Colloque Communications et sociétés 2002
Criez-le sur les toits! LÉvangile à lheure de la communication mondiale,
Montréal, le 1er février 2002.
Le doigt qui montre la lune
Raymond Lemieux
Université Laval
Ce titre énigmatique nest pas une facétie. Il vient dAugustin. En voici le passage, tiré du prologue de La doctrine chrétienne:
"À ceux qui ne comprennent pas ce que j'écris je dis ceci : c'est comme s'ils voulaient voir la lune à son déclin ou à son début, ou un astre que je leur montrerais de mon doigt tendu ; si leur acuité visuelle n'était pas suffisante pour leur permettre de voir mon doigt lui-même, ce ne serait pas une raison pour m'en vouloir.
"Ceux, en revanche, qui, même après avoir pris connaissance de ces règles et les avoir comprises, n'auront pu pénétrer les obscurités des divines Écritures, qu'ils jugent qu'ils sont capables, bien sûr, de voir mon doigt, mais que, pour les astres vers lesquels ce doigt se tend afin de les montrer, ils sont incapables de les voir. Que les uns et les autres cessent donc de me critiquer, et qu'ils prient pour que Dieu accorde à leurs yeux la lumière. Car si je puis remuer mon doigt pour leur montrer quelque chose, je ne puis pas apporter à leurs yeux la lumière de façon qu'ils discernent et mon geste indicateur lui-même et l'objet que je veux leur indiquer."
En parlant ainsi, Augustin témoigne de sa propre pratique de lÉcriture. Il se situe en tant que lecteur et nous dit que lÉcriture, pour lui, est du côté du doigt qui montre la lune: sa nécessité, son intérêt, sa valeur si on peut dire, viennent du fait quelle indique un Autre qui parle, quelle incite à porter son attention dans la direction de cet Autre. Il fait ainsi de lacte de lecture un acte de religion, que Thomas dAquin reprendra plus tard comme inclinatio ad Deum. Son mouvement interprétatif implique que "tout objet y disparaît au profit dune interaction entre sujets". Tout objet, y compris les Écritures, "nest quun objet dusage ordonné à la jouissance de la Trinité, cest-à-dire au service du double amour de Dieu et du prochain".
"Quiconque, donc, simagine quil a compris les divines Écriures ou telle partie dentre elles, sans édifier, par lintelligence quil en a, ce double amour de Dieu et du prochain, ne les a pas encore comprises".
Mais tenons-nous en, pour notre part, à tirer de ce petit texte quelques leçons en terme de communication. Il nous parle éminemment, en fait, de communication. Je dirais même quil en porte en germe la théorie, bien avant que celle-ci ne soit formalisée, au vingtième siècle.
Première leçon
Émerge du texte le signalement de deux défauts, deux empêchements possibles de la communication: 1. ne pas voir le doigt qui montre; 2. voir le doigt mais ne pas voir la lune, lobjet qui est montré.
En toute logique, le premier de ces défauts renvoie à la toute première condition de la communication: saisir lacte communicatif lui-même : voir le doigt, entendre le message. Et pour que quelquun voit le doigt, il faut que quelquun dautre agite son doigt
Cela suppose, dit Augustin, une certain acuité visuelle de la part de celui qui regarde et une certaine agilité (autrement dit pertinence du geste) de la part de celui qui agite.
