Colloque national sur lÉglise et les communications
Chrétiens dans la culture médiatique
Séminaire St-Augustin, Cap-Rouge
4-6 juin 1992
Pour une Église médiatique
par Mgr Jacques Gaillot
(Ce texte est la transcription de l'enregistrement
de la causerie prononcée par Mgr Gaillot.)
Cest bientôt la fête de Pentecôte, une fête que jaime beaucoup parce quil sest passé à la première Pentecôte la rencontre de deux communautés; communauté du Cénacle qui souvre à la grande communauté humaine qui sest retrouvée à Jérusalem. Une communauté fermée qui souvre à lhumanité. Une communauté libérée de la peur qui nest plus prisonnière du passé et qui, avec assurance, va entrer en communication avec la foule qui est massée à Jérusalem.
La Pentecôte, cest une communication réussie et chacun va entendre la parole de Pierre dans sa langue, sa culture, avec ce quil est. Communication réussie, celle de lEsprit Saint, le grand comunicateur. Je voudrais vous présenter, à partir de cette fête de Pentecôte, six réflexions pour des chrétiens qui veulent entrer dans la culture médiatique.
La première: libérer la Parole. Jai fait cette expérience comme évêque pour la première fois de ma vie grâce à un synode diocésain et je me réjouis beaucoup que le diocèse de Québec entre en synode le jour de la Pentecôte, cette année. Cest un événement spirituel. Cest une aventure extraordinaire parce que jai pu constater et toucher du doigt que, lorsque la parole est libérée, il se passe vraiment quelque chose.
Libérer la Parole, cest un risque. Cest un risque parce que les enfants vont prendre la parole, les jeunes des quartiers défavorisés vont dire la violence quils portent. Les prisonniers vont dire aussi la haine quils portent dans le coeur, leur détresse. Il va y avoir les chômeurs qui vont intervenir, les handicapés. Il y a toutes ces catégories de défavorisés, tous les sans-voix qui, pour une fois que lÉglise demande de prendre la parole, vont la prendre.
Il va falloir sécouter les uns les autres. Il va y avoir des tensions. Il va y avoir des conflits. Il va y avoir un débat, mais cest ça lÉglise. On va sécouter dun groupe à lautre. Il va y avoir un décloisonnement de tous ces groupes. La Parole va être libérée et on va écouter ce que lEsprit Saint a à dire. Je souhaite beaucoup que la communication réussisse dans une Église diocésaine car, avant de se dire comment parler aux grands médias, comment être présent à tout cet univers médiatique qui nous échappe un peu, il faut considérer la communication que nous avons dans une Église et prendre conscience que lÉglise, elle est faite pour communiquer, pas simplement pour être plus à laise avec sa propre communication. LÉglise de Pentecôte, cest ça, et je souhaite que lÉglise de Québec puisse en faire lexpérience avec son pasteur.
La deuxième réflexion: donner à voir et à entendre lÉglise comme peuple de Dieu. Ça cest pas facile. La semaine prochaine, pendant trois jours, il y a une journaliste de lhebdomadaire «La Vie» qui va venir avec un photographe, justement pour voir un peu tous ces secteurs de précarité: les alcooliques, les handicapés, les prisonniers, les chômeurs, les immigrés. Pour voir un peu tous ces secteurs défavorisés de la société et pour voir aussi la présence de lÉglise, lévêque avec eux. Alors. jai dit à la journaliste: «Écouter lévêque, cest pas écouter lÉglise. Il y a des chrétiens dans tous ces secteurs là et il faut que vous montriez que lÉglise y est présente à sa manière». Elle ma dit: «Ce qui mintéresse, cest vous! Ce qui mintéresse cest une photo de vous, sinon, vous savez, cest pas la peine». Alors, je fais en sorte que je ne sois pas pris tout seul mais que je sois avec les chrétiens qui habituellement les accompagnent.
Comme cest difficile. Cest difficile, parce que les médias sintéressent aux responsables, à ceux qui sont connus, aux vedettes, mais aussi parce que nous-mêmes, nous avons donné cette image de lÉglise hiérarchique. Nous sommes marqués par un passé. On a insisté sur cette Église qui était hiérarchique, sur les enseignés, les enseignants, etc... . Et lexpérience dune Église peuple de Dieu, on nen a pas encore parlé beaucoup. Moi-même, quand je rencontre les jeunes du catéchisme, ils me demandent: «À qui commandez-vous et quest-ce quil y a au-dessus de vous? Cest typique de la société. Nous avons fait naître cette mentalité dune Église qui est bien étagée et on fait encore tellement appel, en France, dans mon diocèse, à lévêque, pour des tas de choses. Nous avons à donner à voir et à entendre lÉglise comme peuple de Dieu. Favoriser le «nous» des chrétiens quand on parle dÉglise. L'Église, cest pas le pape, cest pas les prêtres, cest nous tous.
