Un silence gênant

30 ans après le rapport Dumont,
un constat d’échec de l’articulation foi et culture


Notes pour l’allocution du président
Jean-Guy Dubuc
à l’assemblée générale annuelle de l’OCS

Montréal, le 2 mai 2001



Grâce à la revue L’Église canadienne, j’ai pu apprendre qu’un colloque s’est tenu à Québec en octobre dernier pour célébrer les 30 ans du rapport Dumont. La directrice de la revue, Rolande Parrot, a choisi d’intituler ce reportage que je considère aussi pertinent qu’éclairant: " Où en est l’articulation entre foi et culture? " Rapidement, on avait la réponse à la question posée. Mme Anne Fortin, titulaire de la Chaire de théologie Monseigneur-de-Laval pour l’enseignement et la recherche sur l’intelligence de la foi dans la modernité a établi, d’entrée de jeu, un constat d’échec de l’articulation foi et culture. Je viens vous dire aujourd’hui que je souscris à ce constat. Je le trouve scandaleux et même souffrant à faire, ayant moi-même passé 30 ans de ma vie à tenter de tisser des liens entre les valeurs évangéliques et la culture de masse qui est devenue celle de la grande majorité de nos concitoyens. Mais il faut s’ouvrir les yeux et se rendre compter, objectivement, que la société civile actuelle se construit en dehors de toute préoccupation spirituelle réfléchie, structurée, mise à jour pour la simple raison que les intellectuels croyants ont choisi de se taire.

Écoutons Mme Hélène Chénier, membre de la commission Dumont, qui déclarait lors du colloque: " Nous affirmions alors que c’est au creux des débats profanes et des grands choix collectifs que les croyants et leurs institutions marqueront leurs valeurs et leur témoignage, leur préoccupation pour les inégalités de notre système économique, la promotion des pauvres par eux-mêmes, le déplacement de l’éthique individualiste vers l’éthique sociale... " Elle se référait ainsi au rapport qui disait alors: " Il n’y a pas d’évangélisation sans témoignage, pas de témoignage sans communication, pas de communication sans raccord avec le langage, la mentalité, bref, la culture partagée avec les interlocuteurs. " Si on jette alors un coup d’oeil sur les débats sociaux et tout ce qu’ils engendrent de réflexion sur la conscience sociale des Québécois, si on écoute les débats scientifiques, économiques, politiques qui remplissent l’information de tous les jours, on trouve une multitude de sujets où peuvent et devraient s’exprimer les divers courants de pensée, les philosophies nouvelles ou anciennes, bref. les démarches spirituelles de tous les esprits en recherche qui s’intéressent à la chose publique. On en découvre en fait une grande quantité. Mais on n’y voit, pas plus qu’on y entend, le discours évangélique, la référence chrétienne, la réaction d’une Église. Non pas d’une Église traditionnellement et uniquement hiérarchique ou cléricale, qui parfois, à l’occasion, réussit à se faire entendre si elle fait scandale: on a vu, cependant, les difficultés que l’archevêque de Québec a connues pour avoir le droit de dire deux mots au récent Sommet de peuples. Non, je pense plutôt à la voix de ceux qui ont longtemps reproché à la hiérarchie catholique sa pensée dominatrice et qui souffraient, croyons-nous, de porter le baillon que l’intransigeante autorité leur imposait. Maintenant que l’autorité s’est tue et qu’elle autorise à peu près tout le monde à s’exprimer, qu’est-ce qu’on entend...? Qui entend-on...?

Récemment, je participais à un colloque organisé par le Centre de recherche clinique de Montréal sur le thème de " L’éthique et le clonage humain ". Nous étions 135 personnes dans l’amphithéâtre archi-rempli. La majorité se présentait comme chercheur, éthicien, philosophe, médecin ou autre scientifique. Mais pas un seul théologien de nos diverses écoles ou facultés de Montréal. Parmi les invités, sur un panel, se trouvait un professeur de la Faculté de théologie de Laval; dans la salle, pas un collègue pour l’appuyer, pour l’écouter, pour apprendre et discuter avec lui. Le sujet, pourtant brûlant, que j’ai d’ailleurs personnellement abordé deux fois récemment dans la page éditoriale des journaux auxquels je collabore encore, n’intéressait pas les théologiens préoccupés d’autres enjeux, si non d’autres combats.

Les sujets ne manquent pas. Pensons aux découvertes sur le génôme, aux discussions sur la mondialisation, aux ententes pour une zone de libre-échange en Amérique, au suicide chez les jeunes et chez les aînés, à l’authanasie, aux mariages homosexuels, bref, à une foule de sujets qui interrogent la conscience sociale et individuelle de tous ceux et celles qui tentent de se référer à un système de valeurs. Et je ne parle ici que de sujets éthiques, sans mentionner tous ceux qui touchent les démarches plus spirituelles et toutes les interrogations sur le sens à la vie qui préoccupent de plus en plus, semble-t-il, une bonne partie des gens de chez nous.

