Colloque CHRÉTIENS CRÉATEURS DE COMMUNICATION
juin 1996



L’émergence et les répercussions
des réseaux d’information:
la montée de l’internationalisation



Louis Sabourin
Directeur du Groupe d’Étude et de Recherche et de
Formation Internationales (CGERFI),
professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP)


Permettez-moi tout d’abord de vous souligner le plaisir et l’honneur que je ressens à participer à cet important colloque national organisé conjointement par l’Office des communications sociales, en collaboration avec la Faculté de théologie et le Département de communication de l’Université de Montréal. Le thème est très actuel et surtout très porteur aussi bien sur les plans sociologique et technologique qu’au palier religieux et celui de l’éthique.

Au moment où l’on parle de plus en plus de mondialisation et d’interdépendance, de percées scientifiques et technologiques et même de révolution dans le domaine de l’information et de l’informatique avec la mise en place de réseaux puissants fondés sur le concept de l’autoroute électronique, il est indispensable de mieux saisir les répercussions de l’émergence des réseaux d’information dans la perspective d’une internationalisation croissante.

Si l’influence des changements récents dans le domaine des télécommunications, depuis Internet jusqu’au cyberespace, est déjà fort apparente au plan des infrastructures, de la technologie et de la matière grise, elle le sera davantage avec le mariage du téléphone, de l’ordinateur et de la télévision ainsi qu’avec l’usage de plus en plus généralisé du câble, du numérique et des satellites. Néanmoins, d’autres types de mutations internationales, toutes aussi fondamentales, doivent être mieux perçues et surtout mieux comprises car elles transcendent le domaine des télécommunications et s’imposent graduellement d’une façon souvent moins perceptible mais quand même implacable et incontournable.

Après avoir examiné la portée des réseaux de communications sur l’entrée dans l’ère du quaternaire économique, je mettrai en lumière deux autres types de mutations internationales qu’il importerait de mieux faire valoir dans les communications sociales: les premières, à caractère structurel et conjoncturel et les secondes, de nature plus conceptuelle et sectorielle; ces mutations marqueront progressivement la population mondiale et singulièrement les pays industrialisés.

En conclusion, je tenterai de mettre en lumière le sens profond des mutations causées par l’émergence des réseaux d’information et identifierai cinq points majeurs qui, sur le plan des communications sociales, devraient sous-tendre les réflexions et les actions.



Première partie


Que nous le voulions ou non, les pays industrialisés et, à des degrés divers, l’ensemble des autres États entrent dans une ère nouvelle que les économistes nomment le quaternaire économique et que des sociologues, philosophes et littéraires décrivent comme étant celle du postmodernisme. Les premiers parlent de globalisation, d’internationalisation, d’interdépendance, de la fin des idéologies qui ont marqué la plus grande partie du XXe siècle. Les seconds analysent l’univers comme étant de plus en plus fragmenté, divisé et diversifié; ils ajoutent que toute l’initiative pour tenter d’être universellement cohérent et linéaire doit être rejetée car elle équivaut à la recherche de rapports de pouvoir, de violence et de subordination qui ont marqué les relations internes et internationales, au cours des derniers siècles. D’un côté, on parle de normalisation et d’uniformisation à l’échelon de la planète. De l’autre, on prône l’affirmation des différences et des contingences.

L’humanité vit donc un étrange paradoxe: d’une part, une planète qui se rétrécit géographiquement par la technologie et l’information et, d’autre part, un monde qui s’élargit, se multiplie au plan des espaces planétaire et sous-marin, mais surtout aux plans démographique, étatique et institutionnel et davantage encore aux plans scientifique, intellectuel et spirituel.

Tous les humains et, d’une façon bien singulière, les communicateurs que vous êtes, font face à ce paradoxe qui leur pose naturellement de nombreux dilemmes car ces phénomènes transcendent les problèmes quotidiens auxquels ils sont confrontés.

Il faut admettre d’une part, que nos conceptions occidentales sur la notion ou le principe de communication, au sens de dialogue avec soi-même, avec les autres, avec la nature, l’univers, le cosmos, l’infini, le divin et Dieu, ont été très influencées par la pensée de Platon à Bergson en passant par celle de Saint Thomas, Saint Augustin, Spinoza, Locke et Kant. D’autre part, les dernières décennies du XXe siècle ont suscité des changements radicaux dans les manières de voir, de juger la vie et l’univers. Ceci est dû non pas à une cause mais à un ensemble de causes sur lesquelles je reviendrai; néanmoins, la science et la technologie y sont pour beaucoup. Ainsi, l’information a changé la nature du pouvoir et du savoir et a suscité des interactions croissantes entre le national et l’international au point où il est difficile de séparer ces deux phénomènes qui, hier encore, nous semblaient si distincts. Un des impacts majeurs de l’émergence des réseaux de communication, en plus de changer les manières de travailler d’un grand nombre de gens, a été de permettre de mieux voir le monde et d’établir des comparaisons.

