Foi et médias
communication impossible?
Panel
Louis Lesage
Réalisateur et journaliste
Émission Point Médias
Société Radio-Canada
Jaborderai la thématique de ce panel - foi et médias - par le biais de la question suivante: où en est la communication entre lÉglise et la société dans le contexte actuel des médias?
Devant le traitement médiatique des phénomènes dÉglise dans les journaux et la télévision, je pense quil est inévitable, du point de vue du croyant, déprouver de la frustration. Les médias ont tendance à présenter un compte rendu plutôt sensationnel. En effet, la frustration est double. Ce qui semble intéresser les médias sur le plan religieux, cest dabord la marginalité, telles les agressions sexuelles par un membre du clergé, le cas dun prêtre qui laisse mourir involontairement un mouffette prise au piège et celui plus récent des soirées de guérisons animées par le Père Tardif. Pourtant, ceci offre loccasion, par exemple, au Cardinal Turcotte de faire des interventions intéressantes et significatives. Il devient alors possible de situer et danalyser lémergence de tel ou tel phénomène religieux (les miracles, la montée de lésotérisme, etc.).
De plus, il est difficile dignorer, dans les émissions télévisuelles et les séries dramatiques, lutilisation de clichés qui déforment le monde «religieux». On y retrouve à plusieurs reprises une représentation caricaturée. Évidemment ceci sexplique dune façon plus globale par le biais de linfluence et du rôle que lÉglise a joué anciennement dans lhistoire du Québec. Malheureusement, on constate que la perception de lÉglise demeure reliée à cette époque, bref on nest pas encore sortie de «leau bénite».
Un autre sujet de frustration pour le croyant est le silence médiatique. Cest-à-dire, les médias gardent sous silence ou ignorent systématiquement les nouvelles religieuses. Ce choix repose sur la conviction que ces nouvelles nintéressent pas le lecteur ou lauditoire. En journalisme, il importe de distinguer entre deux choses: ce qui intéresse le monde et ce qui relève de lintérêt public. Il existe un certain nombre de sujets qui à priori ne soulèvent pas la curiosité générale mais qui néanmoins sont dintérêt public. Dépendamment de leur importance, les médias font en sorte quils acquièrent un caractère primordial pour la population quils desservent. Que ce soient des événements ou débats dordre politique, syndical, économique ou sportif.
Prenons lexemple de Jacques Villeneuve, vedette québécoise de la course automobile. Les médias ont tout mis en oeuvre pour mousser la popularité de la course, qui aura lieu à lIle Notre-Dame en fin de semaine prochaine, en misant sur la vedette. Le même phénomène sest avéré lors de linauguration du Centre Molson. Les médias ont élevé cet événement au rang dun «happening» historique lui conférant une valeur culturelle incontournable. La «Une» du journal La Presse a été entièrement consacrée à une photo de la patinoire, du jamais vu. En contrepartie, il ny a pas eu de couverture importante et significative sur le synode de Montréal. Si les médias auraient considéré cet événement comme capital pour la population, ils auraient impliqué des journalistes et des chroniqueurs imaginatifs. Il y aurait eu alors un tout un autre impact. On aurait pu dire: «on croyait que lÉglise était morte mais non, il y a des gens qui réfléchissent, il y a des gens qui sont créateurs, il y a des gens intelligents qui participent à ce moment historique du diocèse de Montréal». Je suis de lavis quil est possible dintéresser la population aux questions religieuses. Les gens sont capables de se préoccuper des faits dintérêt public qui éclairent leur comprenhension de la société et de lÉglise. En dernier lieu, je constate daprès mon expérience à Radio-Canada que linsatisfaction vis-à-vis la couverture médiatique nest pas le propre des gens dÉglise. Divers groupes de personnes sont frustrés de limage plus ou moins déformante qui leur est conférée.
La question que jai formulée au tout début en me situant du point de vue du croyant, on peut se la poser à partir de la perspective de qui se considère extérieur à lÉglise. Bref, objectivement quel degré dimportance lÉglise a dans la société actuelle? Les médias reflètent-ils adéquatement la réalité sociologique institutionnelle et organisationnelle de lÉglise? Si lon sen tient à un niveau impressionniste, à une perception médiatique que je crois dominante, il me semble, non pas uniquement à cause des médias, que lÉglise dans son ensemble apparaît comme une institution vieillotte, anachronique et en déclin sombrant progressivement avec ses bâtiments dans la nostalgie de sa puissance passée. Elle na plus beaucoup de sens pour les moins de 50 ans particulièrement pour les jeunes. De plus, daprès ce qui est reporté dans les médias, elle semble maintenir un discours désuet, insatisfaisant et insignifiant sur les questions concernant, par exemple, la morale sexuelle et la place des femmes dans lÉglise. Ce tableau peut lui aussi sembler caricaturé puisque dans certains diocèses les stratégies de communication réussissent à modifier ces perceptions. Toutefois un long chemin reste à parcourir si lon veut changer limage médiatique.
