Conférence au colloque Communications et Société du 21 février 2003
sur le thème:
Notre Église sur la place publique: problème dimage ou dimagination?
Quels sont nos atouts?
La musique, une expérience spirituelle.
par Pierre Grandmaison
Titulaire des orgues de Notre-Dame de Montréal
Chevalier dans lOrdre National des Arts et des Lettres de France.
Tout être humain a une disposition naturelle pour sélever et contempler.
Il peut sembler paradoxal daffirmer une telle chose alors que nous vivons dans une société avide de sensations fortes et à fleur de peau. Et pourtant, ce miracle peut saccomplir si chacun se donne la peine de se mettre en situation de vivre lintrospection intérieure car cest justement au-dedans de nous que nous trouvons la vérité.
Cest bien mal connaître lindividu que de penser quil ne peut faire la démarche de sélever, que cest trop fort pour lui et que lon compense par quelque chose qui le fait cheminer tant bien que mal vers labsolu. Que voilà une bien mauvaise compréhension des choses.
A cet égard, la musique nous donne des réponses plus que convaincantes. Quand je parle de musique, je parle dune musique qui favorise un état dêtre, une musique qui traduit les émotions et appelle toute personne à sexprimer dans la vérité du moment.
La musique est lart des sons. Cest une science qui, à travers la superposition de notes de différentes hauteurs : aiguës, médiums et graves, vise à échafauder une construction sonore équilibrée dans une dynamique de règlements fort complexes dans lesquels peuvent sachever une symphonie, une sonate, un opéra.
Mais la musique est non seulement une science. Cest également un langage. Et jirai même jusquà dire que cest un langage sacré puisquelle confesse le for interne de lêtre humain. Il y a dabord le compositeur qui, fort dune émotion et dune intuition créatrices, compose une partition musicale et, à travers celle-ci, se dit non par des mots mais justement par le langage plus immatériel de la musique.
Vient ensuite linterprète. Il reçoit cette musique. A travers le for interne de ses émotions, par le biais de linstrument quil joue ou de lorchestre quil dirige, transmet ce message à lauditeur. Linterprète est un catalyseur démotions. Il vibre et, par sympathie, fait vibrer son auditoire, mettant ainsi en lumière le message dun compositeur et de son uvre.
Enfin, voici lauditeur. Il entend la musique, il la goûte, il sen nourrit. Il communie à linterprète et vibre au diapason de celui-ci.
La musique est donc un art de communication. Elle se veut lart de lexaltation des sentiments, des émotions. Elle obéit à cette loi tripartite du compositeur sans lequel elle ne peut naître, de linterprète sans lequel elle ne peut vivre et enfin de lauditeur sans lequel elle ne peut se déposer et y laisser son message.
Tous, compositeurs, interprètes, auditeurs, communient sans nécessairement laide des mots au niveau du for interne de chacun qui dit ses émotions, ses sentiments, ses joies et ses peines. Quest-ce que lamour si ce nest dabord un sentiment qui se vit au plus secret de chacun de nous?
La musique justement exprime la vérité de notre être intérieur. Et, à mon sens, elle est un art sacré puisquelle scrute et dit les souches les plus profondes et les plus intimes de lêtre humain. Et pour moi, cette dimension de la personne est à la fois mystérieuse et sacrée. On pourra me dire que jai une tendance trop facile à sacraliser. Mais la vie nest-elle pas quelque chose de sacrée? Et lamour entre deux êtres nest-il pas quelque chose de transcendant? Na-t-on pas souvent le réflexe de banaliser notre vie?
Il est facile de se laisser aller à la routine du quotidien, de se laisser bercer par une douce paresse sécurisante, mais également contraignante parce quelle nous fige, nous rend improductifs, nous coupe de notre mission qui est celle de transformer le monde.
" La musique adoucit les murs. "
Cette maxime résonne en moi avec insistance. Mais mon interprétation de celle-ci va beaucoup plus loin que ce quelle dit.
En effet, adoucir les murs ne peut quêtre une étape dans la démarche dune vie. Il faut arriver à mettre les gens en contact conscient avec linsondable puisqil baigne le quotidien de chacun. Linsondable est la finalité de toute vie et déjà nous habite notre inconscient.
La musique est un art de transcendance, de limmatériel et nous aide à conscientiser cette réalité à laquelle nous ne sommes que peu sensibilisés. Doù selon moi sa conception sacrée parce quelle exprime linsondable, le mystère, lAbsolu. Parce quelle prend sa source au cur du for interne des individus, la musique ne peut quêtre un art de vérité. La musique a également un pouvoir suggestif efficace Elle sait mettre lauditeur en situation.
