Synthèse du colloque CHRÉTIENS CRÉATEURS DE COMMUNICATION
juin 1996
Capacité créatrice du christianisme
à laube de lan 2000
De quelle douleur ce regard est-il captif?1
Raymond Lemieux
Université Laval
La synthèse dun colloque est une tâche à risque, dont les résultats sont la plupart du temps injustes. Chaque participant à un tel événement y va de ses propres questions et préoccupations. Chacun, en conséquence, entend ce qui sy dit à sa manière. Le choix de questions plus importantes que dautres ne saurait donc quêtre arbitraire. Aussi, pour donner suite à leffervescence de ces deux jours, plutôt que de tenter une quelconque évaluation, il me semble indiqué de cibler quelques uns des défis qui y ont été évoqués, défis qui devraient continuer de stimuler longtemps encore des réflexions de toutes sortes. Poser aujourdhui le problème des communications en christianisme, cest sans doute se donner du travail pour le millénaire à venir!
Trois grands thèmes permettent de regrouper plusieurs des préoccupations exprimées. Le premier, signalé dès louverture du colloque, est celui de la solidarité. Nous y reviendrons. Le deuxième, celui de léclatement contemporain des quêtes de sens. Dans la mesure où cet éclatement renvoie les individus à leurs responsabilités propres quant au sens de leur vie, il impose en effet un contexte inédit à la volonté des chrétiens de confesser leur foi et de la communiquer. Sans doute ne fait-on que commencer à prendre conscience des contraintes liées à cette situation nouvelle: il est donc plausible quelles simposent de plus en plus vivement. Enfin, troisième défi, celui du sens des quêtes religieuses contemporaines. Cette dernière question, prolongement immédiat de la précédente, a souvent été évoquée, au cours du colloque, par allusion, quand on a évoqué le «problème des sectes», par exemple. Elle hante dautant plus curieusement beaucoup de réflexions, comme une sorte dalarme devant un danger appréhendé, mais dont on connaît mal les données.
I. Christianisme et solidarité humaine
La créativité en communication pose une question éthique incontournable: de qui, de quoi les discours et les communiqués énoncés sont-ils solidaires? Cette question est complexe. Et on la reconnu demblée, dès le départ, elle est lourde de conséquences. Que faut-il entendre par solidarité? Certes, celle-ci doit aller beaucoup plus loin que la sympathie verbale pour les autres, les étrangers ou les pauvres. Elle ne se réduit pas non plus à une compassion qui, purement émotive, risquerait de se limiter à ceux qui nous conviennent. La solidarité nest pas une question émotionnelle, mais essentiellement une question politique. Elle représente une décision, prise par des êtres humains au nom de leur participation à la communauté des êtres humains, et non pas une conséquence des émotions ou des penchants quon peut ressentir les uns pour les autres, même si, bien sûr, lémotion peut et doit parfois la nourrir. Quand il en est autrement, elle risque de mener à des aberrations: chacun sélectionnerait selon son goût les souffrances qui mériteront dattirer sa sympathie, chacun choisirait «ses» pauvres. Alors, il sagit dun détournement du réel pour ne considérer le monde quen fonction de soi-même.
Mais comment, dès lors, trouver et exprimer une solidarité réelle, celle qui non seulement parle de lautre mais qui, plus fondamentalement, laisse parler lautre? Celle qui lui crédite un à-propos, même quand sa parole est douloureuse à entendre, même quand elle dérange, heurte ou scandalise... voire, quand elle nest plus quun cri lancé dans la détresse? Comment nos actes de communication peuvent-ils inventer et manifester cette solidarité réelle?
La difficulté de la solidarité renvoie à la crainte de reconnaître la liberté de lautre. Elle exige une extrême attention à ce qui constitue le coeur même de la condition humaine: lêtre humain est un être de langage dont la survie et le développement dépendent de sa capacité à faire confiance à dautres humains. Nous avons reconnu là, dans un premier temps, lessentiel de la problématique de la communication. En dénonçant des solidarités trop peu exigeantes, trop abstraites pour être crédibles, nous avons repéré une sorte de rupture, un fossé, entre le dire et le faire. Et nous pouvons penser que ce fossé nest pas pour rien dans les difficultés contemporaines du christianisme.