Notre ami Pierre Pagé disait dans une conférence prononcée lors d’un colloque de Communications et Société justement intitulé: " Prendre la parole; le défi d’une présence chrétienne sur la place publique médiatique " des mots que devraient pourtant se répéter ceux qui choisissent le silence : " Aux yeux de plusieurs, la foi doit honorer l’intelligence plutôt que de la laisser dans l’ombre ". Il citait alors une déclaration de l’Assemblée des évêques du Québec qui se disait sensible à la situation nouvelle de l’Église. Mais Pierre Pagé devait avouer: " La présence trop discrète des intellectuels chrétiens dans les médias au Québec est un fait qu’il faut regarder avec réalisme. " C’est ce que je voulais faire avec vous aujourd’hui. Parce que je crois que c’est notre rôle, à nous qui nous disons préoccupés de communications, ou même responsables de communications à divers niveaux dans l’Église, de réagir à ce silence gênant des croyants qui semble s’implanter au coeur de la société actuelle. De deux choses l’une: ou bien ceux qui pensent n’ont rien à dire; ou bien ils n’osent pas le dire.

Je sais que certaines prises de parole sont encore audibles. Pensons à la publication de nombreux livres de recherche, de réflexion ou d’ordre spirituel qu’on trouve chez Fides, chez Novalis ou chez les Éditions paulines ou ailleurs. Pensons à Radio Ville-Marie et à sa présence bien étable dans de nombreux foyers. Pensons à des productions comme celles de Parole et Vie, de Sur la place ou d’autres émissions de la télé communautaire qui offrent sur leurs ondes des messes quotidiennes et des réflexions hebdomadaires. On a là, heureusement, l’expression d’une Parole de croyants à d’autres croyants, à l’intérieur des espaces qu’ils partagent encore.

Mais la Parole des croyants au reste du monde, où peut-on l’entendre? On peut se féliciter de la place qu’a su prendre et conserver Médiafilm comme référence experte dans le monde du cinéma et de la vidéo. On a là un lieu d’insertion exceptionnel au service des valeurs humaines, sociales et spirituelles dans l’appréciation qualitative de la production cinématographquique. On peut aussi souligner, dans le même créneau, les prix que Communications et Société remet à des productions de radio et de télévision et à des livres pour leurs qualités artistiques par ailleurs liées à des valeurs plus profondes. C’est donc vrai que des gens sont encore présents pour présenter leur réflexion à la société qui les entoure.

Pourtant, je repose ma question: quand entendez-vous une proposition d’éclairage évangélique que pourraient présenter à notre société les spécialistes, ou les professionnels, de la réflexion évangélique, sur les débats publics? Quand entendez-vous la vision chrétienne d’un débat moderne, comme ceux que nous livre l’information quotidienne de tous les médias? Quand entendez-vous la position éclairée de quelqu’un qui s’exprimerait, dans le respect de toutes les autres, en référence à une pensée chrétienne aussi valable que celle des écoles qui s’imposent partout? Encore une fois, je m’interroge sur le pourquoi de ce silence: est-ce parce qu’ils n’ont rien à dire ou qu’ils n’osent pas le dire?

Cette interrogation, les membres de Communications et société doivent se la poser ensemble. Il faut cesser de penser que c’est la faute des autres, que ce sont les autres qui doivent prendre la parole, qu’on ne peut rien y faire ou autre prétexte semblable. Je pense que c’est là la responsabilité de tous les membres de Communications et Société: il faut faire une place, dans les médias, à ce que nous croyons. Dans cet esprit, nous allons bientôt mettre sur pied un petit comité capable de faire l’analyse de ce phénomène du silence des croyants. Il faut mettre le doigt sur le pourquoi de l’absence des intellectuels chrétiens sur la place publique. Mais on ne parviendra à rien si chacun des membres ne se sent pas personnellement concerné par ce qui m’apparaît le plus grave problème de notre Église: son absence au sein de la culture nouvelle. Où que nous soyons, il faut penser chacun à sa situation locale. Les médias existent dans tous les centres du Québec; les penseurs aussi, les croyants aussi, les hommes et les femmes en recherche aussi. Ils sont tous là où nous sommes.

En écrivant ces notes, je pensais à saint Paul qui a décidé un jour, seul ou presque, parfois en conflit avec Pierre, d’aller verser sa propre conviction évangélique au coeur de la culture grecque, pourtant si différente de la sienne. Pour cela, on l’a surnommé l’apôtre des Gentifs. Démarche sûrement pas plus facile alors que la nôtre aujourd’hui dans un nouvel empire. Mais démarche d’un croyant qui a compris ce qu’est l’essence de l’évangile: une Parole à partager.

Il me reste quelques mois à la présidence de Communications et Société. J’espère qu’avant de rentrer dans mes terres, j’aurai découvert, avec vous, par respect peut-être naïf pour ce que nous sommes, quelques raisons d’espérer en une présence nouvelle de l’évangile dans notre société.

 

Jean-Guy Dubuc
président de Communications et Société