La création, risques et défis
Panel
Mathieu-Robert Sauvé
Journaliste et essayiste
Le thème Chrétiens créateurs de communication fait un peu de moi un imposteur au Colloque, parce que, si mon cheminement tordu ma mené en toute liberté vers les lettres et le journalisme, je nai pas vraiment choisi dêtre chrétien, je le suis par mon baptême. Mes parents ont décidé que je subirais le rite de leau bénite peu après mon arrivé dans ce monde. Je leur en suis tout de même reconnaissant. Grâce à eux, je nai pas eu à faire ce choix. Si javais eu à faire le choix, je ne sais pas si je serais devenu essénien, raëllien, protestant, bouddhiste ou musulman. Jaurais été un peu perdu devant tout ce choix de religions, de structure de sens qui soffraient à moi. Pour moi donc, cest une question existentielle réglée que je nai pas eu à me poser.
Chrétien par défaut, je nai jamais traîné cette identité comme un boulet ou une entrave et je nai pas senti non plus le besoin de men libérer. On sait quautrefois des gens, qui se sentaient comme emprisonnés dans une confession, quittaient en claquant la porte et puis disaient voilà je me converti. Pour ma part, jadhère un peu par défaut, mais je ne le vis pas comme un poids dans ma vie. Par contre, avec le temps, jai développé différents rapports avec la religion que je considère aujourdhui anthropologiques et culturels.
À titre de jeune homme de 35 ans, père de famille, citoyen plus ou moins honnête, mais probablement plus que moins, je crois quil est humain davoir des croyances, davoir un système de sens et davoir des rites. De tout temps il y en a eu, de tout temps il y en aura. Lensemble qui sappelle catholique romain a ses bons côtés et ses mauvais côtés. Jestime quil faut les connaître que ce soit pour les critiquer voire même les rejeter.
En fait, je ne crois pas en Dieu, mais je crois que les rituels sont nécessaires à toute société humaine. Nous avons besoin de célébrer les naissances, de rendre hommage aux belles choses de la vie, de chercher à distinguer le bien du mal afin de tendre à devenir de meilleures personnes. Lengagement entre un homme et une femme, jusquà ce que la mort les sépare (jusquà nouvel ordre cest un couple qui est au centre dune famille), cest la capacité de procréer. Je crois que la famille est une très belle organisation et je serais prêt à soutenir les organisations qui la valorisent: lÉglise en est une. Je crois aussi au bienfait des cérémonies qui entourent la mort afin de permettre aux proches dentamer pleinement leur processus de deuil. Je crois dailleurs que les funérailles nont de sens que pour ceux qui restent. Je ne crois pas vraiment aux questions de Rédemption, de résurrection même si je respecte ceux qui y croient.
Japprécie les valeurs communautaires préconisées par les Églises et non seulement lÉglise catholique romaine. Le partage, lentrain de la charité, de la solidarité, le pardon, toutes ces raisons mont amené à écrire que je suis un catholique sans la foi. Ce qui est un petit peu drôle à exprimer évidemment, parce que dhabitude on entend plutôt linverse: «Moi je crois en Dieu mais je nadhère pas à une religion». Cest pourquoi, je dis croire au bienfait des rituels, des moments forts qui marquent une existence, sans peut-être croire quun Dieu au-dessus de nous gère les choses de la vie. Ceci dit, il me semble souhaitable quun ensemble de valeurs tente dassurer la cohésion dune communauté humaine tout en proposant dexpliquer linexplicable, dune façon forcément imparfaite mais en tout cas, dune façon rassurante.
Par ailleurs, quon le veuille ou non, notre société a des bases confessionnelles. Il faut le reconnaître et il est même souhaitable de plonger dans notre histoire pour en apprécier les bienfaits. La culture occidentale doit beaucoup au catholicisme, autant la musique que larchitecture, la littérature ou les arts visuels. Sans linspiration religieuse, Bach nest plus Bach, les églises sont des bureaux de poste où la peinture est une décoration intérieure. Je le vois un peu comme cela. Je pense que linspiration religieuse est extrêmement importante dans lhistoire de lart. Ne serait-ce que pour cette raison, il faut sy intéresser.
Il faut voyager dans le temps, dans nos racines, sans perdre notre sens critique. Pour ma part, dans mes travaux, jai voulu présenter lÉglise avec ses différents visages. Je lai fait avec rigueur, avec sourire à loccasion et avec sérieux. Il en est ressorti des portraits, peut-être un peu journalistique, pas très poétique. Le Québec à lâge ingrat est un travail journalistique sur le Québec actuel avec différents thèmes: religion, médias, famille, environnement, etc. Donc cest un travail que je qualifierais de linéaire. Quand je me suis intéressé à nos racines religieuses, jai tracé des portraits de moines retirés dans une abbaye, de jeunes prêtres impliqués dans leur communauté de lest de Montréal. À dautres occasions, jai imaginé un curé bedonnant qui montait en chair et qui aimait beaucoup le spectacle quil donnait. Il aimait bien aussi la compagnie des jeunes garçons. En fait, je lui ai mis quelques péchés dans le corps. Je pense quil ne faut pas laisser son sens critique au vestiaire. Cest dailleurs vrai pour lensemble des connaissances humaines. En effet, il faut savoir aborder les connaissances avec un sens critique que lon doit veiller à développer.