Mais cette condition nécessaire nest pas sufisante. Il faut aussi que lacuité visuelle de celui qui regarde soit capable de saisir non seulement le doigt mais ce que le doigt montre. Et pour cela, il ne faut pas seulement regarder le doigt, mais regarder aussi dans la direction quindique le doigt, regarder la lune
Nous nous rappelons tous, sans doute, cette scène du film qui a connu le plus de succès la dernière année, Le fabuleux destin dAmélie Poulain, où dans une sorte de course à obstacle à travers les terrasses de Montmartre, le futur amoureux dAmélie se retrouve au pied dune statut dont, précisément, le doigt montre quelque chose. Alors quil semble ébahi, un enfant qui passe lui lance: "Quand le doigt montre la lune, limbécile regarde le doigt". Ce vieux dicton, repris au XIXe siècle, était connu de lAntiquité. Augustin lui-même y fait référence. Lire un texte, ou entendre une parole, sans se demander ce quun autre veut dire à travers ce texte ou cette parole est une sottise, disons-le crûment. À moins que à certains points de vue, sans doute est-ce la même chose que ce ne soit une stratégie de pouvoir, une sorte de perversion misant sur la capitalisation du savoir tiré du texte pour en imposer aux autres
Quoi quil en soit, pour Augustin il ne sagit pas de connaître lécriture mais dorienter son regard vers lAutre dont elle témoigne, découter lAutre qui parle à travers elle. Il y a là tout un programme de lecture, comme disent les sémioticiens.
Première leçon, donc: quand le doigt montre la lune ce nest pas le doigt qui est le plus important, mais la lune. Il faudra saisir ce que cela représente quand on parle de communication de la foi.
Deuxième leçon
Je vous propose ma deuxième petite leçon à partir des "protestations" dAugustin, protestations répétées: "ce ne serait pas une raison de men vouloir", "que les uns et les autres cessent donc de me critiquer", "si je puis remuer mon doigt, je ne puis pas apporter à leurs yeux la lumière de façon quils discernent et mon geste indicateur lui-même et lobjet que je veux leur indiquer
"
Augustin signale ici une rupture dans la communication qui est bien plus fondamentale que le simple défaut du regard dabord évoqué. Au-delà du malentendu à propos du signe (les linguistes parleraient ici de la disjonction entre le signifiant et le signifié), il y le fait de la séparation, du fossé, qui fait du destinateur et du destinataire des étrangers lun à lautre. Ils sont autres et à cause de cela, chacun est responsable de son acte pour lui même, responsable de ce quil montre, de ce quil voit.
Ils sont, lun et lautre, renvoyés à cette séparation, labîme du réel qui fait que lun nest pas lautre et ne le sera jamais. Augustin qui écrit nest pas son lecteur. A nest pas B et lun ne peut imputer à lautre la responsabilité de ce quil regarde. La communication est ainsi radicalement portée sur le terrain des subjectivités, cest-à-dire i.e. de la volonté propre à chacun des interlocuteurs. Une volonté de montrer, qui fait agiter le doigt, une volonté de voir, qui fait regarder dans la direction indiquée par le doigt. Cette volonté représente, dit encore Augustin, une "lumière" quil faut prier Dieu daccorder
Ainsi nous plonge-t-il au cur et en creux de la communication humaine, dans ce quelle a de spécifique par rapport à tout autre forme de communication: son défaut par rapport au réel. Cest bien de cela quil sagit en effet: un geste défaillant, manqué, un geste qui vaut précisément par sa défaillance mais qui reste fondateur: sachant dexpérience que nous ne sommes jamais vraiment compris, nous ne cessons pas de nous parler.
Pour que la parole soit possible entre A et B, il faut que le récepteur (B) croie que le locuteur (A) veut dire quelque chose de significatif pour lui. Et réciproquement, il faut que A croie que B veut entendre quelque chose de ce quil dit. Dessinons-en le schéma élémentaire: (Le schéma sera reproduit dans une prochaine version de ce texte.)
On reconnaîtra dans la barre verticale la séparation, ce fossé que je viens dévoquer (R: le réel). De là, le premier destinateur, A lance en direction de B un message, e , qui se déploie lui-même dans un code, une loi, un ordre symbolique (celui de la langue naturelle, par exemple) exitant indépendamment de chacun des deux sujets. Et B reçoit, ou ne reçoit pas, ce message non pas dune façon automatique et nécessaire, mais selon son désir que lautre lui parle à travers ce message. Cest là lessence même de la subjectivité, un pari, une mise. Je: "Au pôle-je, écrit Paul Ricoeur, nous trouvons une liberté en première personne qui se pose elle-même".
