Atelier 2
LÉglise locale, espace de communication
LÉglise diocésaine est un lieu de foisonnement de multiples réseaux qui peuvent constituer
un espace de communication unique. Pourquoi, ne pas saisir la chance de la communication? Médiatiser laction pastorale, une utopie ou une urgence? Quel rôle peut jouer une pastorale
de la communication? Est-il possible de créer de nouveaux rapports de dialogue?
Communiquer: dire ou inter-dire?
La pratique de la communication
dans les églises locales.
Michel M Campbell
Par définition, lÉglise est le lieu de parole, de communication: de sa fondation qui est un envoi pour annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus le Christ, jusquà aujourdhui où elle se dote de responsables des communications, en passant par une longue tradition de prédications, denseignements ou de délibérations.
Pratiques de communication et pratiques du verbe «communiquer». Il convient donc de sinterroger sur nos pratiques concrètes de la parole, voire sur les paramètres qui les structurent, en termes de sciences humaines comme en termes théologiques, pour continuer cette mission avec le plus defficacité et de vérité possibles.
Dans le temps qui mest imparti, je ne pourrai pas faire une longue observation sur nos pratiques «dialoguales». Je me limite à deux choses. Premièrement, ces pratiques sont souvent lourdement encadrées par le rituel. Je pense au dialogue eucharistique où les réponses sont prévues et où les animateurs se permettent souvent de dire aux fidèles quels sont les sentiments quils vivent. Par exemple, ce baptême où le célébrant déclare tout de go que «nous sommes réunis pour célébrer la joie daccueillir ce nouveau-né dans lÉglise», sans vérifier si les parents ou grands-parents partagent cette joie devant la venue de lenfant ou, encore, devant son baptême. Deuxièmement, la dimension politique de ces dialogues est presque toujours occultée. On parle de lÉglise au singulier, comme dun projet universel admis de la même manière par tous ses membres. Daucuns proclament que lÉglise nest pas une démocratie. Il nen reste pas moins que bien des chrétiens votent, de plus en plus, par abstention. La baisse de la pratique religieuse, même chez des chrétiens militants, donne à réfléchir sur nos manières dannoncer la parole. Notons cependant que ce phénomène nest pas le propre de lÉglise et que, par exemple, les mouvements politiques ou syndicaux sont acculés au même genre de réflexion.
Mon propos portera sur les paramètres de la communication en Église et je prendrai mes exemples parmi les pratiques des églises locales (paroissiales ou diocésaines). Quest-ce que nous entendons par la communication de la parole? Le terme «communication», lui-même, est très riche de signification. Le verbe «communiquer», par exemple, savère, tour à tour, transitif et intransitif. Il offre donc deux sens qui sopposent si on les durcit, ce que je ferai pour les fins de notre réflexion.
Communiquer, dans un premier sens, celui dun verbe transitif, cest «transmettre quelque chose à quelquun». En terme de parole, par exemple, on informe quelquun dune nouvelle quil ne connaît pas. En ce sens, mon Larousse lui donne comme synonyme le verbe «imprimer». Un sens second de communiquer, celui dun verbe intransitif, cest «dentretenir des relations avec quelquun». Ce qui suppose une interaction plus ou moins longue.
Les modèles sous-jacents à chacune de ces définitions. Dans le premier cas, celui du verbe transitif, laction est limitée et porte dabord et avant tout sur un objet. Laction est unidirectionnelle, asymétrique et ponctuelle. Il sagit, en loccurrence, de donner une information que lon détient (ce qui marque un certain pouvoir, une certaine compétence) à quelquun qui ne la pas (donc qui est dépendant). Rien ne dit que lon doive vérifier si la parole a été entendue ou comprise. Par exemple: nul nest sensé ignorer la loi. Elle a été proclamée, donc communiquée, et si vous ne vous y conformez pas pour la bonne raison que vous ne la connaissez pas, vous êtes, quand même, coupable. A la limite, il sagit de former quelquun, de le changer, de le conformer à la parole communiquée. Dans cette perspective, parler, dire, cest dicter en vertu de son autorité. Et celui qui dicte risque dêtre voué à la solitude. Dune part, il peut en effet se retrouver abandonné par ceux qui refusent de lécouter. Dautre part, la multiplication des copies conformes à son discours, que sont ceux qui lui obéissent, ne lui rend que lécho répété de son discours. Ce genre de polycopie - même en chair et en os - ne constitue pas une autre parole. On reste dans le monde du même.
On laura compris, il en va tout autrement, du modèle intransitif. Ceux qui «entretiennent une relation» le font sans doute autour dun certain nombre dobjets. Cependant dans cette perspective, ce nest pas lobjet qui prime exclusivement. Chacun peut aussi tenir compte de sa réalité subjective et de celle de lautre. Sans être nécessairement au même niveau, ils y trouveront un certain sens de la réciprocité. On peut alors reconnaître que lautre ne comprend pas, voire quon sest mal exprimé. La distance est marquée. On se trouve devant deux paroles, la sienne et celle de lautre, en pleine altérité, dans un modèle interactionnel. Ce genre dialectique ouvre sur linédit, sur de nouvelles paroles. On ne dicte pas, on ne polycopie pas, on se trouve dans le monde de linter-dire, ouvert sur lhistoire.
