Conférence prononcée
lors du petit déjeuner causerie Communications et Société
le 26 octobre 1999.


L'excès en information est-il nocif?

Bernard Descôteaux

directeur, LE DEVOIR



Excès d'information

Certains s'étonneront peut-être que l'on s'interroge aujourd'hui sur l'excès en information. Spontanément, on dira que le citoyen n'est jamais trop informé, que le slogan "la modération a bien meilleur goût" ne s'applique pas ici, car ce que l'on recherche, au nom même de la santé de notre vie démocratique, c'est que l'information circule toujours davantage. La libre circulation des idées est l'essence même de la démocratie, son fondement. À l'inverse, la dictature repose sur le contrôle de l'information et des idées. Aussi, ce n'est certainement pas mon intention de contester aujourd'hui l'importance du rôle de la presse. Nous parlerons plutôt de son pouvoir et des excès que son exercice occasionne.

Le pouvoir de la presse est indéniable. Il est d'autant plus grand qu'il est informel, insaisissable. On l'a baptisé le quatrième pouvoir en acceptant le fait que ce quatrième pouvoir vient compléter les trois premiers, l'exécutif, le législatif et le judiciaire. Certes, des lois régissent l'activité de la presse, mais on ne peut pas dire que le quatrième pouvoir soit institutionnalisé comme les trois autres. Il s'incarne dans des entreprises, des journalistes, des idées et...des lecteurs, des téléspectateurs et des auditeurs. Ce quatrième pouvoir, les trois autres, l'exécutif surtout, s'en méfient. De tout temps, on a tenté de contrôler la presse, aussi bien pour se protéger que pour renforcer son propre pouvoir. Ceux qui ne réussiront pas l'accuseront alors d'avoir trop de pouvoir.

La question n'est pas ici de savoir si la presse a trop de pouvoir. Une réponse rapide à cela consisterait à dire que le pouvoir quel qu'il soit devrait, comme la richesse, être distribué le plus également possible. La question consiste plutôt à savoir si la presse joue bien ou mal son rôle. La réponse est, on le devine, pas toujours! Son histoire est faite de beaux et de moins beaux moments. Il faut le reconnaître, la presse a parfois été complaisante. Il lui est arrivé aussi d'abuser de son pouvoir. Il y a eu et il y aura des excès sur lesquels il ne faut surtout pas se fermer les yeux. Pour demeurer crédible, le quatrième pouvoir soit se soumettre comme les trois autres pouvoirs à la critique. Lorsque l'on fait métier de critiquer les autres, il faut avoir assez de maturité pour accepter les reproches que ceux que l'on veut servir, les citoyens, nous adressent. C'est la garantie d'une presse en santé et vigoureuse.

Les excès de la presse ne sont pas, à mon sens, beaucoup plus graves aujourd'hui que ceux que l'on a connus par le passé. Je dirais même que la presse québécoise est certainement en bien meilleure santé qu'elle ne l'était à la fin des années 50 et au début des années 60. La déontologie professionnelle n'était pas bien vigoureuse lorsqu'on acceptait, comme pratique courante et normale, le système des enveloppes bien remplies que politiciens, avocats, entrepreneurs glissaient plus ou moins discrètement aux journalistes. Maintenant, les problèmes de la presse sont d'un autre ordre, ce sont les problèmes d'un monde en profonde mutation, sinon en véritable révolution.

Le monde des médias se déstructure et se restructure en effet continuellement depuis quelques années. Leur nombre augmente constamment, de nouveaux types de médias apparaissent avec comme conséquence que l'offre d'information est en croissance incessante. L'information est de plus en plus disponible, elle envahit nos vies, au point que certains osent parler, comme l'a fait dans un récent livre Ignacio Ramonet, le directeur du Monde diplomatique, de la "Tyrannie de l'information". La formule est peut-être un peu emphatique, mais elle fait image.

Les révolutions ont ceci de particulier qu'on ne les voit pas vraiment venir. Certes, on nous les annonce. Les signes avant-coureurs sont là sans que l'on arrive à les discerner vraiment. Et tout à coup on réalise que l'on est en plein dedans. Et c'est ce qui nous arrive. Le monde des communications et celui de l'information explosent littéralement. Pour en prendre la mesure, il s'agit de retourner en arrière. Dans les années 60, 70 et même 80, la presse écrite dominait le monde de l'information. La radio et la télévision étaient là, de plus en plus présentes, mais les journaux étaient la référence. Ils donnaient le ton. L'information à la télévision était accessoire, son mandat premier étant alors le divertissement. Maurice Duplessis, Daniel Johnson père, John F. Kennedy ou Jean XXIII mourraient-ils? Tout au plus avions-nous droit à une brève interruption des émissions pour nous signaler l'événement, le tout accompagné de la diffusion d'un peu de musique funèbre. Parce qu'il s'agissait de personnages marquants, on nous présentait une émission spéciale le soir, puis on avait droit à la télédiffusion en direct de leurs funérailles. Les seuls autres événements diffusés en direct alors étaient la parade de la Saint-Jean Baptiste et les matchs du Canadien.