On relève en effet dans les communications humaines un curieux paradoxe: souvent, plus on parle dune chose, plus on évite de se compromettre pratiquement à son égard. Parler du malheur des autres, notamment, cest bien souvent éviter denvisager les responsabilités auxquelles il engage. Et plus encore, faut-il le souligner, mettre ce malheur en image, lillustrer, le donner en spectacle. Limage comme la parole deviennent alors une sorte décran, un bouclier pour se protéger de lautre, pour ne pas recevoir les questions quil pose. Elle ne réfère plus à lui quen fonction du danger quil représente, danger de remise en cause du confort qui, croit-on, nous est dû. Il y a là une sorte de processus élémentaire que les mass médias, souvent à linsu même de ceux qui les animent, utilisent à satiété: montrer les malheurs des autres (les étrangers, les chômeurs, les jeunes, les paumés, les fous, etc.) cest conforter son propre bonheur, en exilant, au sens strict, le malheur de sa propre vie. «Le destinataire de limagerie des exclus sabstrait de la scène, senrôle de facto dans le bataillon rassurant des inclus, membre a contrario honorable dun ordre, de ses déclinaisons associatives et institutionnelles»2.
Ce qui sintroduit dans le dire, dès lors, est précisément ce qui sexile du faire, et le langage en devient un refuge contre le risque de laction. Il nous met en présence dun dire orphelin, un dire qui va sans faire. Un tel symptôme de la peur de lautre, remarquons-le, ne se trouve pas seulement dans les Églises, loin de là. Il est présent dans toutes sortes dexpériences humaines, notamment dans nos relations amicales ou amoureuses, par exemple, chaque fois que le discours vient y combler le vide des actes, labsence dengagement réel, le refus du risque à prendre avec lautre.
Ce nest pas là bizarrerie, accident passager. Le dire, en effet, présente des possibilités indéfinies. Il na de frontières que celles que lui donne, dans lactualité de sa parole, un sujet parlant. Le faire, au contraire, manifeste toujours, rapidement, ses limites. Il engage celui qui sy compromet; il lenjoint à pousser plus loin ses efforts. Consciemment ou inconsciemment, il renvoie alors le sujet à lambiguïté de ses gestes, à ses incertitudes, à ses erreurs, voire à ses rêves, quand aux résultats escomptés de son action. Le faire manifeste, incontournablement, la distance entre lintention et la réalisation, entre le vouloir et le pouvoir. «Je ne fais pas le bien que je veux, et le mal que je ne veux pas, je le fais... Misérable que je suis!», déplorait déjà Paul de Tarse (Rom. VII.19; 24-25). Autrement dit, le faire représente pour le dire un risque: celui de la réalité. Aussi, représente-t-il une épreuve de vérité du dire. Cest par la confrontation au faire que le dire se vérifie en vérité. Aussi, un dire qui va sans faire est-il un dire bien difficile à croire...
En contrepartie, le faire qui va sans dire reste, lui, proprement insensé. Ne passant pas à lordre du langage, il naccède pas, non plus, à celui de lhumain. Il reste donc machinique. Ne donnant pas prise à la critique, puisquil simpose de lordre des choses, comme un geste magique, il esquive laveu de ses limites, la responsabilité de ses intentions, la reconnaissance des désirs qui le motivent. Il cesse dêtre une pratique signifiante. Le dire est donc aussi une épreuve pour le faire. Il renvoie ce dernier à léthique de la vérité, exigeant du sujet agissant de rendre compte de ses procédures et de ses intentions, de ses limites, de ses hésitations et de ses incertitudes. Il fait dès lors passer laction de lordre du magique à celui du raisonnable.
Mais accepter ainsi de se rendre transparent pour laisser émerger la vérité du désir, cest se rendre vulnérable. Cest laisser à lautre, encore une fois, la liberté dentrer ou non dans le jeu quon lui propose. Cest, en cela même, une condition incontournable pour que se forment de véritables communautés humaines. Sinon, dans un cas comme dans lautre, celui du dire sans faire comme du faire sans dire, que resterait-il du sujet humain expulsé de sa responsabilité?3.
Tel le paradoxe de la créativité: les plus beaux discours, les communications les mieux élaborées techniquement, sont humainement stériles tant que ceux qui les entendent ne sont pas en mesure de saisir le risque réel pris par ceux qui les tiennent. Cest quils cachent, alors, la vérité du désir qui les anime, puisque celui qui les tient ne se compromet pas concrètement dans ce désir. Tel est aussi la logique du discours chrétien: on peut bien répéter à satiété ses «vérités», tant quun faire nengage pas le sujet croyant dans des actions susceptibles de témoigner de leur pertinence, il risque de tenir bien longtemps un discours vide de sens pour ceux qui lentendent. Il demeure, alors, lettre morte. La confession4 de la foi est tout autant affaire daction quaffaire de discours.
