui-même de préparer les syllabus et manuels nécessaires.
De leur côté, des responsables de formation religieuse aux écoles francophones catholiques ontariennes ont déjà mis en place en 1990 un programme de formation des élèves du secondaire au langage des médias comme partie intégrante de la formation chrétienne. Leur guide pédagogique sintitule «Grandir dans la foi à lère électronique».
Chapeau! Qui dit mieux?
Notes:
(1) Auteur du premier film de fiction sonore au Québec: «À la croisée des chemins» (1942) et d'un autre long métrage qui obtient deux prix catholiques en Europe: «Mystère sur ma route».
(2) Cf. Léo Bonneville, Le ciné-club: méthodologie et portée sociale, Montréal- Paris, Fides, 1978, 215 p.