Relectures chrétiennes de ces modèles. On pourrait même faire une théologie de ces modèles et se demander, par exemple, dans lequel de ceux-ci sinscrit la sensibilité chrétienne. Ce genre dentreprise exige plus que quelques minutes mais, pour fin de réflexion, présentons-en quelques éléments.
Il est certain que lAncien Testament offre une série de scènes où la Parole de Dieu est présentée comme un diktat, et quy déroger implique un châtiment immédiat. Quon pense à Moïse qui se voit interdire la Terre promise parce quil a frappé le rocher de trois coups. Ou encore, à ce malheureux qui, plein de respect pour lArche dalliance, essaie den empêcher la chute sur le sol et se voit foudroyé parce quil a osé la toucher.
Cependant, toute une série de textes présentent les choses différemment, à commencer par la Genèse. On y trouve un Créateur qui est fort loin dun dictateur qui a le monopole de la parole. En effet, il ne monopolise pas le langage et cest à lhomme quil confie la tâche de nommer les choses. À ce moment précis, il réalise la solitude de lhomme. Pendant le sommeil dAdam (qui pourrait avoir été provoqué par lénormité de sa tâche), Dieu lui donne une semblable-différente. Certaines définitions étymologiques du nom dÈve permettraient de le traduire par «Autre parole». Dieu inscrirait donc, lui-même, au coeur de la nature humaine la nécessité de la communication, du débat dont il laisserait largement la responsabilité aux humains.
Si les discours kérigmatiques du Nouveau Testament ont souvent lallure de diktats, il nen reste pas moins que leurs mises en scène sinscrivent très souvent sous un modèle interactionnel. En effet, les textes évangéliques nous présentent Jésus en dynamique avec ce que lon pourrait appeler, sinon son Église, du moins sa communauté locale. Cette communauté, quelle soit à Nazareth, à Jérusalem ou sur la place publique, est loin dêtre monolithique. Différentes sensibilités sy expriment: celle des pharisiens, des sadducéens, des scribes et de la foule. Cette dernière ne se perd dailleurs pas dans les arguties théologiques et peut sympathiser, sémerveiller devant la guérison de quelquun quelle voit souffrir depuis longtemps. Dans cette conjoncture, Jésus - et cest peut-être là une de ses grandes caractéristiques - multiplie ses oppositions aux diktats. Il réfute, constamment, lapplication mécanique des clercs, théologiens et responsables religieux qui le condamnent. Il leur rappelle sans cesse que leur Dieu commun a fait le sabbat pour les humains et a souci des filles et des fils dAbraham. Il acceptera, même une fois, dêtre corrigé par quelquun dont la parole ne pèse pas lourd dans la culture de lépoque: une femme et, de plus, une étrangère. Cette mère qui, à Tyr, fait preuve dune foi quil voudrait bien retrouver chez ses disciples.
Par ailleurs, il faut dire que, contrairement aux tendances intégristes qui hantent toujours les religions monothéistes, de plus en plus de chrétiens acceptent le fait que la parole de Dieu ne sest pas communiquée directement aux humains mais quelle se manifeste au travers des réceptions multiples de communautés locales. Les genres littéraires néotestamentaires nont rien des édits impériaux. Il sagit décrits, souvent signés par des individus, qui sadressent à des communautés particulières. Ce qui peut laisser croire que la Révélation est si riche quelle ne sexprime quà travers une pluralité de sensibilités. Laltérité est au coeur même des Écritures néotestamentaires qui non seulement rendent compte de débats mais en sont parties constituantes.
La longue tradition chrétienne reprend et illustre cette tendance. Que lon pense aux conciles dont on fait remonter le premier à Jérusalem. Que lon pense aux débats qui apparaissent très tôt dans les chapîtres épiscopaux ou monastiques, sans compter les procès canoniques et les discussions théologiques universitaires. Notons en passant que si on affirme avec raison que la Grèce antique est incontestablement un lieu dorigine de la démocratie, on oublie trop souvent que le parlementarisme a pris naissance dans les chapîtres épiscopaux ou monastiques. En catholicisme, la tradition nest jamais pure répétition dune parole figée. Elle savère une série «dinter-dire», de réinterpétations, de relations entre lHéritage et le hic et nunc des fidèles, de communications entre des communautés qui définissent leur héritage commun dans une grande diversité. A lheure actuelle, on voit de plus en plus lhistoire du peuple de Dieu comme la longue et difficile maturation dune réciprocité entre Dieu et les multiples visages de lhumanité.