Bien que je sois persuadé que la très grande majorité des gens sont de plus en plus conscients de la croissance des phénomènes internationaux dans leur vie, il faut bien admettre qu’il s’agit là d’un état d’esprit très récent, au Québec. Aujourd’hui encore, l’analyse internationale vient très souvent a posteriori dans les débats publics. C’est si vrai que ces questions n’occupent pas une place importante dans les plates-formes des partis politiques, des conversations familiales, syndicales ou patronales.

Or, le monde et singulièrement le Québec ont radicalement changé depuis 1960. Qu’il suffise de rappeler que jusqu’à cette date les questions internationales, aux yeux du Gouvernement de Maurice Duplessis, étaient l’affaire d’Ottawa, des grandes firmes et des missionnaires. Une minorité de gens voyageaient hors du continent nord-américain. En trente ans, la situation a complètement changé.

La Révolution tranquille, des transformations fondamentales partout dans le monde, la fin du colonialisme, la multiplication du nombre des États, la montée des organisations internationales, la globalisation économique, commerciale et financière, les migrations, l’explosion du tourisme, les télécommunications et les transports rapides, les progrès scientifiques et technologiques ont transformé non seulement les échanges, les institutions mais surtout les mentalités. Aujourd’hui, le Québec et le Canada sont devenus, au plan démographique, un des États les plus internationalisés du monde, avec une économie très ouverte laquelle, avec celles des Pays-Bas et de l’Allemagne, a le plus haut pourcentage de son PNB qui dépend des échanges internationaux. Notre niveau de vie est rivé littéralement à la réalité internationale. C’est maintenant un phénomène implacable qui ne plaît pas à tous mais qui est là, incontournable. Il ne devrait pas être difficile pour des gens qui, d’une part, gagnent leur vie avec des emplois soutenus par des investissements étrangers ou par des ventes à l’étranger et qui, d’autre part, passent une partie de leur journée à consommer des produits et des services étrangers, à commencer par la télévision, à comprendre et reconnaître qu’ils sont entrés dans l’ère du quaternaire économique où huit emplois nouveaux sur dix sont créés dans les services avancés, incluant la haute technologie et beaucoup d’information.

Il en est ainsi dans presque tous les pays de l’OCDE et certains pays en voie d’industrialisation rapide en Asie, notamment Singapour, la Corée du Sud, Hong Kong et Taïwan. Mais il faut constater que ce phénomène n’est pas encore pleinement compris par trop de Québécois qui subissent néanmoins ajustement structurel après ajustement structurel, restructuration après restructuration, dont les causes sont le plus souvent de nature étrangère ou internationale.

Évidemment, ce qui frappe les populations et cause tant de désarrois, ici, aux États-Unis et en Europe, c’est la rapidité avec laquelle s’est produite l’entrée dans l’ère postindustrielle, postcommuniste et postcapitaliste, au sens étroit du terme. Ce qui provoque l’indignation, ce sont les effets de ces mutations économiques, à savoir le chômage, les déficits, les relocalisations industrielles. On parle rarement des effets positifs résultant des mutations, par exemple des progrès scientifiques en matière de santé.

À la réflexion, on admet bien que les générations qui nous ont précédés étaient dans le secteur primaire, c’est-à-dire l’agriculture, les pêcheries, les mines, les forêts ou dans le secteur secondaire, c’est-à-dire celui de la construction, de la transformation des matières premières et des produits manufacturés. Une minorité avaient des parents qui oeuvraient dans le secteur tertiaire, c’est-à-dire les services publics traditionnels, les banques, le commerce, l’artisanat, l’éducation, les professions libérales.

On découvre soudainement que pour participer pleinement au système économique quaternaire, il faut des scolarités avancées, des formations spécialisées. Ceci est particulièrement vrai dans les secteurs de la biotechnologie, de l’information, des transports, des finances et des télécommunications à l’époque de l’autoroute électronique.