Ce schéma, je dois vous en faire la confidence, me vient dune expérience très personnelle. Alors que mon premier enfant navait que six mois, nous sommes allés vivre à Paris pour un an. Angoissés comme de jeunes parents, nous avons pris un peu plus dun mois pour nous installer là bas avant que notre fille nous rejoigne. Je me souviendrai sans doute toujours de la scène alors que nous lattendions, au pied de lescalier roulant de laéroport dOrly (Charles-de-Gaule nexistait pas encore
) et que, dans les bras de la gardienne avec laquelle elle avait fait la traversée, elle lançait à la cantonade: "papapapapa
"
Bien sûr, il faut dire que sa grand-mère, qui sétait occupé delle pendant notre absence, y était pour beaucoup. Le signifiant "papa", cest le moins quon puisse dire, faisait bien partie de son environnement. Mais quelle fierté, quelle montée démotion pour le jeune père (en position B dans le schéma
) qui se dit alors: "Elle ma reconnu!"
Évidemment, cest pure fiction. Nimporte qui dautre aurait entendu le "message" (et effectivement, beaucoup dautres ont pu lentendre) et réagi autrement. Jose espérer que le boulanger, ou le plombier, à ma place, ne se serait pas senti visé! Parce quil naurait pas eu le désir dêtre visé. Le moteur de la communication, ici (et nous verrons plus loin que cest lessence de sa vérité) est donc le désir: B reçoit et décode (ou interprète) les signifiants qui lui sont adressés dans la mesure où il désire que A communique avec lui, cest-à-dire pour être encore plus précis, dans la mesure où il veut que ce soit le désir de A de communiquer avec lui. Le père désire que sa fille ou son fils le désire, et sur la rencontre de ces désirs se produit la fiction ("Elle ma reconnu") qui nourrira leur intersubjectivité: la paternité, la filiation. Par lacte de communication, ils se mettent en instance de désirer le désir de lautre.
Ce pari sur le désir est sans fondement. Il fonde pourtant la relation entre A et B en structurant limaginaire (i: une image de la paternité, de la filiation) dans lequel celle-ci pourra désormais se dérouler. Lenjeu de la communication, par là, est rien de moins que la coexistence humaine. Chacune des trois dimensions signalées est nécessaire à cette coexistence. Aussi peut-on dire quen creux de la communication, le réel qui la rend possible, cest la séparation. La matière de la communication, cest larticulation du symbolique et de limaginaire, le signe qui porte à chacun limage présumée du désir de lautre. Le cur de la communication, cest le désir. Le désir qui emporte dans sa vague la béance sur laquelle achoppe la communication humaine, et pousse le sujet à sans cesse recommencer ses essais darticulation de la chaîne signifiante, au-delà même de léchec réitéré. Mu par le désir, le signifiant sembrase de sens, signifie, pour fondre les matériaux du vivre ensemble.
La communication humaine
Il est en effet une différence essentielle entre la communication humaine et les communications machiniques et animales. La communication humaine est marquée dun défaut structurel (non accidentel, qui serait lié à une défaillance provisoire de son mode de fonctionnement, mais propre à sa nature même): lautre, linterlocuteur, peut toujours dire non. Les animaux, on le sait, communiquent. Les machines peuvent communiquer. Les abeilles qui effectuent leur dance devant la ruche communiquent lemplacement du champ de fleurs et aucune ne se trompera quant à la direction à prendre. Lordinateur qui reçoit un message dun autre ordinateur ne peut se tromper quant à sa teneur parce que la seule interprétation quil peut en donner est inscrite dans son programme. Comme lanimal qui reçoit un signal dun autre animal ne peut se tromper parce que le sens de ce message est inscrit dans ses gènes. Sil y a erreur possible, dans lordinateur ou chez lanimal, cest parce quun accident est survenu: un bruit dans la communication, disaient autrefois les opérateurs-radios, un phénomène extérieur qui vient perturber le message, voire un défaut de fabrication. Un tel défaut est remédiable. Il peut être réparé.