Plus encore, labsence dengagement - et à fortiori un faire qui contre-témoignerait de ce quil dit, en se limitant, par exemple, à la défense dintérêts particuliers alors quil prétend être au service de tous - peut très bien rendre suspecte toute parole proférée par ses commettants. En effet, ne peut-on alors poser la question: que cache un tel discours? Quelles connivences inavouables cherche-t-il à faire oublier? Lhistoire du christianisme nous apprend, de ce point de vue, que cest seulement dans le risque pris avec la souffrance et le manque tels quils se manifestent spécifiquement dans chaque culture, avec ses visages inédits de la pauvreté, que le discours croyant peut devenir un message de liberté. Sinon, il reste un discours de pouvoir. Les expériences spirituelles dont il est héritier, les savoirs dont il est porteur, si riches soient-ils, ne représentent plus rien, quand il en est ainsi, de la «faiblesse de croire», ce fragile espace dhumanité dans lequel les êtres humains sinterpellent5.
Tout discours, quelles que soient son esthétique et sa force de persuasion, risque de devenir ainsi «un langage de violence»6, manifestant une distorsion croissante entre ce qui est dit et ce qui est fait. Et contre une telle violence communicationnelle, la parade, toute naturelle, est la passivité: elle consiste à renvoyer le message entendu à linsignifiance. Or nest-ce pas là le mode selon lequel bien des discours chrétiens sont désormais reçus? Répétés à satiété, ils sont entendus dans lindifférence; on les respecte, on ne les contredit pas, on les ignore. On fait comme si rien de neuf ne pouvait en sortir. On sait déjà tout, à leur propos...7
Le défi de la communication de la foi, dans un tel contexte, est bien de montrer en quoi cette foi change la vie. Et en premier lieu, la vie de celui qui prétend la communiquer.
Ne nous attardons pas ici sur les causes, présumées ou vérifiées, de la perte de crédibilité des discours chrétiens dans le monde contemporain. Beaucoup dhypothèses ont été soumises à ce propos au cours de ce colloque. Dégageons plutôt, en continuité des remarques précédentes, quelques conséquences logiques de cette nécessité daccorder les discours et les pratiques chrétiennes.
Premièrement, si la crédibilité dun discours se révèle dans le faire dont il témoigne, et non en lui-même, on peut penser que sa fécondité créatrice se révélera non pas sur le coup, mais dans laprès coup, cest-à-dire là où on peut la vérifier. Cela devrait inciter à rester prudent devant toute prétention au succès immédiat. Les lieux du faire, au moment précis où ils se déroulent, restent le plus souvent ambigus. Cest plus tard quils révèlent leur fécondité.
Lexpérience historique, à ce propos, nous est précieuse. Les grands fondateurs et réformateurs médiévaux, par exemple, ont bien connu, de leur vivant, les angoisses et les hésitations communes au monde de leur temps. Ils en ont même parfois reproduit les erreurs courantes: dans un monde où la violence entre clans et face à létranger était encore omniprésente, par exemple, ils ont pu accepter eux aussi ce type de violence. Bernard de Claivaux na-t-il pas prêché la deuxième croisade? Mais, dans laprès-coup, dautres aspects de leur oeuvre se sont avérés féconds, renouvelant, dans la durée, lidéal chrétien. Leur créativité sest dès lors avérée féconde; elle a représenté linscription, dans lhistoire, dune altérité permettant de fuir le conformisme.
Pour surmonter les ambiguïtés du temps présent, il faut, bien sûr, une confiance inébranlable en là-venir. Mais nest-ce pas là précisément ce que suppose la notion même dacte de foi? Actualiser une vision du monde non pas seulement fermée sur les limites de son expérience immédiate, mais ouverte à linconnu? Non pas miser sur des succès immédiats, mais sur un travail à long terme dans le temps.
Engageant profondément le désir de celui qui en vit, la foi représente ainsi, dans laction, un véritable risque pris avec lhistoire. Peut-être est-ce là une réalité que le christianisme de notre époque, à la fois traumatisé et fasciné par lefficacité à court terme de la rationalité technicienne, oublie trop facilement. Lhypothèse mériterait en tous cas den être sérieusement étudiée. Dans certains domaines concrets daction, comme lenseignement religieux par exemple, les constats déchec à répétition pourraient alors être rattachés moins à la qualité des programmes, ou à celle des enseignants, quà la rupture entre le dire et le faire, au fossé, que tout enfant perçoit si rapidement, entre les discours des adultes et leurs engagements effectifs, ces engagements qui exigeraient que leur pratique religieuse ne se réduise pas à des gestes liturgiques plus ou moins intégrés à la vie mais se propose comme un véritable risque pris avec la vie.