Retour à la pratique. Tout cela peut sembler fort loin de la vie de nos églises locales que lon pense à celle dune paroisse ou dun diocèse. Et pourtant! Force est de reconnaître que nos liturgies et nos prédications tiennent souvent plus de la dictée que de léchange. Que nos discours et nos stratégies au sujet des distants visent, tout compte fait très souvent, à abolir cette distance sans sinterroger sur son sens et sa valeur. Que beaucoup dorganismes chrétiens refusent la collaboration de baptisés - qui sont prêts à agir au nom même de leur foi chrétienne - parce quils ne mènent pas une vie régulière ou quils nadoptent pas la «ligne du parti»?
Suite à cette brève analyse, je propose un certain nombre de principes et de stratégies dintervention.
Dune part, il me semble quil faudrait arrêter de présenter lEglise comme un bloc monolithique et reconnaître que lunité de la foi ne se fait pas dans la conformité à une seule matrice institutionnelle, mais plutôt dans les difficiles et complexes relations quétablissent des chrétiennes et des chrétiens avec un même Seigneur. Un tel principe en soulagerait beaucoup qui se sentent fort mal à laise (à tort ou à raison) avec certaines formulations officielles et qui ont vite fait, malgré une foi vive en Jésus-Christ et au mystère de lÉglise, de se déclarer ou de se voir exclus de linstitution.
Ce principe a quelques corollaires. Nous aurions avantage, me semble-t-il, à éviter, le plus possible, de parler de lÉglise au singulier et à mettre davantage de lavant la pluralité des formes de vie chrétienne comme des nombreuses affinités de notre culture avec celle-ci. Les investissements des Jésuites, des Bénédictins et des Petits frères de Jésus traduisent, chacun à leur façon, le kérygme. Tout comme lEntraide missionnaire, les groupes daction catholique ou les différents groupes de féministes chrétiennes.
Dautre part, dans une culture qui promeut les droits de la personne et la valeur de la liberté dexpression, il faudrait se donner des lieux où apparaisse la possibilité dexpression de la différence, voire de la dissidence, au nom même de la foi. En termes individuels, il faut éviter les dossiers Jeanne dArc ou Gallilé. Une Simone Chartrand, un Jean Vanier, une Mgr Gaillot disent chacun à leur manière la liberté des enfants de Dieu. En terme collectif, il nest pas sain quune institution aussi large et aussi prenante quune Eglise diocésaine se mette largemnent à lécoute de ses fidèles seulement à loccasion des grands synodes. On pourrait souhaiter que les différentes instances parlementaires de nos Églises aient assez de maturité pour reconnaître que les options minoritaires qui sy manifestent sont aussi porteuses de valeurs chrétiennes. A cet égard, les agents de communication des Églises diocésaines ont un rôle important à jouer. Leur compte rendu des délibérations pourrait exprimer davantage les diverses prises de position et en marquer la valeur. On pourrait même souhaiter que les publications officielles réservent certaines de leurs pages à un véritable courrier des lecteurs. Enfin, il va sans dire que ces liturgies, que lon surqualifie de communautaires, devraient faire plus de place à la parole de tous les participants.
Dans cette même perspective, et étant donné labsence concrète de tant de chrétiens dans nos manifestations, il faudrait accorder un soin particulier à leur présence symbolique dans nos discours. Il est facile de caricaturer, de comdamner le tiers! Le proverbe sanctionne cette réalité: «les absents ont toujours tort». Le sens de la justice et de la compassion chrétiennes devrait nous mettre en garde contre les triomphalismes faciles. Il devrait nous porter à tenir compte des valeurs et des drames de ceux et celles qui ne se conforment pas à notre propre idéal.
Enfin, à cet égard, on peut se demander si lacèse dans nos jugements suffit et si la situation nexige pas une attitude pro-active. On peut se demander si lÉglise est exclusivement une communauté de sauvés, de bien pensants ou de gens dont lagir ne choque pas. Si elle nest pas aussi, comme lindiquent les préliminaires de leucharistie, une communauté de pécheurs à sauver - lÉvangile dirait de malades à guérir -. Une telle ecclésiologie, où Pierre nest pas seulement «pierre dassise» mais peut aussi savérer «pierre dachoppement», où les disciples, comme ceux que Jésus a choisis, peuvent avoir la tête ou le coeur durs, inciterait à inviter au coeur même de nos délibérations et de nos agapes, des marginaux ou des pécheurs qui ont foi au Christ. Serions-nous capables de considérer sérieusement lexemple daccueil de cet archevêque sudaméricain dont on raconte quil nommait doffice, une prostituée à son conseil de pastorale?
La question reste entière. Nos pratiques de communication de la foi chrétienne sont-elles des diktats qui interdisent laccès à la communauté à ceux qui ne se conforment pas ou, plutôt, de patientes reprises de relations où de part et dautre on essaie de sentre-dire la richesse insondable de lamour de Dieu?
Michel M Campbell