De nombreux compositeurs de musique de film sont des génies de la mise en situation. Leur musique épouse les images projetées sur lécran. Elle laisse baigner le spectateur dans son subconscient, dune émotion qui lamène à rire, à pleurer, à avoir peut ou à ressentir de la pitié etc.
Il serait intéressant de faire lexpérience découter cette même musique sans laide des images. On serait surpris de constater les images mentales que projettent notre imagination. Nous serions amenés à palper notre " cinéma intérieur ". Cest une preuve que la musique est un art démotion, de dialogue et de conversation intérieure.
Que de fois, dans la vie de tous les jours, selon nos humeurs, il nous prend le goût de mettre un " CD "et découter une musique qui traduit avec justesse les sentiments qui nous habitent. Cest justement le dialogue avec le " Moi " intérieur. On sintériorise. Sans que personne ne soit témoin de cette démarche intime, on se livre à la rencontre de soi-même. On pleure nos sentiments, ou encore on les rit. Il y a là une auto libération profonde. Cest dire que la musique est un art ouvert à tous et quil nest pas nécessaire dêtre musicien professionnel pour accéder à une participation directe à cet art magnifique. Il suffit de vibrer, de sexprimer dans la montée des sentiments que nous fait vivre la musique. La musique est le miroir de lâme.
Au cours dune rencontre avec un ami qui est prêtre et aumônier de prison, celui-ci me comptait une expérience quil avait faite avec un prisonnier qui avait la faveur de quelques sorties ponctuelles hors de létablissement de détention de Sherbrooke.
Lors dune première fin de semaine, il amène ce même prisonnier à une messe très " branchée " dans laquelle le célébrant faisait un véritable " Show " style " Show Bis ". Léglise remplie à pleine capacité et chacun applaudissait la performance du célébrant qui était véritablement la vedette du jour. Bien sûr il parlait du Christ. Il le faisait dans une mise en scène travaillée de façon telle que le " spectateur " quon appelle également " fidèle " ne sennuie pas tout en sassurant quil revienne la semaine suivante pour la prochaine " messe show ".
Le prisonnier, séduit, a dit quil navait jamais rien vu de pareil et que, si ce nétait que de lui, il reprendrait la pratique religieuse parce que, disait-il les messes ne sont pas plates. La semaine suivante, ce même prisonnier, bénéficiant dun autre congé, était invité par laumônier, à vivre une célébration eucharistique au monastère de Saint-Benoît-Du-Lac. Il fut transporté dans un tout autre monde. Non seulement il se trouvait devant une célébration beaucoup plus intérieure mais de plus, il faisait lexpérience dune écoute musicale bien différente de ce quil avait entendu le dimanche davant : Le chant grégorien.
Au sortir de cette célébration, laumônier demande au prisonnier ce qui lavait le plus marqué. Celui-ci répondit que, sil avait beaucoup aimé la première célébration à laquelle il avait assisté, il se trouvait profondément marqué parce quil avait vécu et entendu chez les moines bénédictins. Il se sentait toujours habité par un sentiment de paix, de sérénité et de réconciliation avec lui-même et ce, plusieurs jours après avoir participé à cette messe. Bref, il fut très bouleversé et a demandé de vivre dautres célébrations bénédictines.
Il a fait lexpérience dune rencontre intérieure, non seulement celle du Christ, mais également celle du Christ qui lhabite dans son être intérieur et, de ce fait, il a fait sa propre rencontre de lui-même.
La musique est un art universel. Le concert est lui-même une expérience spirituelle car elle amène lauditeur à vivre une émotion intérieure, elle lamène à vivre sa propre vérité et, à lissue de ce concert, il en sort pacifié, transformé. Il suffit de voir lexpression des gens dans leur figure, les sourires qui éclairent les visages, les propos qui se tiennent sur lexpérience quils viennent de vivre, bref, de ce moment déternité quils ont expérimentés. Je crois à juste titre quon peut parler dun moment déternité puisque la musique exprime justement linsondable. La musique est le plus immatériel de tous les arts. On ne peut la toucher, on ne peut la voir. On la sent, on lentend, on la goûte, elle nous transforme, elle nous habite.
Oui, à mon sens, la musique est un art spirituel.
Doit-on parler ici de musiquer profane ou de musique sacrée?
Je crois quil est difficile de donner une étiquette à la musique. Il est ingrat denfermer un art profondément libérateur dans un carcan. Je crois que la musique, parce quelle exprime lémotion du for interne de chacun, est un art de vérité et de transcendance. Et de ce fait, supporte fort bien lappellation dart de limmatériel.
Cela mamène à affirmer une vérité profonde dont je fais quotidiennement lexpérience.