Aujourd'hui, tout est prétexte à de l'information en direct. La mort du plus banal des politiciens nous est annoncée dans la minute qui suit son décès et l'on assiste en direct aux conférences des Premiers ministres, aux négociations du front commun, à la guerre du homard, sans oublier la guerre du Golfe. Merveille que tout cela puisque tout citoyen, quel qu'il soit, devient un témoin privilégié de l'actualité, de toute l'actualité… ou presque.

Cette mutation est le fruit de la révolution dans le monde des communications. Quand McLuhan disait, il y a de cela déjà plusieurs décennies, que "the medium is the message", il soulignait entre autres chose l'importance qu'allait prendre dans l'avenir le médium. Les premiers satellites de communication nous annonçaient le phénomène de la mondialisation. La première frontière à être abolie fut tout simplement technologique. L'information circulant librement, les frontières politiques se mirent à leur tour à tomber. Le mur de Berlin devenait alors un symbole dérisoire qui s'effondra comme fétu de paille ridicule.

La révolution technologique a rendu possible des choses qu'on n'imaginait pas en 1960. L'arrivée du numérique est ce qui a changé radicalement le monde de l'information. Comment pouvait-on penser faire de l'information télévisée instantanée lorsqu'il fallait filmer un événement se déroulant à l'Assemblée nationale à Québec sur une pellicule que l'on envoyait développer dans un laboratoire de Sainte-Foy puis que l'on transmettait par autobus à Montréal où l'on procédait à un montage avant de diffuser. Aujourd'hui, le satellite remplace l'autobus, la bande vidéo, la pellicule, les consoles numériques de montage, les ciseaux et la colle du monteur.

L'outil existant, il s'agissait de s'en servir, ce que l'on fit pas à pas. Un moment tournant fut l'incendie des BPC à Saint-Basile-le Grand en 1988. La tragédie qui s'y déroulait fut jugée suffisamment importante pour que l'on permette à tous les citoyens de vivre ce drame en direct. Puis ce fut la crise d'Oka à l'occasion de laquelle on franchit un autre échelon. Déjà, le Canada anglais disposait pour sa part de la première chaîne d'information continue avec News World, ce qui nous avait permis de vivre en direct le psychodrame de l'échec de l'accord du lac Meech. Mais surtout, il y eut en janvier 1991 le déclenchement de la guerre du Golfe que CNN nous fit vivre en direct du Koweït, de l'Irak, d'Israël, d'Arabie saoudite. A travers notre téléviseur, nous étions directement sur le champ des opérations, pouvions-nous croire. On peut prendre alors la pleine mesure de la force nouvelle de la télévision comme moyen d'information.

Aujourd'hui, la télévision est la première source d'information de 76% des Québécois, selon un sondage CROP effectué en mars 98 pour le compte du Conseil de presse du Québec. En fait, deux Québécois sur trois (69%) jugent que la télévision est le média qui répond le mieux à leurs besoins. Viennent ensuite le journal quotidien (14%), la radio (12%), les magazines et les hebdos chacun 1%.

La prédominance de la télévision est un fait sur lequel on ne pourra revenir avant bien des années. Le recentrage que l'on a vécu ces dix dernières années n'est toutefois pas terminé. Les chaînes d'information continue, propriétés de grands réseaux, seront le fer de lance d'une stratégie consistant à décliner sur différents supports la même matière première. Bientôt, on verra l'information se décliner en plusieurs couleurs, en plusieurs formats, en plusieurs habillages. Il y aura l'habillage télé nouvelles générales, l'habillage téléspécialisée de l'information continue, l'habillage web du site Internet, l'habillage journal quotidien national ou local, puis l'habillage magazine, le tout mis en forme et offert par la même entreprise de presse. Cela est à peine de la prospective. La réalité se trouve déjà au Chicago Tribune où le même journaliste rédige la même nouvelle à la fois pour les stations de télé, les sites web et les nombreuses éditions nationales et régionales de ce journal. Ne vous inquiétez pas, la réalité rejoindra bientôt la fiction au Québec. Regardez tout simplement ce qui se passe chez Quebecor où l'on se préoccupe beaucoup ces temps-ci de créer une synergie entre le Journal de Montréal, le réseau de télévision Quatre Saisons et son portail Internet Canoë. Cela, c'est pour demain. Après-demain, ce sera autre chose car le monde des médias s'adapte constamment aux nouvelles possibilités que lui offre la technologie. À cela, il ne faut pas pouvoir penser résister.

