Atelier 5
La radio, des ondes de sens
La radio quelle soit religieuse, publique, communautaire, paroissiale ou collégiale,
offre de multiples possibilités de création de sens. Comment être présent dans ce domaine médiatique?
La créativité radiophonique des jeunes et la recherche du spirituel, que nous révèle-t-elle?
Animateur
Guy Marchessault
Secrétaire: Micheline Marcoux
Où est lavenir des radios «religieuses»?
Dans les jeunes...
Guy Marchessault
On trouvera ici un bref résumé de mon intervention au colloque Chrétiens créateurs de communication. Le texte de l'intervention, avec notes de référence, sera publié in extenso en 1997 dans la revue «Théologiques», de la faculté de théologie de l'Université de Montréal.
Le retour des stations religieuses
Depuis quelque temps, plusieurs organismes se sont déjà présentés devant le CRTC pour demander un permis dexploitation radiophonique pour une station «religieuse». Mais, au juste, quest-ce quune radiodiffusion dite «religieuse»?
Pour élaborer notre réflexion, je procéderai en deux étapes. Dabord, une plus théorique: je minterrogerai sur les significations de trois mots-clés pouvant qualifier les radios intéressées par la religion: «sacré», «religieux» et «spirituel». Dans la seconde, quon pourrait qualifier de théologie pratique, je me demanderai dabord en quel sens une radio peut être qualifiée de «religieuse» aujourdhui; puis, je poserai la question la plus difficile: faut-il que des groupes intéressés par la religion aient leurs propres radios religieuses dans notre contexte actuel nord-américain, et dans laffirmative quel en pourrait être lavenir? Les jeunes auraient-ils quelque chose à faire là-dedans? En conclusion, je situerai ce questionnement des radios «religieuses» face à une présence de la foi chrétienne dans les médias dits «profanes».
«Sacré», «religieux», «spirituel»
Ces trois appellations, proches au niveau du sens, comportent tout de même leurs nuances et leurs conséquences.
Le «sacré» est un aspect constitutif du «religieux», en tant quil soppose au profane: cest ce qui est «saint», cest-à-dire ce qui est mis à part.
Le «religieux» situe toujours sa démarche dans la ligne dun salut à recevoir. Cest surtout la situation de finitude de lhumain et sa capacité douverture à linfini qui lamènent à lexpérience religieuse. Dans chaque grande religion, des sous-groupes relaient des sensibilités particulières touchant tant les visions du monde que les pratiques culturelles ou éthiques. Ces orthodoxies sont garanties par des institutions plus ou moins autoritaires ou centralisatrices, souvent dirigées par des clergés. On sait les contestations passées faites à la religion. On assiste, aujourdhui, à une baisse importante des formes traditionnelles de pratique religieuse, sous leffet de la sécularisation. Pourtant, en même temps, on semble noter depuis quelques décennies ce quon appelle le «retour du religieux».
On pourrait qualifier lexpression «le spirituel» en lui adjoignant certains mots-clés à la mode: âme, conscience, appels intérieurs, intériorité, exigence dabsolu, rencontre maître-disciples, recherche de valeurs... Des réalités très disparates, mais qui tournent toutes invariablement autour du besoin dintériorité et dabsolu: musique, exercice physique, engagement politique, nouvel âge, dénonciation de laliénation sociale, recherche dépanouissement personnel et de paix intérieure, crise didentité, nouvelle conscience; somme toute, recherche de sens, de sécurité, de signification, de but dans la vie. Moberg en donnera une définition fonctionnelle: «Le bien-être ou la santé de la totalité des ressources intérieures des gens, les intérêts ultimes autour desquels toutes les autres valeurs se concentrent, la philosophie de vie centrale qui guide leur conduite, et le centre donnant signification à la vie humaine et influençant tout comportement individuel ou social».
Quant à moi, le sens que je veux donner au mot «spirituel» pourrait sénoncer ainsi: «tout effort personnel et collectif qui permet aux humains des cheminements intellectuels et affectifs ouverts aux questionnements fondamentaux du sens de lexistence».
En quel sens une radio peut-elle être qualifiée de «religieuse» aujourdhui?
On peut difficilement défendre que des stations de radio puissent se présenter comme «sacrées». La question se pose plus adéquatement de savoir si, en face des productions des radios dites «religieuses», on a affaire à une approche «religieuse» ou «spirituelle». Je pense que les radios déjà en marche - et les futures à naître - ont et auront peine à se positionner entre ces deux univers du «religieux» et du «spirituel».
Ne risquent-elles pas de devenir victimes de leur écartèlement entre une approche «religieuse», plus traditionnelle mais qui se traduit par des entrées de fond et une approche plus «spirituelle», plus oecuménique, plus ouverte (notamment aux jeunes), moins proche des expressions «religieuses» rituelles, avec le danger de trouver très peu de preneurs au niveau financier, même si elles réussissent à rejoindre des publics-cibles renouvelés?
Les relations difficiles entre la culture dÉglise et la culture médiatique
Parler des publics-cibles des médias, cest une façon incontournable de nous renvoyer à la relation de toute foi religieuse avec la culture ambiante telle quelle se bâtit, toujours en mouvement. Malheureusement, cette relation dune foi-culture reliée aux médias nest pas très limpide, particulièrement en ce qui concerne lÉglise catholique romaine. Les dangers de «ghettoïsation» des médias chrétiens demeurent, aujourdhui encore. Par exemple, la mauvaise conception du fonctionnement des médias de masse risque de causer bien des déboires: aussi longtemps quon conçoit les médias comme de purs instruments au service dune propagande, aussi «religieuse» soit-elle, on risque gros.