Attention! En évoquant aujourdhui cette rupture, il ne faudrait pas croire que de tels lieux dengagement nexistent pas. Bien au contraire, le christianisme contemporain, dès quil sort des douillettes héritées des siècles de «chrétienté», manifeste souvent une vitalité bien réelle. Mais cette vitalité paradoxale8 se cantonne trop souvent dans les marges des institutions établies. Pensons ici aux engagements dans les quarts-mondes urbains dont témoigne, entre autres, le livre auquel un prix a été attribué au cours de ce colloque, le Chic Resto Pop. Pensons aux formes nouvelles de vie religieuse qui, non sans ambiguïtés parfois, cherchent à réinventer pour le monde contemporain des lieux dexpérience spirituelle authentique, comme à dautres époques, dautres formes ont permis de relever des défis bien réels, ayant aujourdhui perdu de leur actualité.
On peut ainsi trouver, dans lhistoire du christianisme, des périodes de créativité remarquables. Le douzième siècle, par exemple, en a été une par ses réformes monastiques et, notamment, linvention des ordres mendiants. Le dix-septième a intégré dans la vie religieuse une nouvelle conscience intellectuelle et urbaine, actualisant, avec un siècle de retard, les idéaux du Concile de Trente; le dix-neuvième, en creux des bousculades révolutionnaires, a vu la difficile émergence de la pensée sociale. Non sans paradoxe, cette fin de vingtième siècle est peut-être elle aussi une période de créativité chrétienne dont lhistoire retiendra des accents originaux. Mais encore faut-il, pour aujourdhui, apprendre à reconnaître cette créativité. Elle se présente souvent dans les lieux éloignés de nos habitudes.
Blessé par la modernité, le christianisme occidental nest plus au centre du monde, ni même du monde chrétien. Il faudra bien, un jour, prendre compte du fait que son centre de gravité sest déplacé, quil nest plus dans lOccident nanti mais du côté des peuples laissés pour compte. Mais si on est en droit de trouver extraordinaire la créativité du mouvement cistercien, au douzième siècle, quelques soixante-dix fondations nouvelles ayant vu le jour du vivant même de Bernard de Clairvaux, comment ne pas sextasier sur les deux cent quarante-cinq implantations contemporaines des soeurs de Mère Teresa? Certes, le monde daujourdhui possède des dimensions bien différentes de celles de lEurope médiévale. Mais osons le dire, le christianisme daujourdhui peut, lui aussi, être créateur. Jusquà quel point sa créativité émerge-t-elle à la conscience commune des fidèles, à leurs actes de communication ordinaires? Voilà une autre question. Jusquà quel point les discours institués sont-ils solidaires de cette créativité? Jusquà quel point les efforts de communication des institutions chrétiennes sont-elles, au contraire, en connivence consciente ou inconsciente avec des choix de société aliénants? Voilà des interrogations critiques qui émergent, elles aussi, de ce colloque, et qui doivent être posées.
II. Léclatement des quêtes contemporaines
Tout le monde sentend désormais là-dessus: la créativité du christianisme doit se déployer dans un contexte culturel nouveau, celui dune sécularisation globale de la société. On me permettra de ne pas insister ici sur les causes et la genèse de cette situation. On trouvera ailleurs de nombreux textes accessibles et fort pertinents à ce propos9.
La sécularisation est un effet de la modernité. Quentend-on par là? Il sagit essentiellement du développement dune culture qui ne repose plus sur des communautés dappartenance, naturelles ou non, proposant à leurs membres une même histoire, une même vision du monde, des croyances homogènes, mais dune culture qui valorise avant tout la performance des individus. Pour réussir, pour trouver une place, il ne suffit plus désormais dappartenir à un groupe, il faut avant tout être productif, réaliser des choses. Du moins est-ce là ce quon enseigne aux enfants, dès le plus jeune âge, quel que soit le type décole quils fréquentent. De là, également, le sentiment déchec, voire la honte vécue par ceux qui ne réussissent pas ou qui, tout simplement, ne répondent pas au standards communs de la réussite. Dans les sociétés modernes, la valeur (des humains comme des objets) ne résulte pas de la reconnaissance de leur être, mais du pouvoir, réel ou virtuel, quils se donnent de réaliser des choses.
Cela implique plusieurs conséquences.
Tout dabord lindividu, dans sa quête de sens comme dans ses efforts de réalisation, se retrouve seul. Il ne peut compter que sur lui-même. On a tout dit de lindividualisme des sociétés contemporaines et de la solitude qui lui est corollaire. Il ne faudrait pas oublier cependant que cet individualisme et cette solitude ne sont pas choisis. Ils sont au contraire des conséquences obligées de ce qui fait le moteur du fonctionnement social: la concurrence.