À toute chose, il y a du bon et du mauvais. Le bon est qu'il se fait de plus en plus d'information, qu'elle est de plus en plus accessible, sous des formes particulièrement intéressantes. Lors du conflit au Kosovo, nous étions tous devant nos écrans et nombreux sont ceux qui zappaient d'un canal à l'autre pour en voir davantage, qui achetaient le journal du lendemain et des magazines la fin de semaine suivante pour mieux comprendre, sans oublier de visiter les sites web de la BBC, du Washington Post, de l'Otan et de quelques autres. Pour qui aime l'information, la période que nous vivons est passionnante. L'information, l'on en a autant que l'on en veut et même un peu plus.

Le revers de cette médaille est qu'on assiste à des excès et à des dérapages. La situation de surabondance de produits d'information que l'on connaît exacerbe les comportements concurrentiels. L'information devient plus que jamais affaire de commerce et d'entrepreneurs qui sont de plus en plus nombreux à ne rien connaître à l'information. En période de mutation et de changement, il est inévitable que les choses aillent parfois dans toutes les directions. La concurrence autorise toutes les audaces. Dérapages, glissements, oublis sont inévitables, conséquence directe de la course aux cotes d'écoute.

Il n'y a rien de bien nouveau sous le soleil à cet égard me direz-vous. Au Canada et aux Etats-Unis, d'immenses fortunes se sont constituées à partir de journaux au cours du 19e et du 20e siècle. Le vocable entreprise de presse laisse entendre que leur but est de faire des profits. Oui, il est normal et souhaitable qu'une entreprise de presse puisse faire des profits, je suis le premier à le souhaiter. Mais tout est affaire de degré, de mesure. Une entreprise de presse n'a pas pour mission que de faire du profit, elle a une mission civique à remplir qui est celle d'informer et de bien informer, de favoriser le débat.

Les excès et les dérapages que l'on peut noter à notre époque ont trait pour la plupart à la qualité de l'information. Prenons quelques exemples et parlons d'abord de l'information en direct.

Quoi de plus merveilleux que le direct. La télévision a démocratisé l'événement. Ce ne sont plus seulement quelques privilégiés qui peuvent assister aux grands moments de l'histoire qui se vit au quotidien. Tous peuvent le vivre en même temps que le reporter. Cependant, les téléspectateurs n'ont trop souvent que l'illusion de la réalité, nous souligne Ramonet dans son livre. L'important pour la télévision est d'être sur place. Peu importe que le journaliste vienne d'arriver ou même qu'il ne soit qu'en route, qu'il n'ait encore rien vu. Ce qui compte c'est de montrer qu'on est là et donc qu'on verra tout. Souvent, on ne verra rien de ce qui se passe vraiment comme on a pu le réaliser après la guerre du Golfe. CNN était sur place, mais ne pouvait nous montrer que bien peu de choses, en fait que ce qu'autorisaient les généraux américains responsables de Tempête du désert et l'ami Sadam Hussein. La guerre, on ne la voit pas vraiment, tout comme bien d'autres événements dont on nous présente qu'une certaine mise en scène comme ces reportages pendant la guerre du Golfe où les journalistes portaient leurs masques à gaz pour tenter de représenter la réalité. Ce qu'on voit est ce qui est vrai, peut-on penser, mais comment savoir que ce qu'on nous montre est vraiment significatif, sans compter tout ce qu'on ne voit pas. Des erreurs graves ont été commises comme l'affaire des charniers de Tmisoara, en Roumanie, qui avait été inventée de toutes pièces à toutes fins utiles et répercutée mondialement par la rumeur médiatique. Des leçons ont été tirées de ces excès, mais il faut se méfier.

Le direct, c'est aussi la superficialité de l'instant présent. Plusieurs ont décrit cette scène du journaliste américain qui feuilletait à l'écran le rapport Kenneth Starr sur l'Affaire Lewinsky, tentant de trouver l'essentiel en quelques secondes dans un document contenant des centaines de pages. Combien de fois, nous envoie-t-on un journaliste mal préparé improviser un direct que l'on devra par la suite corriger

Les priorités des réseaux d'information sont souvent guidées par des considérations bien mercantiles plutôt que par des critères strictement professionnels. Certains événements sont littéralement du bonbon comme la mort de la princesse Diana qui fut un véritable événement planétaire. Mère Thérèsa qui eut la mauvaise idée de mourir presqu'en même temps que la princesse aurait été probablement ignorée si les débordements de la couverture de l'événement Diana n'avaient pas créé des remords de conscience à certains. Que dire de la visite du pape Jean-Paul II à Cuba que les journalistes américains ont planté là, vous me permettrez l'expression, pour aller couvrir cet événement d'importance capitale qu'ils subodoraient dans l'affaire Lewinsky. Sur certaines affaires, on est prêt à mettre des millions en couverture, mais pas pour d'autres. Ce ne sont pas les guerres et les famines en Afrique qui retiennent l'attention. Le référendum au Timor oriental n'aura pour sa part capté que brièvement les feux des caméras alors que la situation pourrissait depuis dix ans. Il y a des événements qui sont, il est vrai, plus difficiles que d'autres à couvrir pour des questions de sécurité. Il faut cependant être bien conscient que certains événements, parce qu'ils ne sont pas montrés, sont littéralement occultés. Ils n'existent tout simplement pas. C'est, on peut en être convaincu, ce qui explique que le génocide rwandais ait eu une telle ampleur. La presse l'a découvert trop tard.