Or, l’une des constatations les plus brutales faites par le Gouvernement de Jean Lesage, en 1965, fut d’apprendre de la Commission Parent que seulement 7% des Québécois francophones avaient plus de sept années de scolarisation. D’où les efforts pour démocratiser l’éducation qui permet maintenant à 60% des jeunes de moins de vingt ans de terminer des études secondaires. Or l’entrée dans le quaternaire économique exige davantage, soit des études universitaires, soit des études professionnelles et techniques spécialisées. Si des progrès ont été accomplis, le chemin à parcourir pour mieux préparer la population à l’ère du quaternaire économique et de l’internationalisation demeure considérable, d’autant plus que les débats politiques et constitutionnels ont pour effet d’inciter bien des gens à penser autrement.

Nous entrons, il faut le reconnaître, dans un monde paradoxal et ambigu; reprises ici, crises là. De plus, on assiste à des redécoupages, des régionalisations en même temps qu’à une globalisation. L’Église, comme les chrétiens de tous les milieux, doit non seulement voir et s’adapter à ces changements mais aussi s’efforcer de les faire comprendre par une meilleure communication, laquelle exige un usage averti des principaux et nouveaux moyens médiatiques. Quelles sont donc ces mutations? J’analyserai d’abord les grands changements institutionnels sur les plans structurel et conjoncturel et ensuite des mutations qui apparaissent plus subtilement au plan des concepts et des comportements.


1. Les changements structurels

Établissons d’abord qu’il y avait cinquante et un États membres lors de la création de l’ONU, en 1945. L’Organisation mondiale en compte aujourd’hui cent quatre-vingt-cinq et ce nombre croîtra encore à l’avenir même si on peut s’attendre à certaines fusions d’États, comme ce fut le cas récemment en Allemagne et au Yémen. Assisterons-nous au même processus en Corée? Nul ne peut le prédire avec certitude. Mais une chose est certaine: les acteurs étatiques avec lesquels on peut coopérer et avec lesquels il faut concurrencer ne cessent de croître. Il en est de même des institutions internationales.

Il y avait une trentaine d’organisations intergouvernementales en 1945 alors qu’il existe près de quatre cents organismes interétatiques aujourd’hui sans compter les centaines de programmes multilatéraux. Le Canada est très présent et actif à ce chapitre. Ailleurs, dans la seule Afrique de l’Ouest, qui compte une douzaine d’États, on peut recenser maintenant près de soixante organisations interétatiques. En quelques décennies, un phénomène capital est apparu: le nombre des États, créateurs des organisations intergouvernementales, a été dépassé par celui des institutions internationales. Le pouvoir de ces organismes, en particulier du FMI, de la Banque mondiale, de l’OMC, de l’OCDE, de l’Union Européenne est considérable et a réduit l’autorité des États.

Sur un autre plan, les sociétés multinationales jouent maintenant un rôle prépondérant au chapitre de la production, de la transformation, de la circulation des biens et des services. En fait, 80% des transactions concernant les principales matières premières, notamment dans le domaine énergétique, sont faites par environ deux cents firmes multinationales. Ces multinationales deviennent de plus en plus visibles dans le domaine des télécommunications, de l’audiovisuel, de la presse, des services financiers, de l’alimentation, pour n’en donner que quelques exemples.

Et que dire des trente milles associations internationales à caractère non gouvernemental dont le rôle croît sans cesse? On n’a qu’à songer à certains regroupements religieux, au Comité international olympique, aux grandes centrales politiques et syndicales mondiales, aux mouvements coopératifs internationaux, sans oublier Amnistie Internationale et Greenpeace. Presque chaque semaine, naît une nouvelle entité à l’échelon mondial pour s’occuper d’un champ d’activité qui va de l’usage du vélo jusqu’à celui de l’automobile en passant par la vidéo, l’informatique, les sports et le spectacle.

Les goûts, les intérêts, les professions, la mode, la gastronomie sont de plus en plus organisés, pensés et vécus dans une optique internationale, à une époque où les télécommunications et les transports rapides réduisent les distances et rapprochent les citoyens du monde entier. Mais des disparités profondes demeurent, en particulier entre les pays industrialisés généralement situés au Nord et les pays en développement dont la plupart sont localisés au Sud.

Malgré cela, les humains, partout sur la terre, partagent maintenant des aspirations analogues qui se rejoignent et qui dépassent les besoins fondamentaux, c’est-à-dire l’alimentation, le vêtement, l’habitat, l’éducation, la santé et le travail. Le sommet des villes, qui a présentement lieu à Istanbul, en fournit une preuve incontestable après d’autres forums mondiaux qui ont eu lieu récemment à Pékin, à Stockholm, au Caire, à Rio, pour n’en citer que quelques exemples. Dans presque tous les domaines possibles et inimaginables, depuis la religion jusqu’à l’agriculture, la santé et la culture, on s’ouvre aux échanges internationaux dans la quête du progrès et du développement définis surtout en termes de niveau de vie, depuis la fin du second conflit mondial. Jusque là, on caractérisait les peuples non pas en fonction de leur niveau de vie mais de leur genre de vie.