Autre difficulté potentielle: quels seront les pouvoirs institutionnels qui fonderont ces médias, qui les soutiendront financièrement et entendront les diriger? Heureusement, les organigrammes actuels de direction manifestent une saine distance des instances officielles: ils demeurent «à distance de bras» (comme on dit en anglais, at arms length), donc à distance raisonnable des centres dogmatiques. Mais, garder une distance raisonnable des centres dogmatiques de décision ne signifie pas que le danger de parachutage didées disparaît par le fait même: des groupes dintérêts, ça existe, et ça peut influencer une organisation vers le «religieux»... ou vers le «spirituel».
Faut-il que des groupes intéressés par la religion aient leurs propres radios religieuses dans notre contexte actuel nord-américain? Si oui, peut-on en discerner un peu lavenir?
Et, dans laffirmative, quel en pourrait être lavenir? Je formule dabord un oui de principe très net en leur faveur, et cela pour plusieurs raisons. Mais, des raisons dun non possible demeurent tout autant.
Oui, pour deux raisons fondamentales: 1) la tendance actuelle à la concentration de presse raréfie sans cesse les points de vue informatifs sur les événements et les situations; 2) la raison marchande risque dappauvrir limaginaire.
Lidéal, selon moi, serait que des médias «religieux» présentent une qualité extraordinaire de produits. Après tout, ces radios senracinent dans les grandes traditions «spirituelles» et «religieuses» de lunivers, tant préoccupées de comportements éthiques, de justice sociale et de prophétisme. Dans la perspective dune approche «spirituelle», il savérera relativement facile de trouver des témoins radiophoniques - réels ou inventés par limaginaire des artistes - donnant vie aux perspectives que nous venons dévoquer. Même lapproche proprement «religieuse» peut elle aussi nous faire accéder aux grandes traditions religieuses portées par le judaïsme, le christianisme, lhindouisme, le bouddhisme, etc., en même temps quaux chemins du salut «religieux», porteurs de sagesses extraordinaires sessayant à circonscrire un tant soit peu le destin des humains.
La réalité se présente comme peut-être moins facile que lidéal. De grands défis se posent: au niveau de sa mise en forme, le respect du médium radiophonique, avec ses lois propres; et limagination dans la mise en forme des produits, prenant en compte à la fois lapproche imaginaire autant quinformative, une présentation ludique autant que sérieuse. Le pire, à ce sujet, cest linaptitude actuelle des chrétiens à sexprimer artistiquement, alors que ces médias reposent essentiellement sur les expressions rhétoriques et métaphoriques. Là où ça risque de se gâcher, cest lorsque ces religions, au travers des institutions ou des individus, entendent «utiliser les médias» pour en faire un tremplin de propagande religieuse, ou encore le lieu dune annonce de kérygme, de promotion de comportement éthique ou dune catéchèse tous azimuts. On passe alors dune intervention sous mode ludique de témoins signifiants... à la présentation notionnelle et sèche de doctrines ou de dogmes. Ou encore pire: à la mise en place de «prédications», le plus souvent moralisantes. Il y a tout lieu de craindre, dans un tel cas, le retour du ghetto «religieux».
Les radios religieuses doivent se résoudre à affronter de plein fouet ce défi en choisissant en toute connaissance de cause les options qui leur apparaissent comme les plus pertinentes, en fonction des publics quelles voudront cibler. Il ne faudra pas oublier ici que certains publics vieillissent, alors que dautres plus jeunes se cherchent des lieux alternatifs de sens et dexpression. Ce qui nempêche pas, à court terme, de pouvoir défendre une grille-horaire qui satisfasse les uns et les autres.
Dit en dautres mots, pour les chrétiens, une radio «religieuse» na pas à relancer et à défendre un retour dune civilisation ou dune culture chrétienne passée dont on a le regret mélancolique et de faire la promotion de ses modes dexpressions rituelles et dogmatiques; ce serait son chant du cygne. Elle a plutôt pour fonction dêtre à la fine pointe des sensibilités «spirituelles» des hommes et des femmes de ce temps, pour mieux les inviter à des cheminements qui donneront sens à leur vie, et cela en relation avec lÉvangile. Nos «radios religieuses» se voudront-elles dabord «religieuses», ou «spirituelles»? Une option de fond de ce genre ne se dissimulera pas longtemps.
Jai plusieurs fois fait allusion aux jeunes. Ils mapparaissent comme un critère non équivoque de lavenir dune station «religieuse». Pourquoi? Justement parce que leur présence à une station évitera à celle-ci de salanguir sur les expressions de foi du passé. Craignant les exposés doctrinaux et les sermons moralisateurs, ils protégeront la station contre ce genre dinterventions qui font fuir les auditoires potentiels. Ouverts sur la nouveauté des recherches de chemins «spirituels», ils créeront du neuf. Ils représentent le meilleur placement à long terme de toute station radiophonique.
Et les autres stations radiophoniques «non-religieuses»?
La naissance de radios «religieuses» pose aux religions, et à la foi chrétienne en particulier, toute la problématique de leurs relations à lensemble de la culture. La tentation du ghetto nest jamais loin. Cest un défi de taille lancé aux nouvelles «radios religieuses».
Plus encore: telle religion, et linstitution religieuse qui la soutient, ne peuvent, au nom de la mise en place dune radio bien à elle, refuser de sinvestir dans lensemble de la culture. Donc, dans lensemble des médias, y compris auprès des autres stations radiophoniques. Elle serait bien mal avisée de se cantonner dans ses propres médias, sous prétexte quon peut dire ce quon veut. On risquerait alors de renouveler lancienne problématique stérilisante de la «bonne presse» contre la «mauvaise presse» dont on commence, à peine véritablement, à sortir.
Guy Marchessault