Ce qui manque ou fait défaut dans la transmission de la Bonne Nouvelle, du message évangélique, ce sont des gens qui soient porteurs de sens. Cest là une de mes convictions fondamentales. Les chrétiens daujourdhui dans les médias ou ailleurs doivent être des porteurs de sens. Cest-à-dire savoir porter et développer une intelligibilité ouverte et généreuse envers le monde. Ils doivent être porteurs dune espérance fondée sur autre chose que loptimisme béat ou de la crédulité bon enfant plus ou moins ésotérique ou charismatique.
LÉglise démontre encore beaucoup de crainte et de malaise face à la sécularité et la modernité malgré les efforts douverture de Vatican II. Un grand travail de discernement sur la compatibilité possible entre certaines valeurs modernes et les valeurs évangéliques reste à faire.
Il existe implicitement dans les médias contemporains et modernes des valeurs fondamentales tels le goût du savoir, la curiosité, la diversité, louverture. Les quotidiens du Québec et les médias en général, dont Radio-Canada, manifestent une approche empathique aux problèmes des plus défavorisés. Notons, par exemple, la marche du «pain et des roses». Cette action des femmes est devenue un grand événement médiatique, car bien organisée et bien pensée. De plus cet événement de solidarité avait une résonance significative pour lensemble de la population. Bon nombre des valeurs mises en évidence dans les médias sont foncièrement des valeurs chrétiennes: le sens de la vie, la recherche de la justice sociale, la liberté de conscience et dexpression, le respect des droits de la personne. Cest dans le creuset de ce rapport dialectique entre les valeurs séculières et évangéliques que doit sopérer dune façon urgente une grande créativité.
Le chrétien créateur de communication doit demeurer attentif au mystère de lamour de Dieu présent aujourdhui dans les coeurs grâce à lEsprit-Saint qui leur a été donné. Fondamentalement, il doit non seulement être capable de le dire mais dabord de le vivre. Cest à partir de ce vécu, quil faut analyser et chercher à découvrir le point de rencontre entre les valeurs de la société séculière et les valeurs de lÉvangile. Ceci exige de la créativité. Une créativité qui, inspirée du dynamisme même de lEsprit, sait susciter un langage qui traduit une attention et une connaissance rigoureuse de la société et de la culture moderne. Le langage de la foi doit se développer dans le terreau dune tradition théologique en continuelle évolution. Ceci implique une recherche sur la foi qui soit dynamique.
Par langage, jentends à la fois celui qui est individuel et collectif. Individuel parce que propre à chaque personne (personnel) et collectif parce qu'inspiré dune source commune et tributaire dune influence commune. Cest ce langage quil faut essayer dutiliser selon les modalités les plus appropriées et les plus pertinentes. Le discours catholique a besoin dêtre secoué et revitalisé. Il doit évoluer au coeur des rencontres, des débats et même des confrontations. Il importe de revenir sur la place publique pour débattre de certaines questions fondamentales et contribuer ainsi à lévolution de la pensée et de la culture.
Le langage chrétien et de lÉglise doit refléter non seulement une idée parmi dautres, mais une expérience de Dieu porteuse de valeurs. Cela au moment même où les médias sagitent de plus en plus dans une ligne uniquement commerciale. La tendance est aux coupures et aux choix qui rapportent le plus financièrement. Précisément à cause de cette réalité, il devient nécessaire de faire renaître les conditions dune pensée et dune culture chrétiennes qui soient riches de sens. Devant le constat du peu de place que tient linformation à caractère religieux dans les médias traditionnels et malgré la présence dun ensemble de publications catholiques appartenant à divers petits groupes, je crois quil serait nécessaire de créer un magazine journalistique véritablement professionnel qui tient compte de lintérêt public. Cest-à-dire une publication capable de pluralisme, de suivre les grandes tendances de la société dans une optique de foi, alimentant les débats sur le sens et la présence de lÉglise dans le monde des communications.