Mais il y a des événements qui sont plus payants, qui offrent pour un faible investissement beaucoup de spectaculaire. Des affaires O.J. Simpson sont le rêve de tout directeur de réseau d'information. Pour constater l'influence qu'a la recherche du spectaculaire dans la fabrication des bulletins de nouvelles, il s'agit de voir l'ordre de présentation des nouvelles au bulletin de 18 heures de Radio-Canada où le fait divers a la priorité, concurrence des cotes d'écoute oblige. Si la concurrence est souvent un élément positif, un facteur de dynamisme, se concurrencer ne devrait pas avoir pour synonyme s'imiter, se copier.

La commercialisation de l'information dont on a parlé jusqu'ici pourrait être vue comme un comportement typique des journalistes que la machine entraîne dans son tourbillon, sans qu'ils réalisent trop les excès commis. Il y a pire cependant. Lorsqu'on vend littéralement l'information à des fins commerciales, on tombe dans le franchement inacceptable comme cela est arrivé dans une station de télévision montréalaise qui a accepté qu'une chaîne de pharmacies commandite un reportage sur la santé. On voit aussi des producteurs privés à la recherche de capitaux vendre littéralement leur projet d'émission. C'est du publi-reportage en bonne et due forme, de l'abus de téléspectateurs.

Dans toute cette litanie de problèmes, il ne faut pas manquer de signaler ce qui se passe sur le web qui est le plus nouveau des supports à l'information. Il s'agit là aussi d'un instrument puissant pour assurer la libre circulation des idées. L'envers de la médaille est que n'importe qui crée son site Internet ou sa page et diffuse des informations sans que l'on sache qui est qui, sans que l'on connaisse les sources de l'information. Disons qu'il est étonnant que le CRTC ait décidé de n'imposer aucun contrôle à cette forme d'ondes publiques. Heureusement, il y a des internautes qui tentent tant bien que mal d'imposer une forme d'auto discipline.

Tous ces débordements ne font pas de notre presse l'empire du mal, comprenons-nous bien. On peut néanmoins se poser la question où tout cela nous conduit.

Une première observation consistera à dire que le public n'est pas dupe. Il est de plus en plus sévère face à ces glissements dont on vient de parler. Si les Québécois font plutôt confiance aux journalistes, cette proportion n'est pas si élevée à 56% comme le notait le sondage CROP dont j'ai fait état plus tôt. En fait, il y en a 42% qui eux ne font pas du tout ou peu confiance aux journalistes. La crédibilité est le bien le plus précieux d'un journaliste. On ne devrait pas prendre le risque de la laisser mettre en cause par des bavures.

Il y a 20 ans, à l'époque du Watergate, on voyait la presse comme un contrepoids naturel au pouvoir exécutif et à ses débordements. Aujourd'hui, cela est de moins en moins vrai. Ce n'est pas en faisant de l'information spectacle qu'on arrivera à jouer ce rôle et que l'on méritera ce statut. Pas plus qu'en se contenant de montrer l'événement. Le journaliste qui cherche à révéler et à faire comprendre ce qui se passe est devenu une denrée rare, ce qui est particulièrement vrai depuis un certain temps au Québec. Cela peut être l'effet d'un certain désarroi devant tant de changements. Peut-être est-ce aussi un simple effet de paresse collective. Il y a probablement un peu des deux.

Si la presse veut jouer son rôle, elle doit revenir à ce qui a toujours fait sa richesse et sa force. Il faut proposer aux citoyens une réflexion, des idées. Il faut débattre. Certes, il est des choses sur lesquelles on ne peut revenir. L'ère du plomb est révolue depuis longtemps, mais pas celle de la pensée. Ici, la presse écrite qui a été déclassée par la télévision retrouve son rôle. Celui-là est exigeant. "S'informer fatigue", écrit Ignacio Ramonet pour souligner que l'information ne doit pas être reçue comme une simple distraction. En le parodiant, on pourrait ajouter qu'informer fatigue. Les journalistes ne peuvent et ne doivent pas se contenter du superficiel. Ils ont un devoir de profondeur. Ce qui est aussi exigeant. La qualité de la vie démocratique en dépend.

Bernard Descôteaux