Celle-ci, en effet, domine tout univers performatif. Quand il faut sans cesse se dépasser pour sinstruire, gagner sa vie, faire carrière, etc., toute contrainte ne contribuant pas directement à donner plus de force à sa performance devient tout naturellement un handicap, une entrave. Ainsi, nest-ce pas par hasard que la famille, parmi toutes les institutions occidentales, soit devenue si fragile, aujourdhui, en plus dêtre réduite à sa dimension minimale, «nucléaire». Dans un contexte où chacun place en haut de son échelle de valeur sa réussite personnelle, définie selon les canons financiers et sociaux dune société par ailleurs matérialiste, supporter une famille - comme on dit - ne peut être quun obstacle à cette réussite. Lindividu engagé dans la compétition tous azimuts est amené à se désolidariser des groupes naturels qui auraient été autrefois essentiels à sa vie. Les enfants, les parents âgés, sont devenus des «personnes à charges» dans nos rapports dimpôt... La famille, le voisinage, le village, la région, voire la nation, toutes ces réalités autrefois reconnues comme «naturelles», sen trouvent dangereusement affectées, de même que les solidarités électives, les amours, les amitiés, les paroles données et, évidemment, la référence à une lignée croyante.
De plus, dans un univers compétitif, le coût à payer pour faire sa place suppose, bien sûr, de déplacer les autres. Cest une loi qui sapprend très vite, dès le monde scolaire, mais aussi, de façon éminente, dans le sport, les arts et la plupart des professions socialement valorisées, dont le modèle est précisément celui du sport de compétition, «où le gagnant prend tout», creusant tout naturellement les inégalités et débouchant, finalement, sur un «immense gâchis»: les meilleurs talents de la société sobstinent là où les récompenses sont spectaculaires pour quelques-uns, mais le nombre des perdants est incalculable10. Plus on y «réussit», généralement, plus on se retrouve seul, acculé à sacrifier tout lien qui risquerait dhypothéquer les performances recherchées.
Face à la mondialisation de léconomie libérale, la solitude de lindividu représente désormais un défi mondial. Quand une usine ferme au Saguenay, par exemple, ce sont des centaines de chercheurs demploi qui viennent à Montréal! Quand les économies dAfrique, dAmérique du Sud ou de nimporte quelle région du monde ne peuvent plus assurer le développement des peuples qui habitent ces régions, ce sont les sous-prolétariats urbains qui se gonflent toujours davantage, mondialement. La globalisation de la culture se conjugue ainsi avec latomisation du bonheur et lenfièvrement endémique de la violence.
On na pas besoin daller beaucoup plus loin pour expliquer léclatement contemporain des quêtes de sens. Il sassocie tout naturellement à leffritement des encadrements traditionnels, si efficaces autrefois sur le plan moral et culturel, tels que les assuraient les institutions religieuses. Entendons-nous, cependant: ce nest pas cet effritement qui produit léclatement, comme dans une relation de cause à effet. Les deux réalités relèvent dune même logique, celle dune régulation sociale globale qui simpose, désormais, non plus du lieu des appartenances mais de celui des performances. Les grandes traditions croyantes se soutenaient autrefois de communautés humaines réelles, dont elles pouvaient assumer lunité. Elles se réfèrent aujourdhui le plus souvent à des communautés virtuelles, dont les appartenances, quand elles sont autres que nominales, représentent des fidèles dispersés et soumis à des impératifs de vie hors de leur contrôle.
Que peut donc faire lindividu, dans une telle situation?
III. Le sens de la quête
La modernisation des cultures na pas signé larrêt de mort des religions. Bien au contraire! Elle préside cependant à leur éclatement. Là où on était habitué à voir des ensembles homogènes, dominés par lune ou lautre des confessions chrétiennes, on trouve désormais une multitude de groupes, de réseaux, de croyances, dexpériences religieuses des plus diverses. Et du lieu même des Églises, souvent, il est devenu difficile de dire qui en est à lintérieur et qui en est à lextérieur. Où passe la frontière entre les valeurs chrétiennes et les valeurs profanes, les visions du monde héritées des traditions et celles qui simposent par la force des modes de vie contemporains?
La globalisation, telle que nous venons de la rencontrer, est leffet conjoint de léconomie, de la technologie et des communications. La première donne désormais place à des concentrations mondiales du pouvoir. La deuxième est indifférente aux frontières mais représente un processus de sélection implacable, ne donnant de signification sociale quaux top models. La troisième instance, celle de la communication, relève de la masse et est dominée par les bien nommés mass médias. Régulièrement, les hauts et bas clergés au service de ce pouvoir global, véritable religion du temps présent laissant bien peu de place à lintelligence critique de ses enjeux, proclament ses bienfaits. Ils annoncent à tous vents la venue prochaine, mais toujours virtuelle, dun messie nouveau: léquilibre des marchés. Le monde serait enfin sauvé, lordre des choses instaurerait la fraternité universelle, fille naturelle du progrès technique et du laisser-faire économique.