Jai écrit un livre, publié lan dernier, sur Joseph Casavant, facteur dorgues. Les orgues Casavant font parti presque de toutes les Églises du Québec. Joseph Casavant a vécu à une époque où la religion raffermissait son emprise sur la morale, au temps où les livres étaient à lindex, Voltaire était complètement banni, par exemple. Par la suite, jai écrit la biographie un peu romancée de Léo-Ernest Ouimet, un des premiers cinéastes, producteurs et distributeurs de films au Canada français. Véritable pionnier de lentreprise cinématographique au Québec, il ouvrit le premier Ouimetoscope en 1906. Né à la fin du siècle dernier et décédé en 1972, il a vécu les premiers trois quarts de notre siècle, soit presquun siècle entier. Jai donc découvert notre histoire récente un peu à travers ces deux personnages complémentaires puisque leurs rapports ont été très différents avec lÉglise.
Les premières années du cinéma ont eu une relation plutôt conflictuelle avec lÉglise. Mon personnage, par exemple, Ouimet sest ruiné dans une cause célèbre contre lÉglise qui voulait interdire le cinéma le dimanche. Il a finalement gagné en Cours suprême non sans avoir perdu toute sa fortune. Il importe de connaître ces événements. Dans les années 1960, comme chacun le sait, on a commencé à balancer un peu cet héritage au panier. Sur la question actuelle des écoles confessionnelles je nai pas de réponse. Néanmoins, je crois quil est important de dé-confessionnaliser le système scolaire. Ceci dit, il demeure indispensable de posséder une culture (savoir) sur lhistoire des religions. Un débat social sur le sujet doit avoir lieu.
Comme je lai mentionné, ma relation avec le christianisme est anthropologique et culturelle. Je ne développe pas ces questions dans le contexte moderne. En réalité, je les aborde en me tournant vers le passé. La grande question est de savoir si la religion peut avoir un rôle à jouer dans les débats éthiques en cours. Est-ce que les gens dÉglise, par des préoccupations qui les habitent, peuvent apporter leur voix au chapitre des nouvelles technologies de reproduction, des règles dattribution, des transplantations dorganes, du débat autour de la participation du corps médical dans le processus de mort des patients? La grande bataille morale et intellectuelle du 20e siècle se situera, à mon avis, sur ce terrain de la bioéthique. À la question, est-ce que les gens dÉglise peuvent apporter une contribution aux débats actuels, je réponds oui et non.
Oui, à condition que la religion soit vivante comme je lai écrit dans Le Québec à lâge ingrat. Limage de la langue vivante est intéressante. Une langue vivante est une langue qui continue dévoluer avec son temps et dont les codes sont compris par la grande majorité des gens qui la parle. Une langue morte est plutôt figée. La religion peut être perçue un peu de cette façon. Une religion dont les codes sont partagés par la majorité des adhérants et qui continue dévoluer avec les réalités nouvelles, cessant de se référer constamment au passé, est vivante. À cette condition la religion aura un rôle à jouer, parce que dans larène il y aura des juristes, des politiciens, des administrateurs, des éthiciens, des infirmières, des médecins, des gens qui ont tous une profession, qui ont tous un angle de vue. Les gens en Église ont des choses importantes à dire. Ils peuvent jouer un rôle pour contrebalancer les forces mondiales qui feront probablement pencher la balance du côté des enjeux économiques productivistes de la recherche scientifique. Les découvertes biomédicales prendront ce billet inévitable, si on ny prend pas garde. Quand on a découvert lénergie nucléaire du côté de la recherche scientifique par exemple, les gens disaient : «il faudrait peut-être taire cette découverte parce quon peut en faire une utilisation négative». Mais lorsquon fait le bilan aujourdhui, on se dit : «effectivement, il y a eu une utilisation négative de lénergie nucléaire mais il y a eu et il y a encore une utilisation très positive». Des gens se chauffent, séclairent grâce à lénergie, cela dépend de ce quon peut en faire. Tout ceci constitue matière à réflexion.
Je réponds également non à la question, parce que, par sa définition même, la religion laisse une drôle de place à la liberté de penser, dagir et de sexprimer. Certains sont incommodés par les déclarations du Pape, par exemple, au sujet de la contraception, de la place des femmes. Je trouve que les dogmes ont beaucoup de difficulté à évoluer avec leur temps. Il faut faire attention avec lextrémisme, le fondamentalisme, cest très dangereux. On monte souvent en épingle les excès occasionnés par certains actes de gens qui se disaient très croyants et qui avaient la foi mais qui avaient une interprétation tordue des livres.
En conclusion, je trouve quil est bon de se poser la question du rapport entre la communauté chrétienne et la communication.