" Dieu, au cur de nos émotions, nous parle en musique. "
Il sagit dactualiser notre expérience dêtre en recherche, avide de découvertes et ouvert à la dimension de linsondable. Elle nous situe dans la réalité de mettre Dieu dans notre vie, de le laisser nous habiter dans ce que nous sommes. Dieu, justement, et dans notre liberté de laccueillir, vient remplir de sa présence, nos personnalités mutuelles qui se reflètent dans notre sensibilité, nos émotions et notre spontanéité.
" Musique et Prière ".
On a dit, et cela se vérifie, que la prière intérieure ne peut se vivre pleinement que dans le silence. Comme la prière, la musique doit émerger de ce même silence et ne peut que nous conduire à cette finalité de silence. Silence habité cependant. Un silence qui rayonne et implose en nous.
Il est intéressant de constater les affinités entre la musique et la prière dune part, et, de lautre, nos dispositions personnelles en ce qui regarde lécoute de la musique et lacte de prier.
Allons plus loin. La musique ne serait-elle pas elle-même prière?
Ou forme expressive de prière
?
Personnellement cette idée me séduit à plus dun point de vue.
Si je parle de mon expérience comme titulaire des orgues de la basilique Notre-Dame depuis trente ans, cette complémentarité " musique prière " me stimule au plus haut point. En effet, je me définis comme un artiste de Foi, un artiste engagé.
Je mefforce, dans ma mission, de partager avec autrui, dans une évidence de Beauté, de Vérité et dAmour, ce dialogue expressif quest la musique, dialogue qui porte justement un message damour et de paix. Pour lautre qui vient partager, par lexpérience de lécoute et de linterpellation spirituelle qui sy rattache, il peut recevoir ce même Dieu qui, au cur de nos émotions, nous parle en musique. Cest losmose mystique.
Lorsque je dis que la musique émerge du silence et retourne au silence, cest que justement, je comprends que le silence est à la fois naissance et résolution de toute harmonie musicale. Cest pour cela que, lorsquon se met en disposition découte musicale, tout comme pour la prière, on fait silence.
Il y a deux phases dans lexpérience musicale.
A - Celle de vibrer le moment musical lui-même avec cette première et combien sublime phase de communion au moment présent.
B - Celle qui vient après lécoute, cette seconde étape où lon continue de vibrer intérieurement et qui se vit dans le silence. Cest comme une espèce daction de grâce.
Le silence est lécoute en plénitude de toute musique. Le silence, cest justement de prendre conscience quon continue de vivre une émotion intérieure dans lacte de contemplation, acte qui va au-delà des mots et des notes. Dieu ne se laisse-t-il pas découvrir dans lacte de contemplation? Faire silence, cest se laisser porter par linsondable. Faire silence, cest, après avoir expérimenté un acte de communication comme on peut le faire par lécoute musicale, aller au-delà de cet acte et découvrir en soi-même la dynamique de la conversation intérieure. La communication devient alors communion. Le musique, comme la prière, nous fait communier tant sur le moment présent de lécoute que dans le prolongement silencieux qui suit celle-ci.
Et lacte total de communion est la contemplation silencieuse, lextase, la pénétration du mystère qui se vit sans chercher à lexprimer. La musique se v eut lexpression de la Beauté et de la Vérité, deux attributs de Dieu. Et cest à cela que la musique peut nous conduire si, bien sûr, on en accepte de vivre lexpérience de communier à linsondable.
La musique dans la liturgie
Le Concile Vatican II na jamais cessé de réaffirmer que le chant grégorien, la polyphonie et lorgue à tuyaux étaient lexpression par excellence des mystères de la Mort-Résurrection du Christ. Dans un souci de pédagogie et de bonne compréhension de tous, il a favorisé un langage vernaculaire. Cela ne peut quêtre
quune bonne chose. Les défis à relever sont nombreux au plan de la création musicale et, si, pendant quelques temps, les musiciens professionnels ont fait la sourde oreille à cette invitation décrire dans cette nouvelle manière, on constate avec joie quenfin, beaucoup se mettent à louvrage.
Certes, il y a beaucoup à faire et disons-le franchement, fort dun répertoire inexistant, plusieurs personnes de bonne volonté ont composé des musiques qui sont parfois loin dêtre édifiantes. La bonne volonté ne donne pas la compétence.
Il me semble difficile de prier sur une musique qui ne correspond pas à la justesse de ce qui se vit dans une liturgie alors quelle nous invite à passer un moment hors dun monde étourdissant, assourdissant, et qui vit son enfer cacophonique que crie une musique torturée et tonitruante. On ne peut parler de ce cas dintrospection spirituelle, dappel en soi-même, là où, dans le silence de son for interne, on peut se trouver bien sûr, mais surtout, faire en nous-mêmes la rencontre de ce Dieu unique et merveilleux qui nous parle au cur de nos émotions.
Lappel est lancé, le défi est grand et magnifique. A nous dy répondre.
Pierre Grandmaison
21 février 2003