Les petits déjeuners Communications et Société
le 16 mars 1999
Radiotélévision, culture et liberté
Extraits de l'allocution prononcée par
M. Pierre Juneau
ancien président de la Société Radio-Canada
et du CRTC
Pour certains, qu'ils soient simples citoyens, ou artisans des médias ou gens d'affaires, fonctionnaires ou politiciens, la télévision et la radio sont perçues tout simplement comme un autre secteur des affaires, du commerce, une activité qui sert à l'industrie de la publicité, donc qui active le commerce, procure de l'emploi, fait vendre des voitures et d'autres produits de consommation. Dans cette perspective, la description la plus cynique de la télévision vient d'un ex-président de la Federal Communications Commission à Washington, qui pour réagir contre ceux qui justement insistaient sur le rôle social de la télévision, dont il ne semblait pas se préoccuper, avait dit : «Television is only a toaster with images!» «La télévision après tout n'est qu'un " toaster " avec des images.»
Obligations sociales de la radiotélévision
Pourtant, depuis environ soixante-dix ans, des pays comme le Canada, la Grande-Bretagne, la France, le Japon, l'Australie, l'Allemagne, les pays scandinaves, et bien d'autres, ont lié la radio et la télévision à la culture, l'éducation, la cohésion sociale, l'information publique et la démocratisation, autant de domaines qui les apparentent - je dis bien apparenter et non assimiler - à l'éducation. Il est vrai que nos législations mentionnent aussi le divertissement, mais toujours dans un contexte où il est question de culture, d'éducation, de développement social. La loi canadienne consacre cinq pages aux obligations sociales, on pourrait dire éthiques, de la radiotélévision.
L'idée est née de la conviction que la radio allait représenter un moyen incomparable d'éducation publique, d'information générale, d'enrichissement culturel et somme toute de progrès social. Le divertissement, bien sûr, allait faire partie de son rôle, mais cet élément serait intégré à l'objectif général de progrès culturel de toute la société.
Dès le départ du phénomène dans les années vingt, les gouvernants, même aux États-Unis, ont dit que ce phénomène, cet instrument de communication, était trop important pour le laisser uniquement entre les mains du commerce et de l'industrie. Certains gouvernements - et pas uniquement dans les pays totalitaires - ont même décidé, à cause précisément de son importance - qu'il fallait en faire un outil du pouvoir politique. C'est d'ailleurs le cas de nombreux pays qui représentent sans doute une majorité de la population du monde. La radiotélévision, comme service public n'existe à peu près pas, en Asie, en Afrique, en Amérique latine, ou au Moyen Orient, sauf certaines exceptions, comme le Japon, l'Inde, l'Afrique du Sud.
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La domination du commerce
Mais en fait, il faut constater que ce à quoi voulaient résister des hommes politiques canadiens, même américains, et bien d'autres au point de départ de la radio - on peut citer, pour ce qui est de notre continent, Mackenzie King, Lester Pearson, Lionel Chevrier, Herbert Hoover, etc. est devenu la réalité. Le commerce en général et l'industrie du divertissement purement commercial, a presque totalement coopté les médias que sont la radio et la télévision ici et dans notre partie du monde. Il y a aussi, bien sûr, les pays où le pouvoir politique conserve la mainmise sur ces médias. Encore faut-il préciser qu'on assiste souvent, dans ces cas, à une complicité assez malsaine entre le pouvoir politique et les pouvoirs industriels.
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Il existe ici beaucoup d'inquiétudes au sujet du service public en télévision. On s'accorde pour dire cependant que malgré des problèmes inévitables, la radio francophone et anglophone se porte plutôt bien. Quant à la télévision, on ne cesse d'en discuter. Les débats se sont intensifiés depuis quinze ans, au rythme des coupures budgétaires qui ont débuté en 1984 : comité d'étude, éditoriaux, chroniques dans les journaux, mouvements d'opinion et maintenant consultations et audiences du CRTC. On ne peut ignorer non plus les grèves et menaces de grèves dont il n'était plus question depuis plusieurs années. Les opinions peuvent varier au sujet de la gravité des problèmes, mais ni à l'intérieur, ni à l'extérieur de Radio-Canada, en parle-t-on comme d'une institution qui serait sur une pente ascendante. On peut admettre que ses dirigeants, et son personnel, ont réussi à administrer des diminutions d'environ quatre cents millions de dollars dans les subventions de l'état, tout en évitant les catastrophes. Convenons qu'on n'a pas assisté à une période de progrès généralisé et que les succès d'auditoires s'obtiennent quelquefois au prix de sacrifices pénibles quant aux niveaux du goût et d'intelligence. Avouons cependant qu'on voit apparaître, de temps à autre, des manifestations de créativité, d'inventivité qui suscitent l'espoir de meilleurs jours.
Mais que de conversations attristantes et déprimantes avec les artisans de la télévision, avec des gens de tous les milieux, avec les plus ardents défenseurs du service public et ceux qui l'observent assidûment depuis longtemps.
