Conférence prononcée
lors du petit déjeuner causerie Communications et Société
le 10 février 1999

L'Église et la télévision publique:
mêmes problèmes, mêmes défis?


Guy Fournier
auteur de séries télévisées



Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, chers amis et collègues...

Hier, alors que je me demandais de quoi j'allais vous entretenir, que j'hésitais entre vous parler de notre Église ou vous parler uniquement de télévision, l'annonce qui a paru dans Le Devoir au sujet des petits déjeuners «Communications et société» m'est tombée sous les yeux. Pour que je n'oublie pas que j'avais rendez-vous ce matin, ma blonde l'avait collée sur mon babillard.

Comme cette annonce mentionnait qu'il me faudrait parler à partir du thème général «Médias, éthique et spiritualité», j'ai subitement eu un flash - probablement un peu obtus et un peu paradoxal comme le sont tous les flash - mais un flash qui avait au moins le mérite de me donner un thème pour cette petite conférence.

Il m'est apparu tout à coup que notre clergé et notre télévision publique avaient l'un et l'autre exactement les deux mêmes problèmes, c'est-à-dire un problème d'image et un problème de définition.

Je suis bien tenté de vous dire que l'un et l'autre ont une troisième chose en commun: celle d'être les premiers artisans de leur propre malheur.

Quand j'étais enfant, langue française coïncidait avec identité religieuse. On était catholique, donc on parlait français... Ou vice-versa, c'est selon... Dans ma famille, on était catholique... donc on votait pour Duplessis. Depuis la conquête - c'était juste plus marqué sous Duplessis -, le clergé obtenait sa légitimité sociale et culturelle en comptant sur le gouvernement et le gouvernement comptait sur le clergé et l'Église pour assurer sa propre légitimité sociale et culturelle.

État et religion marchaient main dans la main. L'Église était omniprésente et indissociable du pouvoir politique. Un beau couple.

De génération en génération, tous les ecclésiastiques avaient utilisé le pouvoir politique et s'y étaient associés. Ce faisant, ils finirent par nous livrer une véritable caricature du message chrétien. C'est cette caricature de message chrétien que j'ai reçue comme bien d'autres. De la petite école à l'université.


Une Église invisible

Au moment de la révolution tranquille, pour corriger cette situation qui durait depuis deux cents ans, notre Église n'a pas vu d'autre solution que disparaître... Elle s'est donc littéralement sabordée. Et pas à peu près, comme on dit aujourd'hui...

Notre Église a choisi d'entrer en réclusion.

Elle est entrée au «Carmel» de la société. Pour bien montrer qu'elle avait compris le message, elle a complètement disparu de toutes les institutions et pour se faire encore plus cachée et plus discrète, elle a demandé à ses membres de transformer leurs soutanes en linges à épousseter, de ne plus porter ni barrettes ni cornettes ni cols romains ni chaussettes noires ou rouges ni chapelet ni scapulaires, enfin de ne rien porter qui pourrait les distinguer du commun des mortels.

Le clergé a vendu chez nos antiquaires les beaux ornements sacerdotaux qu'il portait, mis la clé dans les grandes orgues pour descendre dans le sanctuaire un harmonium «cheap» afin de célébrer les offices aux accords des guitares électriques et d'une batterie sur des airs de rock'n roll.

L'idée générale était toujours la même : passer inaperçue!

Cela a tellement bien réussi qu'aujourd'hui, on cherche notre Église. On cherche notre Église et on l'appelle. On souhaite une nouvelle révolution. Spirituelle, celle-là. Une révolution qui restaurera notre héritage chrétien, mais un véritable héritage chrétien celui-là, pas la caricature qu'on en avait fait.


Du folklore à la culture

J'en arrive à la télévision.

Je suis un inconditionnel de la télévision, vous le savez.

À moins de me retrouver dans un pays où la télévision n'existe pas ou du moins dans un pays où la langue est du chinois pour moi, je la regarde tous les jours, ce qui m'empêche ni de lire ni d'aller au théâtre, au cinéma, au concert ou au ballet et chaque fois que je me retrouve à l'un ou l'autre de ces spectacles, je ne peux m'empêcher de penser qu'ils n'existeraient pas chez nous sans la télévision.

Au Québec, la télévision nous a littéralement «fabriqué» une culture instantanée. C'est grâce à elle, en effet, qu'on peut maintenant parler de culture. Une culture authentique qui n'est ni américaine ni française.

Avant la télévision, il n'y avait pas de culture au Québec. Il y avait du folklore et c'est bien différent.

Nous avions quelques rares écrivains - quatre ou cinq. Quelques artistes lyriques - qui faisaient tous carrière à l'étranger. Quelques peintres - qu'on reniait et qui se réfugiaient presque tous en France. Une seule troupe de théâtre, semi-professionnelle - Les Compagnons de Saint-Laurent - , qui jouait des pièces françaises. Trois magazines - La revue moderne pour les femmes, Le bulletin des agriculteurs pour les paysans et L'illustration, pâle reflet de la publication française du même nom.