Troisième réflexion: passer de la culture du secret à la culture de la transparence. Nous devons éviter quil y ait des pouvoirs occultes. Éviter le rôle clandestin de la préparation de certaines décisions, de certains documents. Nous débarrasser de la langue de bois et ne pas camoufler les conflits et les tensions.
Au début de 1992, dans lÉglise de France, on a eu un exemple d'une attitude exemplaire du cardinal de Courtray, à Lyon, avec laffaire Touvillon. Ce dernier était un collaborateur reconnu des Nazis pendant l'Occupation. Le Cardinal a accepté quon ouvre les archives. Il a pris le risque que lÉglise soit jugée par lopinion publique. Quand le rapport a été rendu public, le Cardinal a dit: «Je suis consterné dapprendre ce quil y a dans ce rapport, consterné que tant dhommes dÉglise aient pu soustraire un criminel à la justice pendant de longues années». Cest courageux de la part dun responsable de lÉglise daccepter que lÉglise apparaisse telle quelle a été dans lhistoire. Cest ça, la culture de la transparence. Ne pas essayer de camoufler, ne pas essayer de masquer, de cacher, mais mettre les cartes sur table. Ce nest pas facile et ce nest pas beaucoup intégré à notre mentalité. Nous voulons garder et contrôler dans notre propre espace.
Il y a quelques années, il sest passé dans le diocèse dÉvreux une affaire difficile, délicate. Il y a un monastère important de moines et à côté un monastère de moniales bénédictines. Voici que le Père Abbé et la Prieure des moniales quittent le monastère en même temps. Ils se connaissaient bien, ils saimaient et ils ont voulu, en conscience, arrêter dexercer leurs responsabilités. Labbaye et le nouveau Prieur mont dit: «Nous on ne dira rien». Je leur ai dit: «Mais, vous savez les médias vont arriver, vous questionner, on ne peut pas ne rien dire. Il faut faire un communiqué commun, il faut dire quelque chose». Le maire de ce village relié à labbaye a dit: «Le père Abbé était fatigué depuis quelque temps». Ça peut aller pendant une semaine. Quant à la Prieure, on nous a dit : «Elle a sa vieille maman qui est malade en ce moment, elle est allée la voir pour la soigner». Ça fait bien pendant huit jours. Ne sachant pas, n'ayant pas de réponse satisfaisante, tout le monde a rappliqué à lévêché et m'a demandé: «Pourquoi le Père Abbé et la Prieure du monastère sont-ils partis ensemble le même jour?». Jai essayé de dire, dans le respect des personnes: «Ils sont partis pour des raisons sentimentales et affectives». Je peux vous dire que la presse dans son ensemble a dit: «Bon daccord». Et les journalistes ont présenté laffaire avec respect. Avec respect, parce quon leur a dit la vérité. Il y a le journaliste de Paris Match qui ma dit: «Mais au fond cest une belle histoire damour». Il a ajouté: «Est-ce quils vont se retrouver?» Je lui ai dit: «Ils sont partis chacun dans un monastère. Je ne sais pas ce qui se passera pour lavenir». C'est comme ça qu'actuellement, on peut passer de la culture du secret à la culture de la transparence. Cest pas toujours facile. Et nous avons à être vrais, à être honnêtes, avec ce que nous sommes.
Quatrième réflexion: apprendre le langage des gens, cest-à-dire parler simplement, parler avec des formules simples, rapides, personnalisées, en acceptant parfois de ne pas avoir assez le respect des nuances, mais «que votre oui soit oui, que votre non soit non». Cest un peu la base de la communication moderne et comme ce nest pas facile! Moi-même, par exemple, à Noël et à Pâques, je fais toujours un billet. Quinze ou vingt lignes pour la presse locale sur Noël, sur Pâques. Ma visée, cest toujours de madresser à ceux et à celles dont lÉglise est loin, à ceux qui ne viennent pas à lÉglise, que lÉglise nintéresse pas. Je parle de Noël à eux en particulier. Il faut donc éviter un vocabulaire religieux, il faut éviter un vocabulaire qui est mal reçu, comme le mot charité, le mot pauvre, etc... . Ce nest pas si simple de sadresser à des gens qui nont rien à voir avec lÉglise et de leur présenter des nouvelles de Noël, des nouvelles de Pâques.
