Allocution du président d’honneur


Cardinal Jean-Claude Turcotte
Archevêque du diocèse de Montréal



On le sait, les moyens modernes de communication se développent à une allure vertigineuse. Les gens ordinaires comme moi en cette matière ont de la difficulté à suivre.

Je ne sais si je dois m’en accuser ou m’en excuser, mais je ne suis pas encore branché sur Internet. Je n’ai même pas d’ordinateur dans mon bureau.

Et on m’assure que nous n’avons presque rien vu de ce qu’on nous donnera bientôt à voir. Que vais-je devenir?

Ce qu’on nous promet pour demain, ce n’est pas de la science fiction, c’est du réel en train de se construire.

Les gens du métier, les techniciens, les créateurs de moyens de communication travaillent avec acharnement. Ils sont conscients de participer à la création, sinon d’un monde nouveau, du moins d’une nouvelle manière d’habiter le monde. Ils créent du neuf. Ils sont comme des dieux. J’écris le mot «dieux» avec une minuscule.

Je ne pense pas qu’il y ait lieu de craindre ce que nous réservent pour demain les mass médias. Le réseau Internet, sur lequel il est déjà facile de se brancher, n’est pas un descendant de la «bête à dix cornes et à sept têtes» dont parle le livre de l’Apocalypse (Ap 13,1) . Il n’est qu’un pas de plus - mais un grand pas - dans le développement des moyens de communication sans lesquels nous aurions maintenant bien du mal à vivre. Vous imaginez! Pas de radio, pas de journaux, pas de télévision, pas de cassettes vidéo, pas de canaux communautaires, pas lecteur CD, pas d’ordinateur personnel... et pas d’Internet! Quel retour à l’époque des cavernes ce serait!

Inutile de bouder les mass médias. Inutile de les décrier. Ils sont là pour rester et ils vont continuer à infiltrer toutes les sphères de notre existence quotidienne. Et le jour et la nuit!

Ne nous tenons donc pas à l’écart, mais ne soyons pas non plus ébahis comme des enfants à qui on vient de remettre un jouet tout neuf qui les éblouit par ses lumières scintillantes. Posons-nous des questions. Ce n’est pas seulement légitime, c’est nécessaire.

Les moyens modernes de communication vont-ils se développer de façon sauvage ou en garderons-nous la maîtrise? Serons-nous leurs esclaves ou leurs maîtres? Allons-nous nous en servir pour grandir et nous humaniser? Ou nous laisserons-nous asservir par eux? Voilà des questions qu’il ne faut pas écarter du revers de la main.

Le colloque qui s’ouvre permet de les aborder. J’ai constaté qu’il le fera. Je m’en réjouis.

Si j’ai spontanément accepté l’invitation qu’on m’a faite de vous adresser quelques mots, c’est parce que je suis convaincu de l’importance de votre rencontre. C’est aussi parce que je suis persuadé que les mass médias ne peuvent être mis au service de notre croissance en humanité et au service de l’Évangile sans qu’on s’en occupe. Vous êtes de ceux et celles qui veulent s’en occuper; vous êtes de ceux et celles qui veulent devenir, de plus en plus, des «chrétiens créateurs de communication». Je vous félicite de cet engagement dont l’Église a réellement besoin et qu’elle apprécie.

Vous le savez, les médias sont des outils. Ils peuvent construire ou détruire. On peut leur faire produire de l’ivraie ou du bon grain. Tout dépend comment on les utilise.

Pour bien les utiliser, il faut bien les connaître. Car ils ont leurs exigences, leurs lois. Ils impliquent un savoir et savoir-faire dont on ne peut faire l’économie.

Durant votre colloque, vous vous pencherez sur ces réalités. C’est indispensable.

Nous ne serons jamais trop professionnels dans notre utilisation des mass médias. Nous y gagnerons toujours à mieux les connaître pour mieux nous en servir.

Si je porte un jugement positif sur les médias et si je suis plein d’espérance à leur égard, je ne suis pas naïf. J’espère ne pas l’être.

Je sais que ce qui détermine souvent le sort d’une émission télévisée, c’est le profit espéré... et la cote d’écoute. En journalisme, ce qui est déterminant, c’est le tirage.


Ce qui rapporte, on le garde. Ce qui ne rapporte pas, on le supprime. Ce qui charme, on le promeut; ce qui va à contre-courant, on s’en méfie ou on l’écarte. À moins de s’en servir pour organiser un bon débat où le ton pourra monter. Ça rapporte!

Le monde des mass médias est un monde «dur». Il fait et défait les vedettes en un rien de temps. Un jour, il fait grimper un personnage aux nues; un autre jour, il le fait descendre aux enfers. Pensez à ce qui vient d’arriver à l’abbé Pierre. Pour ne pas craquer sous la pression, il est allé se cloîtrer pour quelque temps dans un monastère d’Italie.

Votre colloque parlera de créateurs et de créations. Il parlera de techniques nouvelles, de nouveaux réseaux de communication et de compétences à acquérir. Ces questions méritent tout l’intérêt que vous allez leur accorder.

En les abordant, je crois qu’il vous sera utile d’avoir en tête quelques questions fondamentales: Créer pourquoi? Communiquer pourquoi? Pour bâtir quel monde? quelle humanité?

Autre question à poser, puisque votre colloque s’adresse particulièrement à des chrétiens: comment et à quelles conditions peut-on mettre les médias au service de l’annonce de l’Évangile?

Cette dernière question est complexe. Il est difficile d’y répondre.

De prime abord, ce n’est pas l’harmonie totale qui existe entre Évangile et les médias. Les médias veulent séduire; l’Évangile appelle à la conversion. Les médias recherchent des stars; l’Évangile demande à être annoncé par des témoins qui s’effacent devant un message et une personne à accueillir dans la foi.

Comment intervenir dans les médias, sans être flatteur et sans dénaturer l’Évangile? Cette question pourrait-elle demeurer comme une toile de fond derrière toutes les autres questions que vous vous poserez? J’en serais heureux.

En vous souhaitant un bon et fructueux colloque, je félicite l’Office des communications sociales, de s’être uni à la Faculté de théologie et au Département de communication de l’Université de Montréal pour préparer le menu qui vous sera servi.

La table est magnifiquement dressée.


Cardinal Jean-Claude Turcotte