Notre société possède maintenant ses universités, son opéra, ses orchestres symphoniques. ses troupes de théâtre et ses salles de concert et de théâtre, ses compagnies de danse, sa littérature, ses journaux, ses magazines, sa cinémathèque, son cinéma, sa radio et surtout, elle possède sa télévision.

Un peuple sans culture - le Suisse Jacob Burckhardt fut l'un des premiers à en prendre conscience parce qu'il fut le premier historien à regarder l'histoire sous l'angle de la culture - est un peuple qui ne peut rien imposer à son clergé ou à son gouvernement.

Chez un peuple, a écrit Burckhardt, l'État et l'Église représentent la stabilité, parfois même la coercition, mais la culture représente le mouvement, la liberté, et la possibilité de renaissance.

La télévision a précédé et amorcé notre révolution tranquille. Cette révolution tranquille, j'affirme que c'est à la télévision qu'on la doit. À la télévision tout entière.


Une télévision publique menacée

Mais on ne la doit pas à n'importe quelle télévision. On la doit à une télévision publique qui fut durant plus de trente ans l'une des plus exemplaires du monde. Une télévision bien définie, une télévision résolument généraliste, une télévision qui ne craignait ni les audaces, ni l'innovation ni même la provocation, politique ou culturelle.

Hélas! cette télévision publique, si on n'y fait rien, elle risque de disparaître... Comme notre clergé a disparu.

Je ne suis pas seul à le dire. En novembre, mon camarade Patrick Watson écrivait ce qui suit dans le TIME magazine et je cite:

«L'asservissement de Radio-Canada et peut-être même sa mort éventuelle constituent le véritable problème de notre télévision publique. Ce n'est pas l'interférence gouvernementale qui provoquera cette issue fatale mais l'inertie suicidaire d'une société qui ne sait plus ce qu'est une véritable télévision publique et, pis encore, qui ne semble plus intéressée à le savoir!"

Mais revenons à notre clergé qui lui aussi ne semble plus savoir le rôle qu'il doit jouer et qui, lui aussi, ne semble pas toujours intéressé à la savoir!»

Pourquoi reste-t-on si sceptiques quand on entend l'ineffable Jean Chrétien rabâcher que nous vivons dans le pays le plus extraordinaire du monde? Tout simplement parce que ce n'est pas vrai.

Ni au Canada ni au Québec. Êtes-vous bien ici, vous autres? Pas moi! Je suis mal ici parce que c'est invivable un pays qu'on a vidé de sa substance. C'est invivable un pays dont on a évacué l'âme parce que c'est bien d'âme qu'il s'agit.


Une Église qui doit parler fort

Cette substance, cette âme, ce souffle spirituel dont nous avons si cruellement besoin, il ne viendra pas tout seul.

Notre Église peut et doit être une force qui propose des solutions originales, des solutions différentes des solutions éculées que nous offrent les hommes politiques.

Si ce n'est pas l'Église et le clergé qui le font, qui va nous rappeler jusqu'à plus soif qu'il y a toujours des centaines de millions de crève-faim dans notre monde? Qui va nous rappeler qu'on ne peut tout de même pas espérer qu'ils crèvent en silence pendant que nous, on va crever d'avoir trop mangé?

Qui va nous rappeler qu'il y a toujours eu des transhumances dans l'histoire de l'humanité? Que lorsqu'ils ont faim chez eux, quand ils y crèvent, les peuples déménagent et vont ailleurs. Ils viennent chez nous, par exemple? Qui va nous rappeler que c'est ainsi que ça se passe et que c'est ainsi que ça doit se passer?

Qui va nous rappeler que quels que soient les systèmes et les théories qu'échafaudent les hommes politiques, les économistes et les financiers - petits ou grands - , il y a des exigences morales à faire respecter?

Qui va rappeler aux entreprises qui ont jeté au chômage des millions d'employés dans ce qu'on appelle et continue d'appeler la rationalisation, qu'elles ont des exigences morales à respecter? Qui va le rappeler à Bell Téléphone, par exemple?

Qui va nous rappeler que nos riches deviennent chaque jour plus riches et que nos pauvres deviennent chaque jour plus pauvres? Malgré ce que prétendent certaines statistiques...

Qui va nous rappeler que toute notre politique ne peut être réduite à la lutte au déficit, qu'on ne peut tout y sacrifier: l'avenir des jeunes et leurs espoirs, la vie et la santé des vieillards, la sécurité des familles et la dignité de ceux qui doivent l'assurer?

Qui dénoncera cette fameuse globalisation des marchés qu'on nous sert chaque jour comme vérité d'Évangile et qui ne durera pourtant qu'un temps... comme toutes les autres belles théories économiques?