Cependant, sous l’influence du FMI et de la Banque mondiale, on a défini, entre 1945 et 1950, la notion du développement en fonction du niveau de vie, en utilisant des indices et des critères facilement quantifiables comme le taux de croissance, le revenu national brut, le revenu per capita, le niveau des investissements, la balance des paiements, les taux de change par rapport au dollar, le niveau des importations et des exportations, le taux de chômage, etc. C’est ainsi que sont apparus les concepts de pays développés et sous-développés alors qu’auparavant on les caractérisait autrement, c’est-à-dire comme «vieux pays» ou «jeunes nations», comme peuples chrétiens, musulmans, athées, blancs, noirs, jaunes, comme des États d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine, d’Europe, d’Océanie mais jamais comme des pays «développés» ou «sous-développés». Le bonheur était fondé plus sur des valeurs qualitatives — la dignité, une belle famille, la santé — que sur des critères essentiellement quantitatifs.

En jugeant les peuples et surtout en classant les États à partir de critères quantitatifs, surtout à caractère économique, on a fait abstraction de facteurs fondamentaux comme la liberté, la qualité de vie, le respect de la démocratie, le coût réel de la vie, la qualité de la santé, de la sécurité dans nos milieux de vie, de l’air qu’on respire. Le PNUD s’est penché sur ces derniers aspects et a commencé à publier depuis 1990 les résultats de ses recherches fondées sur des critères qualitatifs. Le rapport de 1992 plaçait le Canada en tête de tous les pays du monde. Ces indices qualitatifs deviendront très importants à l’avenir, surtout dans les pays développés où le niveau d’éducation et le niveau de vie sont plus élevés. Mais il est évident qu’ils risquent d’être marginalisés encore longtemps dans de nombreux pays où la pauvreté persiste et où les décalages perdurent entre la croissance économique et la croissance démographique.

En réalité, les cent quatre-vingt-cinq pays que comptent maintenant les Nations Unies, aussi bien en Asie-Pacifique, au Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique qu’en Europe de l’Ouest et de l’Est ont tous des problèmes sérieux. Nous subissons de plus en plus les effets de ces problèmes internationaux car des ressortissants de ces pays vivent maintenant chez-nous. De plus, la télévision nous fait vivre instantanément les crises et les événements qui se déroulent hors de nos frontières.

L’effondrement du mur de Berlin, l’éclatement de l’emprise soviétique en Europe de l’Est, l’implosion de l’ex-Union Soviétique ont bouleversé le monde, radié le communisme traditionnel en Europe, rétabli l’économie du marché. Cependant, de nombreux conflits perdurent en Tchéchénie et, naturellement, dans l’ex-Yougoslavie. Les problèmes écologiques s’accroissent, les migrations se multiplient, les abus contre les droits de la personne persistent en maints endroits.

Face à cela, le quotidien nous rappelle les ravages du chômage, notamment chez les jeunes, de l’endettement, des déficits, de la corruption, quand ce n’est pas ceux résultant de l’inflation, de la baisse des investissements, de la valeur du dollar et des dangers résultant de la faiblesse de la croissance économique.

Dans de telles circonstances, il peut paraître inapproprié à d’aucuns de parler de mutations internationales. Or, celles-ci sont devenues tellement fondamentales qu’il est, en fait, presque incongru dans plusieurs domaines de tenter de séparer les réalités strictement nationales et internationales. Autrefois, on disait que la politique étrangère était le prolongement de la politique interne. C’est souvent le contraire, aujourd’hui. Ces politiques s’interpénètrent de plus en plus et font que l’essence même de l’être humain ne pourra pas être définie dorénavant uniquement en termes d’individu et de société nationale, mais aussi en termes d’appartenance universelle. C’est un changement radical qui pousse de plus en plus de gens à penser en termes de patrimoine de l’humanité et de droits des générations futures, à côté des droits individuels et collectifs.