Je crois que nous avons beaucoup à faire pour apprendre ce langage et cest pas simplement un langage de la parole, cest aussi le langage des gestes à poser, car il y a des gestes qui sont des paroles. Il y a des gestes de solidarité à donner et qui sont parlants, des gestes que nous ne choisissons pas par nous-mêmes et que lactualité, dune manière ou dune autre, nous imposera, que des gens nous inviteront à faire.
Tout récemment il y avait, dans une banlieue chaude, des immigrés aux prises avec des explosions de violence. La drogue est très présente dans ce milieu. Il y a un jeune immigré de dix-sept ans, dont le frère a été tué dans des conditions très dramatiques, qui sest mis en tête de faire quelque chose avec les jeunes. Il a créé une association. Il a voulu faire, un samedi après-midi, une grande rencontre qui soit festive où les jeunes eux-mêmes puissent prendre la parole, puissent manifester un petit peu ce quil sont et donner une meilleure image aux autres. Alors, ils avaient souhaiter depuis le début du projet que je puisse les accompagner un peu, les soutenir, mais surtout que je ne puisse aller à ce rassemblement qui regroupait à peu près quatre cents jeunes, quatre cents immigrés. Alors les médias sont venus et le maire du village avait laissé des grands murs pour quils puissent faire leurs inscriptions, leurs dessins . Ces jeunes immigrés qui mavaient invité ont souhaité que je puisse, moi aussi, faire un dessin sur le mur. Je ne pouvais pas refuser et me voilà, devant la télévision et les photographes, pendant cinq minutes, faisant mes dessins. Cest ce geste-là qui a passé dans la presse, dans la télévision, dans tous les journaux en France. Pour les immigrés que jai pu rencontrer et revoir après, cétait un petit peu mon geste de solidarité avec eux et ce que jai fait là, cétait bien plus que ce que jai pu dire après dans la journée.
Cinquième réflexion: mettre en valeur le visuel ,donner plus à voir quà penser. Cest la puissance de limage. Lannée dernière, en septembre, à Lourdes, cétait le pèlerinage diocésain dÉvreux avec beaucoup dautres pèlerinages internationaux. Avec un écrivain de la région, on sétait retrouvé et on voulait mener une fois de plus une action concernant un jeune étudiant français qui est emprisonné en Espagne depuis juillet 1987 et qui est tombé dans loubli. Il est en prison à cause de sa solidarité avec les Basques. Une fois de plus, on voulait relancer une acton en sa faveur et cet écrivain sétait dit que ce serait bien dadresser une lettre au président de la République.
On a demandé aux médias de venir nous voir poster cette lettre. On se retrouve dans un café de Lourdes avec les journalistes des médias. Après cette brève conférence de presse, la télévision nous dit: «Écoutez cest bien joli tout ça, mais nous, il nous faut des images. Ce quon dit là cest bien, mais vous savez, la télé, on ne dit pas, on montre». Jai retenu la fin de la phrase: «À la télé, on ne dit, pas on montre». Un journaliste me dit donc: «Il faut voir cette lettre, comment vous lavez écrite, quon vous voit la mettre dans la boîte aux lettres». Me voilà donc parti avec les journalistes sur les marches du sanctuaire. On écrit la lettre, enfin une lettre qui était déjà écrite! On lécrit, on discute et ensuite, on la met dans la boîte aux lettres. Et ensuite, ils nous ont demandé à tous les deux, l'écrivain et moi, d'allumer un cierge dans la grotte.
Quand jai regardé le reportage à la télé, il y avait des images magnifiques et vraiment, cétait très beau. Tous ces cierges, la démarche, cétait beau. La puissance des images, je l'ai constaté. À la télé, on ne dit pas, on montre.