C'est le rôle de l'Église de nous rappeler cela, même si chaque fois qu'elle élève la voix, il se trouve toujours des gens pour déclarer qu'elle ne se mêle pas de ses affaires et qu'elle s'ingère dans la chose politique.

Je sais parce qu'il le dit et le répète que «se mêler de politique», c'est la hantise du cardinal Turcotte mais, cher cardinal, c'est loin d'être la hantise des millions de personnes qui n'ont pas de voix, qui n'en auront jamais parce qu'elles n'en ont pas les moyens et qui comptent sur des hommes comme vous pour prendre la parole à leur place.

Si je dirigeais la SRC...

Revenons encore à la télévision.

Il y a quelques semaines en voulant me prendre au dépourvu, un haut dirigeant de Radio-Canada me demanda à brûle-pourpoint ce que je ferais de la SRC si j'en avais le pouvoir.

En quelques mots, je lui répondis...
- que je ferais une télévision plus diversifiée...
- que je cesserais immédiatement de me battre contre telle ou telle émission de la télévision privée avec une émission du même type (comme la SRC qui se bat depuis dix ans contre «Salut bonjour», par exemple, sans jamais arriver à même écorcher son auditoire)...
- que je bouderais les deux grands sondages BBM, quel qu'en soit le prix, afin de pouvoir étaler sur une plus grande période de l'année une programmation de haut niveau...
- que je mettrais plus d'emphase sur mes programmes pour enfants afin de bâtir mes auditoires de demain...
- que je tournerais le dos aux téléséries outrageusement raccoleuses, qui courent après la cote d'écoute à coup de sexe et de violence en désacralisant sans vergogne les unes après les autres nos professions et nos institutions...
- qu'en matière d'affaires publiques et d'information, je reviendrais le phare et le point de mire que j'avais déjà été...
- que j'abandonnerais la plupart des sports à la télévision privée qui, si elle n'en veut pas, les refilerait là où ils devraient être de toute façon, c'est-à-dire au Réseau des Sports...
- que je me souviendrais qu'il existe au Québec des arts qui s'appellent danse, musique, opéra, variétés lyriques, arts que la télévision d'hier a littéralement fait naître pour les oublier ensuite...
- que je n'attendrais plus cette hypothétique chaîne culturelle spécialisée pour sortir des boules à mites les inventaires qui m'appartiennent et qui ont été épargnés de l'effacement...
- que je me permettrais les audaces provocatrices de la télévision britannique... sans me préoccuper du tollé qu'elles pourraient soulever...
- que je renoncerais à de nouvelles chaînes spécialisées pour me consacrer entièrement à l'édification d'une véritable chaîne généraliste...
- qu'enfin, je cesserais de prétendre que je ne prends aucune décision sous la pression des cotes d'écoute alors que j'en suis tout à fait esclave!

À la décharge des dirigeants de Radio-Canada, je dois dire que s'ils sont devenus pareils esclaves des cotes d'écoute, c'est que notre gouvernement fédéral est devenu inculte - et avec Jean Chrétien, on peut dire qu'il est devenu le plus inculte de toute notre histoire politique - , le gouvernement fédéral est devenu inculte et n'a cessé de mesquiner les fonds de la télévision publique.

Et ce faisant, il l'a forcée à se tourner de plus en plus du côté des commanditaires et de la publicité, seule façon pour elle de retrouver une partie des fonds dont on la privait.

Dans les mois qui viennent, le CRTC examinera longuement le mandat de la Société Radio-Canada. Comme citoyen et surtout comme Québécois, sachant ce qu'a représenté pour nous jusqu'à ce jour la télévision publique, nous avons le devoir de la soutenir. Mais pas inconditionnellement...


Je ne suis pas un cas désespéré

En terminant, au cas où quelqu'un irait répandre la nouvelle que je suis devenu «intégriste» ou «charismatique», je voudrais déclarer que je ne pratique plus depuis longtemps. Mais je ne suis pas un cas désespéré! Ça pourrait recommencer si notre Église et notre clergé forçaient mon admiration en sortant de sa réclusion pour nous réapprendre ce qu'est le véritable héritage chrétien...

Et au cas où quelqu'un irait répandre la nouvelle que je suis devenu un inconditionnel de Radio-Canada, je voudrais déclarer que je pratique moins la télévision publique que je le souhaiterais. Mais je ne suis pas un cas désespéré.

Je la pratiquerai davantage lorsque, comme autrefois, elle forcera mon admiration en sortant de son marasme pour revenir à l'héritage extraordinaire que nous ont légué les Aurèle Séguin et les Alphonse Ouimet et des gouvernements plus intelligents, tout aussi préoccupés de culture que d'économie.

C'est vous dire où on en est quand il m'arrive, par une nuit d'insomnie, de m'ennuyer de Diefenbaker!


Guy Fournier