2. Les changements conjoncturels

Or, la poursuite des grands objectifs liés à la quête de la liberté, de la démocratie, de la sécurité et de la capacité d’organisation, fait face à des handicaps majeurs dans les pays où sévissent des conflits et des crises internes. Le monde contemporain en compte plus d’une trentaine, depuis la crise en Irlande jusqu’à celle d’Haïti en passant par toutes celles au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie. Ces conflits empêchent le développement et font augmenter le nombre des réfugiés qui s’élève maintenant à plus de trente millions. Le sort réservé à ces derniers illustre cruellement les limites de l’interdépendance et de la globalisation.

Évidemment, il faut tenir de plus en plus compte des changements internationaux même s’ils ont lieu dans des organisations mondiales et dans d’autres pays, à commencer par les États-Unis, notre puissant voisin; il faut aussi tenir compte de la nouvelle Europe qui se constitue autour du Traité de Maastricht, l’Asie qui établit de nouveaux pôles autour du Japon, de la Chine, de l’Inde ainsi que de nouveaux dragons économiques. Il faut compter de plus avec une Amérique latine bien contrastée, avec un Chili et une Argentine qui se rétablissent économiquement, un Brésil qui cherche à s’extirper d’une crise politique et économique, un Pérou toujours troublé, une Colombie violentée par la drogue, un Mexique bouleversé par le mouvement Chiapas et enivré par une croissance soudaine alimentée par une ALENA non encore complètement fignolée, un Cuba en rémission et une Haïti en quête de perfusion externe.

Tout effort sérieux d’analyse de la situation mondiale ne peut que mettre en lumière la mauvaise répartition des ressources et l’importance du fossé Nord-Sud dans plusieurs domaines ainsi que la croissance des goulots d’étranglement dans presque tous les systèmes de justice, d’éducation, de santé, de transports et de sécurité de la majorité des États. Même dans un pays aussi avancé que les États-Unis, on assiste à un élargissement des écarts entre les plus riches et les moins nantis, à la montée de la violence et à une désintégration sociale inquiétante dans plusieurs grandes villes. Ceci crée de nouveaux types de désarticulations et de déséquilibres dans les rapports nationaux et internationaux. La croissance du terrorisme, du trafic de la drogue, du sida démontre que les États ne peuvent plus régler seuls un grand nombre de leurs problèmes internes. Par conséquent, la notion de souveraineté absolue décline étant donné que les États, même les plus forts et les plus riches, doivent s’unir à d’autres pays et s’appuyer sur des organismes multilatéraux pour trouver des solutions à ces problèmes ainsi que pour mettre en oeuvre plusieurs types de projets et de programmes internationaux seuls capables de résoudre ou atténuer des problèmes sur leur propre sol.

Si les mutations mondiales font naître des comportements semblables chez des citoyens de pays différents, elles créent aussi des aspirations et des attentes qui sont de plus en plus analogues. Ces attitudes sont renforcées par la mise en place d’un nombre incalculable de réseaux internationaux dans les domaines du sport, du spectacle, de la religion, de la culture, du commerce, de la finance, du développement et de la coopération, du savoir et bien d’autres encore. On assiste non seulement à une internationalisation des connaissances, mais aussi à une internationalisation des comportements, c’est-à-dire des façons de se vêtir, de se divertir, de manger et de gérer. Le cinéma, la musique et la vidéo exercent présentement une influence transculturelle, inimaginable il y a quelques décennies à peine. La télévision par satellite, l’ordinateur, le téléphone cellulaire, le fac-similé, le courrier électronique nous conduisent rapidement vers l’autoroute électronique de l’information et le village global dont le visionnaire McLuhan parlait, il y a une trentaine d’années. Très bientôt, le monde entier, par le mariage de l’information, de l’informatique et des télécommunications, sera totalement intégré, ce qui posera des défis considérables aux législateurs et à tous ceux qui veulent «protéger» leur propre système national et leur propre culture, tout en voulant être partie prenante à ces progrès technologiques. Le Droit risque d’être débordé par les faits. Les contentieux ne manqueront pas.



Deuxième partie

Si ces transformations structurelles et conjoncturelles sont facilement identifiables, il n’en est pas toujours de même d’autres changements qui apparaissent progressivement et subtilement. Ceci m’amène aux mutations fondamentales du monde contemporain, perçues en termes conceptuels et sectoriels. Pour des fins de clarté, je les ai divisées en deux catégories. D’abord, les mutations qui affecteront à peu près tous les États et, deuxièmement, celles qui auront une portée plus immédiate dans les pays industrialisés, notamment au Canada et au Québec.