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Mes opinions personnelles n'ont pas changé depuis le rapport du Comité que j'ai présidé en 1995, rapport publié en janvier 1996. Je ne crois pas non plus que mes collègues, qui ont travaillé avec moi à la préparation de ce rapport, aient changé leurs positions. Mais, après réflexion - trois années ont passé - je crois que nous avons probablement fait une erreur en tentant de proposer une solution quant à la façon de financer Radio-Canada et de payer pour les changements proposés. Nous avons cru à l'époque, qu'il ne fallait pas éviter de faire face à ce problème. Il y avait sans doute un certain mérite dans cette attitude. Mais la solution que nous proposions arrivait à un bien mauvais moment, et surtout, cet aspect du rapport a malheureusement distrait l'attention de la question principale, à savoir l'orientation fondamentale de la télévision de Radio-Canada. Ainsi, des observateurs de la télévision dont les opinions habituelles étaient semblables à celles du rapport, s'en sont pris à cet aspect des recommandations et ont négligé de discuter du fond de la question.
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Les contraintes budgétaires
Un service public de télévision est plus nécessaire que jamais, au Canada bien sûr et dans le monde entier. Il ne faut pas croire au cliché que la multiplication des chaînes de télévision à laquelle on assiste rend le service public inutile. Ce qui donne lieu à l'opinion assez répandue selon laquelle la télévision de Radio-Canada n'est peut-être plus nécessaire, c'est que, trop souvent, cette télévision met trop d'efforts à concurrencer le secteur commercial. Ça n'est pas si étonnant si l'on considère que la télévision de Radio-Canada, doit recueillir en recettes publicitaires environ la moitié de ce qu'elle coûte.
Mon successeur à la présidence de Radio-Canada, Gérard Veilleux, qui s'y connaissait en administration publique, avait dit un jour dans une interview : on ne peut pas demander à quelqu'un de gérer un organisme de service public de radiotélévision, et de le financer ainsi par la publicité.
Si Radio-Canada doit se financer, pour une proportion très importante de son budget, comme une télévision commerciale, il n'est pas surprenant qu'elle ressemble souvent à la télévision commerciale.
Pour apparaître de plus en plus indispensable dans le contexte actuel, il faudrait donc, que sa programmation soit, de toute évidence, distincte de la programmation des autres chaînes. Reconnaissons qu'elle l'est souvent. Mais dans l'ensemble, ça n'est pas assez évident. - aux yeux de ses critiques ni aux yeux de ceux qui décident de son sort.
Le paradoxe, c'est que ce sont les mêmes autorités qui établissent la nécessité des recettes commerciales, et qui par ailleurs, déplorent le résultat inévitable de cette contrainte. C'est donc un cercle vicieux dont il n'est pas facile de sortir.
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Nous n'avons pas proposé, dans le rapport du Comité des mandats, que la télévision publique canadienne abandonne toute publicité, car le coût serait trop élevé. Mais nous avons proposé une réduction graduelle, et éventuellement très importante, de la publicité, et qu'elle soit remplacée par des fonds publics, comme c'est le cas en Angleterre ou au Japon et dans de nombreux pays.
Je continue de croire qu'on continuera de tourner en rond et de reprendre continuellement les mêmes discussions sur la politique de télévision de Radio-Canada, tant qu'on ne fera pas face à ce problème. Il est inextricablement lié au problème de la qualité des programmes dont on parle avec raison. La qualité des programmes, bien sûr, n'est pas uniquement une question de financement. Elle est aussi - et largement - une question de créativité, d'imagination, d'intelligence et de professionnalisme dans l'information. C'est vrai qu'on peut souvent faire des choses merveilleuses avec peu de moyens. Mais il n'est ni réaliste, ni intellectuellement honnête, d'ignorer les rapports entre le financement et la qualité de la programmation.
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«At Arm's length»
Dès le départ de la radio publique en Grande-Bretagne particulièrement, et ensuite au Canada, on a dû résoudre un difficile dilemme politique. Dans la tradition britannique, dont nous avons hérité, on était très scrupuleux quant à l'intrusion d'un gouvernement dans tout domaine impliquant la liberté d'expression, la presse, les arts, le théâtre, etc. L'instruction publique, par exemple, faisait exception à cette règle politique. Mais non pas l'enseignement universitaire, qui dans cette tradition, doit échapper à l'ingérence politique.
Il fallait donc résoudre pour cette radio, et plus tard pour la télévision, ce difficile problème. La radio publique, en effet, parmi ses nombreuses activités, allait devenir une branche importante du journalisme et un acteur culturel de premier plan. Comment le résoudre ce dilemme? Ça n'était pas si facile.
Il était inconcevable que le pouvoir politique crée un organisme très puissant en matière de culture et d'opinion publique, sans trouver une solution pour éloigner un tel organisme du pouvoir politique.
D'une part il apparaissait impératif de faire de la radio, et ensuite de la télévision, un instrument d'information, de culture et de divertissement, qui échapperait au contrôle exclusif du commerce et de la finance, et qui serait au service du public, et pour lequel l'intervention législative et financière de l'état seraient indispensables.
D'autre part, il fallait par respect pour la liberté d'expression et les règles de la démocratie, éviter non seulement l'intrusion des pouvoirs publics, mais la perception d'une volonté d'interférence.