On connaît bien ce discours. Ce quil faut souligner cependant, cest que cette logique du marché plus ou moins aveugle, désormais, ne sapplique pas seulement aux biens matériels. Elle concerne également, et de façon de plus en plus générale, les biens quon peut dire «spirituels», ceux dont chacun estime avoir besoin pour donner du sens à sa vie, pour son «salut». Elle détermine aussi les quêtes de sens qui, dans le monde contemporain comme dans tous les autres, traduisent le manque à être, la souffrance des humains.
Langoisse que manifestent les dysfonctionnements sociaux que sont la violence, le décrochage des adultes comme des jeunes dans le syndrome du no future, la fuite dans toutes les formes doubli, non seulement les drogues dures qui détruisent la santé psychique et physique, mais aussi les drogues douces, tout aussi débilitantes à long terme, que sont la surenchère du jeu, du spectacle, de la télévision, cette angoisse nest-elle pas le premier symptôme du mal que lon a à donner du sens à sa vie? Combien de vies délabrées, combien de détresses vécues, pour jalonner la route du bonheur universel programmée par les idéologies contemporaines? Mais ces vies ne représentent-elles pas lenvers même dun discours global faisant du sens le résultat automatique de la mécanique socio-économique, indépendante des choix humains? Ne représentent-elles pas la souffrance commune, celle qui est effet dun no sense et dun no future népargnant personne, tant chez les adultes que les jeunes? Or cest précisément là, dans cette souffrance le plus souvent non partagée, ce manque à vivre imposé en creux du sens commun défaillant, que se nourrissent les groupes, les sectes, les mouvements religieux, les expérimentations spirituelles, les croyances, si diversifiées de nos jours, bigarrées, souvent fantaisistes, parfois inquiétantes.
Certes, il faut apprendre à en critiquer les modes, à reconnaître pour ce quils sont ces avatars du sens qui soffrent désormais comme autant de marchandises plus clinquantes les unes que les autres, sur un marché ouvert, et qui se prétendent capables de combler les manques, de guérir les écorchures et détancher les soifs de vie. Il faut dénoncer les aventuriers qui, là comme ailleurs, font profit de la souffrance des autres, prenant prétexte de la vulnérabilité inhérente à toute quête, à tout sentiment de manque, pour manipuler plus ou moins ouvertement les consciences. Il faut le dire, il y a danger mortel dans toute représentation du salut qui se donne comme un salut déjà atteint, qui prétend arrêter les quêtes humaines et donnant des réponses définitives aux besoins de sens. Les mécanismes sectaires, de ce point de vue, sont clairs. Leur logique est porteuse de mort dès lors quelle aliène le sujet dans un savoir sur le sens qui se présente comme le seul possible, le seul nécessaire. Le suicide physique auquel elle conduit parfois, en est le plus éloquent de tous les symptômes: il consiste à payer de sa vie pour que sa vie ait un sens.
Mais justement, voilà le problème: quand la quête de sens mène au suicide cest quelle est, pour celui qui sy donne, dune importance capitale. Ce dont elle témoigne est bien une souffrance fondamentale. Aussi, ne faut-il pas trop braquer son attention sur le symptôme, et tenter plutôt den chercher les causes. On risque, à mettre trop dénergie à dénoncer les sectes, doublier la forêt quen cache les rideaux darbres: cest bien de quête de sens quil sagit dans tous ces mouvements, les plus «ouverts» comme les plus fondamentalistes, à lintérieur comme à lextérieur du christianisme. Et ce nest pas dhier que les uns comme les autres ont trop souvent cette tendance à arrêter les quêtes de sens de ceux qui sont les adeptes, à se considérer comme les seuls purs. Mais quelles que soient leurs positions et leurs insuffisances, ils ne font, encore aujourdhui, que manifester la force paradoxale de ces quêtes, au point que certains sont prêts à y sacrifier leur vie.
En fait, le comportement de nos contemporains sur le marché du sens nest malgré tout que très rarement sectaire. Quoique soit donnée au phénomène des sectes une très grande importance médiatique, le rapport au sens le plus ordinaire est celui qui se structure plutôt dans ce qui représente une culture religieuse de masse: non plus celle des institutions traditionnelles, ni celle des groupes nouveaux qui témoignent dexpériences plus ou moins excentriques, mais celle de monsieur et madame tout le monde qui trouve sur le marché du sens des biens de salut à la fois offerts à tous et susceptibles de satisfaire chacun, dans son cheminement particulier.