I- Dans les premiers cas, les mutations mondiales les plus saillantes sont les suivantes:

1) la croissance démographique exponentielle au Sud, les flux migratoires partout, notamment au Nord où l’on assiste à un plafonnement et à un vieillissement des populations. Il faut être pleinement conscient que de 1920 à 2020, c’est-à-dire en un siècle, le monde passera de deux à huit milliard d’habitants. S’il a fallu des millions d’années pour atteindre le premier milliard d’habitants en 1800, seulement 130 ans ont suffi pour atteindre le second en 1930, 30 ans pour atteindre le troisième en 1960, 15 ans pour le quatrième en 1975, 12 ans pour le cinquième en 1987, 10 ans pour le sixième en 1997 et à peu près le même nombre d’années pour atteindre successivement les septième et huitième milliards d’habitants. Le défi de nourrir, loger, éduquer et donner de l’emploi à cette population, dont 80% résidera dans le Tiers monde, sera considérable;

2) la révolution industrielle et financière qui marginalisera des populations moins scolarisées aussi bien dans le Tiers monde que dans les pays industrialisés;

3) les transformations scientifiques et technologiques, notamment dans l’agriculture, la médecine et la biotechnologie et des recherches sur la matière et les origines de l’univers, sans oublier les progrès en matière de télécommunications;

4) les mutations géostratégiques et institutionnelles, c’est-à-dire le maintien et l’éclosion imprévue de nombreux conflits dans différentes régions du monde;

5) la croissance de l’intégration économique et la multiplication des organismes internationaux à caractère économique et technique, malgré des pressions protectionnistes persistantes et une crise économique latente;
6) les préoccupations écologiques sur mer, dans l’espace et, naturellement, sur terre;

7) de la recherche de nouvelles valeurs et de la consolidation des fondamentalismes religieux, de nouvelles formes d’intégrismes qui s’expriment aussi bien dans la multiplication des sectes et des mouvements politiques que par la remise en cause des églises institutionnelles.

II- Quant à la deuxième série de mutations, je retiendrai les suivantes:

1) la transformation du rôle de l’État-providence et la montée de nouvelles entités supra et para-étatiques;

2) la mise en oeuvre de nouveaux types de réseaux internationaux dans les domaines les plus divers;

3) la révolution du savoir et la transmission de l’information;

4) l’internationalisation des besoins et des comportements;

5) l’action et la reconnaissance des droits des minorités, des femmes et de nombreux groupes d’intérêt;

6) l’interprétation des secteurs publics, privés et associatifs;

7) la valorisation de la culture et de la qualité de vie;

Plusieurs de ces mutations apparaissent progressivement et affectent aussi bien ceux qui croient en la primauté du quaternaire économique que ceux qui insistent sur l’importance du postmodernisme culturel et intellectuel.

Le Canada et le Québec seront très affectés par ces mutations. En fait, ils le sont déjà. Nous sommes carrément entrés dans l’ère du quaternaire économique. Je tiens à le répéter: huit des nouveaux emplois sur 10 sont crées maintenant dans les secteurs de l’information et de la haute technologie, au Québec. De plus, nous vivons plus intensément que bien d’autres sociétés l’ère du postmodernisme car nous voulons non seulement préserver mais aussi faire valoir notre culture, notre langue, dans un continent anglo-saxon, à côté de la super puissance américaine, leader dans le monde de la recherche de pointe, notamment en matière de télécommunications et d’information. Ce nouveau monde des multimédias nous frappe déjà de plein fouet et tout ceci ne fait que commencer. Ses effets risquent d’être à la fois négatifs et positifs. Ainsi, dans son étude, Vers une société de l’information (Centre canadien de recherche sur l’information du travail, Communications Canada, Laval, 1992), Madame Lucie Deschênes souligne:

«Hormis le théâtre, presque tous les produits culturels que consomment les Canadiens proviennent de l’étranger: 76% des livres vendus au Canada sont importés, 97% du temps de projection est consacré au film étranger, 89% des bénéfices de l’industrie de l’enregistrement sonore reviennent à 12 entreprises sous mainmise étrangère qui mettent surtout en marché de la musique populaire importée et, malgré les efforts déployés depuis plusieurs décennies pour réglementer la télédiffusion, plus de 90% des dramatiques présentées à la télévision ne sont pas canadiennes. Le secteur de la vidéo connaît les mêmes tendances avec 30% seulement des 530 millions de recettes qui entrent dans les goussets canadiens. Les produits des multinationales américaines envahissent le marché canadien et québécois à un point tel que nous consommons davantage de produits étrangers que de produits nationaux».