Il y a quelque temps à Paris, après une réunion tardive, je reprenais le métro dans lequel il n'y avait presque personne. Mais il y avait sur un strapontin, en face de moi, un jeune immigré. Je lui souris. Il se lève, il vient sasseoir près de moi et il me dit: «Est-ce que vous ne pourriez pas prier pour ma compagne qui est gravement malade et qui est à lhôpital. Je viens de la quitter». Jai dit: «Bien, je prierai pour ta compagne et pour toi aussi». On a parlé un petit peu. Il ma dit: «Vous savez, si je vous ai reconnu, cest que je vous ai vu à la télé. Je ne sais plus ce que vous avez dit, mais je me rappelle vous avoir vu». À la station suivante, il est descendu. Je ne le reverrai sans doute jamais. Mais, vous voyez la puissance de limage à la télévision. Ce nest pas ce que javais dit qui lavait frappé, mais il mavait vu et reconnu.
Un jour, jétais en transit dans un aéroport international. Cétait à Francfort et quelquun vient vers moi et me dit: «Bonjour Monseigneur». Quelques paroles agréables pour la circonstance et puis il me dit: «Mais jai quand même un petit reproche à vous faire». Javais mon imperméable. Il me dit: «Vous navez pas une petite croix sur vous qui serait un signe distinctif et qui permettrait de vous reconnaître». Alors je lui ai dit: «Vous voyez, vous faites vous-même laveu que ce nest pas nécessaire puisque les médias m'en dispensent». La puissance de limage!
Dernière réflexion: jetez loin la Parole, jetez-la jusquaux limites de la terre, en tous les lieux, partout où des hommes et des femmes vivent, aiment, luttent, souffrent. Que sais-je de la limite à lannonce de lÉvangile ?
Un jour, jétais invité à une émission de télévision, une grande émission de télévision avec Patrick Sabatier qui rejoint environ onze millions de téléspectateurs et téléspectatrices. On mavait invité pour parler de mon livre qui était sorti pendant la guerre du Golfe, Lettres ouvertes à ceux qui prêchent la guerre et la font faire aux autres. Avant lémission, Sabatier ma dit: «Jai lu votre livre, je ne vous dit pas ce qui se passera, jai prévu quelque chose et vous verrez». Je nétais pas plus rassuré que ça, mais enfin. À un moment donné, il mappelle dans le studio. Jarrive et il dit: «Jai lu votre livre, vous avez les caméras qui sont devant vous, vous savez, onze millions de personnes vous regardent, eh bien, les caméras sont à vous, lancez votre message, dites ce que vous avez à dire». Je ne mattendais pas à ça. Me voilà devant les caméras, lançant un message au sujet de la paix. Je me disais après: jeter loin la Parole! Cest vrai que, en quelques minutes, il y a plus de monde qui me voit sur un écran de télévision que tous les chrétiens que je peux rencontrer dans une année dans toutes les églises du diocèse. On va partout avec la télévision.
En même temps, je me disais: «Ça peut paraître facile de sadresser à tout le monde quand on a la chance daller dans les médias». Je pensais à cet épisode de lévangile de saint Jean où, à des Grecs qui veulent voir Jésus, on laisse entendre quil faut bien quils passsent par le secrétaire, par un des apôtres. Les apôtres vont voir Jésus et vont négocier un rendez-vous et Jésus voit dans le fait que les païens veulent le voir le signe que cest le moment dentrer dans sa passion, que cest le moment de donner sa vie. Parce que pour Jésus, sil ne donne pas sa vie, sa Parole ne pourra pas rejoindre les païens. Il faut quil passe par là pour que sa Parole touche au coeur de lhumanité et Jésus dit «Si le grain de blé ne tombe pas en terre, il ne porte pas de fruits». Cest en donnant sa vie que lon donne la vie et si on peut jeter loin la Parole par les communications sociales, il ne faut pas simplement être convaincu, il ne faut pas simplement être honnête avec soi-même, il ne faut pas simplement connaître les techniques des communications sociales. Être compétent est important, mais un chrétien doit aussi, à la suite de Jésus, jour après jour, mourir, porter du fruit et ainsi atteindre le coeur des gens. Jeter loin la Parole, ce nest pas facile et je crois que la communication cest difficile pour un chrétien. On dit quavec la méthode Assimil, on peut apprendre une langue étrangère sans peine; en six mois, apprendre langlais sans peine, lallemand sans peine. Eh bien! on ne peut pas communiquer sans peine, on ne peut pas communiquer lÉvangile sans peine. On voit comment cela a été laborieux pour Jésus, il a donné sa vie pour que son Évangile puisse aller jusqu'aux extrémités du monde. Eh bien! nous prenons son chemin, sachant que cest un chemin qui est à la fois passionnant et rude; que cest dur de pouvoir jeter loin la Parole mais cest une aventure qui nous prend tout entier.