Il ne faudrait pas prendre ici le terme de masse dans un sens exclusivement négatif. La culture de masse présente, en effet, un remarquable paradoxe: elle soffre à la fois à tous et à chacun. Elle sadresse à tous, indépendamment des classes, des origines, des histoires particulières; elle se prétend capable de satisfaire tous les besoins. Mais en même temps, elle prétend donner à chacun la possibilité de réaliser ses aspirations, de faire de sa vie un succès, à sa façon. Elle établit ainsi la conjugaison imaginaire du tous et du chacun. Dès lors, tout en généralisant, elle individualise, et tout en personnalisant, elle nivelle. Et il en va sur le marché des biens de salut comme dans nimporte quel autre marché des biens de consommation. La consommation de masse propose aux individus un nombre indéfini de possibilités de réalisation personnelle, comme la bien remarqué Gilles Lipovetsky11. Elle le fait, la plupart du temps, par la proposition de plaisirs instantanés et lexploitation de valeurs éphémères, mais elle se donne néanmoins comme une prétention à la liberté. Par rapport aux institutions et modèles traditionnels, elle représente une libération de lindividu. Mais cet individu qui se veut enfin autonome, est en même temps devenu une sorte d«atome», une valeur négligeable dans un ensemble qui le dépasse et le laisse sans véritable pouvoir. Il est perdu, en quelque sorte, dans lenfer des choses.
Sans doute est-ce là un des principaux moteurs de ce que certains appellent le «retour du religieux» contemporain. Phénomène étrange en vérité, dont on hésite à savoir sil faut linterpréter en termes de refoulement des vieilles images sacrées ou de résistance au rouleau compresseur des mécanismes de marché et de la sacralité propre à leur mode de pensée unique. Quoi quil en soit, léclatement contemporain du spirituel se nourrit de lindividualisme choyé par la culture de masse. Sur le marché du sens, croyances, rites, comportements, pratiques, héritages traditionnels ou expériences ésotériques, peu importe, se présentent comme autant de panacées supposées guérir les maux du monde. Chacun est invité à y trouver «ce dont il a besoin», à charge, bien sûr pour les producteurs concernés de créer ce besoin si celui-ci nest pas trop évident. Porté par la culture de masse, le «spirituel» se présente alors comme la possibilité offerte à chacun de donner à sa vie un relief original. Pour cela, il met en vitrine autant de «biens de salut» que lautorise la saine concurrence. Il les pare des plus beaux attraits, pour convaincre le consommateur quil trouvera chez eux le meilleur rapport qualité/prix.
Quelques-uns saccrochent à lun ou lautre de ses produits au point den faire véritablement une panacée. Certains en meurent. Mais tant dautres meurent, sur dautres types de marché, par excès de sport, de travail, dalcool ou de drogue, réfugiés de loubli ou chevaliers de lillusion. Pour la foule, la culture religieuse de masse est avant tout une culture de circulation: à la fois semblables et différenciés, les individus déambulent, non sans affecter un certain détachement, devant ses multiples vitrines du sens comme ils promènent leur flegme devant les vitrines dun centre commercial, par un samedi pluvieux.
On a beaucoup parlé au Québec, à ce propos, de «religion à la carte»12. Empruntée au monde de la restauration, la métaphore nest pas sans intérêt: chacun, en effet, a tendance à composer son menu religieux selon ses besoins ou, plus encore, selon ses goûts. Mais il y a sans doute davantage. Il sagit plutôt ici de parcourir le monde, de voyager, de se déplacer pour expérimenter ce qui soffre des diverses perspectives de sens, la plupart du temps sans en retenir une en particulier, mais en cherchant, en chacune, ce qui pourrait éventuellement apporter un plus de vie.
Plus que de repas, cest de routes à parcourir quil est ici question. Chacun, laissé à lui-même, confectionne ses itinéraires de sens. Et dans ces itinéraires, chacun parcourt une histoire spirituelle singulière, une histoire de vie marquée à la fois par la qualité intrinsèque des produits quil aura consommés et par le désir daller toujours plus loin, davancer.
Sil est un caractère remarquable du rapport contemporain au religieux en Occident, cest bien, en effet, son instabilité. On passe dun produit à un autre. «Je sais que mes croyances ont changé considérablement de mon enfance à mon âge adulte», nous ont avoué nombre dinformateurs, à ce propos, «il ny a pas de raison quelle ne changent pas encore». «Dans dix ans, je ne serai pas ce que je suis aujourdhui; jaurai fait de nouvelles expériences; mon rapport au monde aura changé, et tout probablement mes croyances aussi»13. Mais de quelle nature est cette instabilité? Est-elle seulement caprice, inconstance, comme on pourrait trop rapidement le penser, ou nest-elle pas, plus pertinemment, recherche et quête? Ne se constitue-t-elle pas comme une errance, une aventure (ce que connote le terme ditinéraire) du fait même quelle ne trouve pas, dans les expériences qui lui sont offertes, la satisfaction qui pourrait larrêter? Quand il en est ainsi, cest le contraire même de la logique sectaire quelle met en scène: non pas lenfermement, mais louverture indéfinie...