Un tel phénomène ne changera pas du jour au lendemain, quel que soit le statut constitutionnel du Québec. Il en est de même dans le reste du Canada. Les télécommunications nous offrent, d’un autre côté, des possibilités illimitées de communiquer avec les autres et de faire valoir notre culture et notre expertise à l’étranger. Il faut donc relever ce défi en misant sur le savoir, sur la formation d’une masse critique compétente et dynamique, seule capable de nous permettre de concurrencer et de progresser à l’échelon mondial. Notre avenir et notre devenir en dépendent.

Le monde de demain sera fait de paradoxes et de contradictions non seulement dans les rapports entre les États et d’autres entités internationales mais aussi au sein des États eux-mêmes dont le nombre continuera probablement d’augmenter. L’interdépendance et la globalisation ne sont ni des panacées, ni les seules réponses aux problèmes internationaux et nationaux. Ces deux tendances, parmi bien d’autres, peuvent aussi bien résoudre que créer des problèmes. En réalité, le monde a toujours été paradoxal, tout comme les personnes et les valeurs elles-mêmes, à commencer par le bien et le mal, le vrai et le faux, le beau et le laid, le juste et l’injuste, le logique et l’illogique, le simple et le multiple, le matériel et l’immatériel, le moi et l’autre, le fond et la forme, les sciences pures et les sciences humaines, la vie et la mort, l’humain et le divin.

Il faut, cependant, admettre que toutes les populations ne seront pas touchées de la même façon par les nouvelles percées technologiques, tout comme ce fut le cas de l’industrialisation et plus tard du téléphone, de l’automobile et de l’avion. La radio et la télévision ont eu des effets de masse plus considérables même dans les pays très pauvres. Si l’informatique a déjà modifié le monde du travail au Canada, ce n’est pas encore le cas dans de nombreux pays. Il est donc indispensable de porter un regard lucide et équilibré sur tout ce que représente et apporte non seulement les nouvelles technologies mais aussi les mouvements liés à la mondialisation qui vont créer aussi de nouveaux types de maux et de problèmes.


Conclusion

En guise de conclusion, je voudrais reprendre ici des réflexions que j’ai partagées depuis quelques années avec des collègues dans d’autres enceintes, notamment au Conseil Pontifical Justice et Paix. Les télécommunications vont nous faire prendre conscience que le monde est maintenant propulsé vers un univers de convergences. Si, généralement, les sciences exactes symbolisent une forme de progrès, il n’en a jamais été ainsi dans le domaine des sciences humaines, notamment en philosophie. Je m’explique. Les nouvelles découvertes en biologie, en astrophysique, en télécommunication constituent normalement des pas en avant. Ainsi, n’importe quel étudiant inscrit aux études supérieures en géophysique en connaît plus aujourd’hui que Galilée à son époque, bien qu’il n’ait pas le génie de Galilée. En sciences humaines, toutefois, les théories nouvelles ne sont pas nécessairement plus avancées ou meilleures. La pensée de Lao Tseu, de Platon, de Descartes, de Leibniz, de Locke, de Hegel, de Kant demeurent aussi pertinentes aujourd’hui que celles de Heidegger, de Bachelard, de Russell, de Merleau-Ponty, de Camus ou de Sartre. Il en est de même au plan religieux. Certains voudraient en conclure qu’il existe une incompatibilité fondamentale entre les sciences pures et les sciences humaines et religieuses quant à la manière d’envisager les êtres et l’univers.

Or, la fin du vingtième siècle fait apparaître de profondes mutations qui favorisent un rapprochement entre les sciences exactes et les sciences humaines. Les percées en matière de télécommunications sont significatives à cet effet. À mes yeux, ceci transformera éventuellement nos manières de voir et de penser, dans un esprit qui ressemble à ce qui s’est passé à l’époque de la Renaissance. En renouant avec l’Antiquité, des hommes comme Ronsard, du Bellay, Raphaël, Michel-Ange, Pétrarque, Boccace, Dante, Da Vinci et Machiavel ont élargi la notion de l’expérience humaine et expérimentale et celle du maintien du pouvoir, au moment même où, à la suite de ce que Marco Polo avait fait en Asie, d’autres explorateurs, notamment Christophe Colomb et Barthalomeu Dias, s’élançaient vers l’Amérique et l’Afrique. L’imprimerie vint servir et élargir le domaine de la culture alors que la Réforme et le madrigal désacralisaient le latin et une musique dominée par le grégorien. Les barrières géographiques et linguistiques commencèrent à tomber.