On mit donc en place diverses mesures pour établir une distance entre les organismes de service public de radiotélévision et le pouvoir politique. On appelle souvent cette relation une relation «at arm's length», c'est-à-dire une relation où l'état garde ses distances. Ou encore comme le dit une vieille édition du dictionnaire Webster, une relation «au-delà de la familiarité»!
Les mesures adoptées ont varié selon les pays et elles varient encore. Mais elles reflètent toujours une volonté de renforcer, et la réalité, et l'image d'indépendance des institutions en question. Il faut noter aussi que l'image d'indépendance, par rapport aux pouvoirs politiques était, et demeure, particulièrement importante, disons cruciale, si l'on considère l'activité de la radiotélévision publique dans le domaine du journalisme, et de tout ce qui a rapport à l'opinion publique.
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Radiotélévision et culture
Enfin, comment ne pas parler de la diversité culturelle en ce moment? Considérons que dans des pays qui partagent des frontières avec des pays plus riches, et à population plus nombreuse, comme le Canada par rapport aux États-Unis, on a fait valoir au départ, la nécessité d'une radiotélévision publique parce qu'un régime purement commercial, opérant strictement selon les règles du marché, ne saurait garantir aux citoyens une programmation originale tenant compte de leur identité propre et de leurs besoins en terme d'éducation, de culture, de divertissement et de cohésion sociale.
L'intérêt national a donc été un motif fondamental dans la création d'un secteur public en radiotélévision. Les circonstances n'ont pas changé. Au contraire. Maintenant, tous les pays sont voisins les uns des autres! On a donc assisté, et on assiste encore à un réflexe de défense de sa culture de la part de plusieurs pays, et d'autre part, à des accusations de chauvinisme et de protectionnisme de la part des pays exportateurs, surtout évidemment du pays où se trouve la plus grande industrie du monde en matière de télévision, de cinéma et de divertissement de toutes sortes.
Il faut bien voir cependant que ce débat n'est pas uniquement un débat entre les pays. Ce clivage se retrouve à l'intérieur même des frontières nationales, certainement à l'intérieur des pays largement industrialisés. La tension transcende les frontières nationales.
Il existe au sujet de la culture en général, et de la radiotélévision en particulier, une question fondamentale, dont j'ai déjà parlé, qu'il est important de se poser et au sujet de laquelle une politique nationale doit comporter une position claire. Sous prétexte que l'expression de la pensée et de l'imagination peut donner lieu à des commerces et prendre des formes industrielles, on en conclut quelquefois que dans le monde actuel, le cinéma, la radio, la télévision, l'édition, sont devenus des industries et doivent être entièrement soumises aux lois du marché soit national, soit international.
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Il ne s'agit pas de nier qu'il y a plusieurs aspects de l'activité culturelle qui peuvent faire l'objet, non seulement d'un commerce et d'immenses industries. C'est un phénomène du vingtième siècle et qui ne peut que progresser. Mais il est essentiel de percevoir que les lois du marché et de l'industrie ne suffisent pas à répondre à tous les besoins culturels de nos sociétés. Ces lois ne peuvent pas non plus permettre et favoriser l'expression créatrice de tous les citoyens qui ont une contribution intellectuelle ou esthétique à faire à la société.
À l'encontre de la thèse de la globalisation et du libre échange en matière de culture, on peut certes dans les négociations et débats internationaux, justifier et défendre des politiques culturelles au nom de l'identité, de la cohésion sociale. Mais il est important de nourrir ces notions, de leur donner un contenu formé de valeurs fondamentales. Si l'identité nationale ne fait que cacher des intérêts industriels ou commerciaux, on ne voit pas pourquoi les lois ordinaires qui règlent les échanges internationaux ne s'appliqueraient pas, ici comme ailleurs. Si l'on pratique une politique - en télévision par exemple ou en cinéma - qui n'est en fait qu'une politique industrielle, ne faudra-t-il pas tôt ou tard dans les échanges internationaux, donner raison à ceux qui ne voient pas de différence entre nos stratégies culturelles et les stratégies ordinaires du commerce.
La culture, bien sûr, n'est pas étrangère au terrain dont elle origine. Elle s'en nourrit. Mais en définitive, elle ne peut être que l'expression d'une personne libre.
C'est donc cette liberté d'expression qui doit être à la base de toute l'architecture de nos politiques culturelles. Il faut la nourrir, la soutenir à l'encontre de toutes les contraintes qui lui sont étrangères, c'est-à-dire, des intérêts qui ont d'autres intérêts. Si la base de notre politique culturelle est claire, si cette politique est centrée sur la créativité et la liberté d'expression, on comprendra qu'elle doit comporter d'autre part des dimensions commerciales et industrielles.
La raison pour laquelle il faut tenir à l'instauration de service public en radiotélévision - et dans ses nouveaux prolongements technologiques - c'est que ce concept, maintenant vieux de quelque soixante ans - est encore, si on le comprend bien et si on l'applique avec vigueur, une des sources de liberté d'expression les plus fortes dans le monde actuel.
Pierre Juneau