Les itinéraires de sens, aujourdhui, sont multiples. Ils sont aussi très souvent paradoxaux, bizarres, excentriques, capricieux, insolites, saugrenus... Le problème nest pas de juger de leur qualité. Personne ne possède des critères de vérité à légard de lhistoire de salut des autres. Au contraire, toute quête de sens, quels que soient ses itinéraires, farfelus ou conventionnels, traduit le rapport original à une souffrance, à un manque de sens, un manque qui donne lieu, précisément, au désir dautre chose. Devant le caractère plus ou moins bizarroïde du monde religieux daujourdhui, avant de juger, peut-être faudrait-il convenir du fait que plus sont grands les risques pris par les sujets pour donner du sens à leur vie, plus sont hasardeuses les voies quils utilisent, plus la souffrance à lorigine de leur quête doit être profonde.
Or, une telle perspective questionne en profondeur, elle aussi, la responsabilité fondamentale des chrétiens dans leur rapport à lhumanité, la mission du christianisme dans lhistoire. Jai tenté de souligner, dans ma première intervention à ce colloque, comment loriginalité des chrétiens dans lhistoire pouvait être reconnue dans le fait quils ont été appelés, de façon radicale, à témoigner de lAutre. Nest-ce pas encore une fois cette problématique qui surgit aujourdhui? La responsabilité chrétienne, oserais-je avancer, nest pas encore aujourdhui de juger des quêtes des autres, mais de reconnaître quil y a bien là quête, et dapprendre à laccompagner avec le maximum dempathie, de se rendre solidaire de la souffrance quelle représente, cest-à-dire du manque à être au monde partagé par tous.
Comme lavançait le philosophe Emmanuel Levinas, de tradition judaïque: «la Révélation nest pas un privilège, pour celui qui lentend, mais bien une responsabilité». Rien, en effet, ne garantit le salut du chrétien davantage que celui des autres. Dentendre, dans son histoire, une Parole autre, cependant, le met en demeure dêtre à son tour à lécoute des autres, de saisir le visage dautrui non pas comme celui dêtres manqués mais comme celui dêtres partageant avec lui lessentiel de lhumanité, la quête de sens. Cest là ce que Levinas appelle une «difficile liberté»: «Je suis responsable dautrui sans attendre la réciproque... La réciproque cest son affaire et non la mienne»14.
Certes, une telle tâche nest pas de tout repos. Accompagner lautre nest pas lencadrer, ni même le guider. Se rendre solidaire de sa quête exige louverture dun chantier intellectuel qui, sans être neuf, naura jamais fini dêtre exploré. Nous dirions volontiers dailleurs que cest là un chantier privilégié de la théologie, en entendant ce terme dans son sens le plus traditionnel, non pas un discours savant mais un travail, nécessaire, de la foi en quête dintelligence, comme disait Anselme de Cantorbéry, au onzième siècle.
Intelliger, cela veut dire chercher les outils pour comprendre ce que signifient les quêtes de sens contemporaines. Intelliger le monde dans la foi, cela veut dire non pas tenter de contrôler ce monde, mais bien se rendre solidaire de lespérance que représentent les quêtes quon y trouve, tout en reconnaissant la relativité de leurs formes, de même que la relativité des mots et des images dans lesquels se livre notre propre expérience de sens.
Pour cela, trois conditions, au moins, sont nécessaires. La première consiste à faire leffort de comprendre le monde contemporain, ses richesses comme ses impasses. La deuxième est de saisir ce quy représentent désormais la multitude des formes religieuses quon y trouve. La troisième, tout aussi incontournable, consiste à se donner la peine de connaître à fond sa propre tradition, de façon à en saisir loriginalité en ce quelle a de plus radical, dans et au-delà de ses vicissitudes historiques.
La question majeure que pose le marché du sens au christianisme, dès lors, est sans doute la suivante: celui-ci na-t-il pour fonction que de mettre en vitrine des biens de salut parmi dautres? Certes, ses produits peuvent revendiquer une noblesse découlant de millénaires dhistoire; certes, ils sont souvent mieux ficelés que dautres, mieux éprouvés par lexpérience séculaire, enracinés dans un rapport à labsolu qui, pour le croyant, na pas déquivalent ailleurs. Mais pour celui qui croit autrement, ne se trouvent-ils pas finalement dans la même position que tous les autres?
Le défi de la créativité chrétienne, dès lors, nest-il pas de reconnaître - ou dinventer - les voies dun rapport à lhumanité, dans un monde que laube du troisième millénaire lui ouvre dune manière complètement inédite?
Raymond Lemieux