Le monde s’est alors beaucoup élargi et sur le plan physique et sur le plan intellectuel. Ceci entraînera l’apparition de nouvelles structures et conjonctures nationales et internationales. Si on donna un sens nouveau aux notions de distance et de connaissance, en revanche, de nouvelles frontières étatiques s’élevèrent dans plusieurs régions, en particulier à la suite des traités de Westphalie de 1648, qui consacrèrent les notions de souveraineté et d’État, telles qu’elles existent encore maintenant.

Le monde d’aujourd’hui connaît des mutations aussi fondamentales. Si le monde se globalise et se tribalise en même temps, je suis persuadé que d’autres mutations toutes aussi importantes vont apparaître progressivement. En effet, toutes recherches actuelles me convainquent que le vingt et unième siècle mènera vers des synergies nouvelles qui commencent déjà à poindre. Ceci dépendra beaucoup des progrès que l’on fera dans l’explication de la nature de la matière et de l’univers, du processus de la connaissance, des mécanismes de la pensée, d’une meilleure perception du fonctionnement de l’esprit et de l’intelligence, des découvertes dans l’espace et dans le monde sous-marin, bref des percées que nous ferons dans une meilleure explication des origines du cosmos et de l’être humain. Les progrès au chapitre de l’intelligence artificielle, du savoir et de l’information, domaines qui vous intéressent ici, seront cruciales. Il est donc important que le Canada et le Québec soient directement associés et non marginalisés dans ces recherches de pointe. Et ceci exigera que l’on dépasse le vedettariat qu’ont engendré la radio et surtout la télévision et que l’on accepte de prêter l’oreille à ceux qui vont au-delà du reportage nécessaire de l’événement courant pour se pencher aussi sur l’analyse des courants profonds et des tendances majeures dans l’évolution de l’humanité.

Or, à ce chapitre, le scientifique rejoint déjà le philosophe, le théologien et le spécialiste des sciences humaines pour tenter d’offrir des explications des êtres et de l’évolution du cosmos. Je crois qu’avec la globalisation des communications et l’entrée dans le virtuel, nous sommes au seuil d’une ère nouvelle qui va bouleverser aussi bien nos vies matérielles, nos façons d’envisager le monde et spécialement nos rapports avec l’univers, sans pour autant nous dissocier de nos problématiques personnelles et collectives et d’une quotidienneté bien accaparante.

J’ai tenté d’expliquer cette tendance en indiquant que l’être humain se définira de plus en plus à partir d’une nouvelle endogénéité (endos: dedans; genos: origine) qui situe l’être humain non seulement face à lui-même et à la société immédiate à laquelle il appartient mais aussi face à une universalité non plus conçue uniquement sur les plans intellectuel et spirituel mais aussi sur le plan matériel1. Le cosmos rejoint de plus en plus physiquement l’individu.

Cette ère nouvelle crée déjà des incertitudes et posera d’importants défis partout dans le monde. S’il faudra toujours compter avec des réalités locales, régionales et nationales, nous devrons également saisir la place croissante de ces phénomènes universels dans la vie des citoyens et des sociétés; par conséquent, nous devrons tous mieux comprendre la nature et l’impact des grandes mutations mondiales. Ceci exigera davantage de réflexions axées sur le long terme, c’est-à-dire sur tous ces changements dont plusieurs sont provoqués et publicisés par les systèmes des télécommunications où les changements sont à la fois rapides et déterminants à cause de leurs effets multiplicateurs à l’échelon de toute la planète. Ceci pose des problèmes non seulement à caractère technologique, économique, politique et juridique, mais aussi à caractère éthique. C’est là un sujet d’une ampleur majeure qu’il faut aussi mettre en lumière à l’instar de ce qui se fait présentement dans le domaine de la biotechnologie.

En réalité, et ce sera ma conclusion, s’il est possible de prévoir plusieurs changements qu’apporteront les réseaux d’information, il est beaucoup plus difficile d’en imaginer la portée sur les plans éthique et moral. Ceci nous obligera à nous poser cinq questions en termes de vision ou ce que nous voulons être, de mission, ou comment nous allons procéder, de valeurs ou en quoi croyons-nous, d’objectifs ou dans quelle direction allons-nous nous engager et de stratégies ou quel est le sens de notre action?

Ces questions nous renvoient évidemment à notre conscience et à une certaine sagesse dont Socrate lui-même a si bien traité en s’interrogeant sur la portée de la destinée humaine. Cette quête de la destiné humaine est toujours d’actualité et évidemment loin d’être satisfaite si l’on tient compte des mutations internationales que je viens de vous communiquer et sur lesquelles je serai très heureux de dialoguer avec vous.


Louis Sabourin