Ce nest pas le cas des humains où les interlocuteurs, à priori, ne savent rien du désir de lautre et ne communiquent, en réalité, que dans la mesure même de cette absence de savoir. Dès lors ils doivent se faire confiance les uns aux autres. Communiquer, pour lêtre humain, cest présumer du désir de lautre, avec la possibilité constante de se tromper parce que rien ne garantit ce désir. Il peut toujours être perverti.
La communication la plus parfaite, en effet, peut toujours mentir, cest-à-dire tromper sur le désir. Cest bien ce que nous montrent aujourdhui, dailleurs, les techniques les plus avancées de communication, celles par exemple qui utilisent les "images vituelles". Ces images peuvent être si "parfaites" quelles produisent lillusion dêtre dans la réalité dont elles témoignent. "Nous tournions autour des images, maintenant nous allons tourner dans les images", écrit Philippe Quéau. Il nest plus possible, pour celui qui les regarde, de saisir la frontière entre la mise en scène construite, celle de limage, et la réalité que montre cette construction. La distance entre le spectateur et jeu scénique est annihilée. Le spectateur se trouve lui-même un objet mis en scène.
Techniquement, une telle révolution sera sans doute comparable à celle de l'invention de l'écriture. Dans la mesure où s'estompe la frontière du réel et de l'imaginaire grâce à des images prétendant à toujours plus de réalité, il faut développer une conscience nouvelle de la vérité. Il devient urgent de "réapprendre à lire", d'entreprendre une "nouvelle alphabétisation", pour rendre compte des réalités propres au désir, telles qu'elles se jouent dans l'intersubjectivité des scènes communicationnelles.
L'informance et la vérité
Être communiquant, l'humain est capable d'informer toute matière de son désir et d'être en contrepartie informé du désir des autres par toute matière (des mots, des choses, des gestes, des attitudes, dautres humains
). Il se distingue alors moins par sa performance, si on entend par ce terme sa capacité de produire, de faire des choses, que de son informance, c'est-à-dire de sa capacité de monter des projets de partage et d'échange d'information, engageant son avenir et sa responsabilité. Et c'est bien ce niveau que met désormais en évidence une société qui a porté l'information au premier rang de ses préoccupations. S'y pose, lancinante, la question de la vérité, question qui ne vient pas seulement, ni même d'abord, de la quantité d'information mise en circulation, mais de la qualité de cette information, c'est-à-dire de ce qu'elle affiche plus ou moins clairement non seulement son contenu qui peut être nimporte quoi mais l'intention qui l'anime.
On peut en effet produire limage la plus parfaite possible dune réalité, elle ne reste jamais que représentation arbitraire de cette réalité, une fiction faite pour témoigner de la vérité du désir mais qui en elle-même nest pas cette vérité (tel est bien le statut du "elle ma reconnu" dans lexemple donné plus haut). La communication est un théâtre qui, à linstar de la mise en scène théâtrale, a des effets de vérité, représente la vérité, mais nest pas la vérité. Il ny a pas dimage qui ne soit tributaire dun cadre, cest-à-dire dun arbitraire, pas de représentation qui ne dépende dune scène, cest-à-dire un choix de perspective, une construction qui en fait un artifice. Ce cadre inclut et exclut. Il exerce une discrimination par rapport au réel en conservant ce qui est désirable pour le sujet, en rejetant ce qui est indésirable.
La vérité de limage, si on peut dire, réside dès lors dans laveu de sa fiction elle-même, dans sa capacité de montrer son caractère construit, son mode de construction, pour que chacun puisse savoir ce quil en est de ses artifices, pour laisser à lautre, celui qui la regarde ou en entend le discours, la liberté dadvenir à son propre désir, à travers elle. Dès lors, elle peut produire des effets de vérité.
La séduction
À cause de cela, toute communication est foncièrement une entreprise de séduction. Elle consiste, dans une mise relation des désirs des sujets, à tenter damener lautre sur son propre terrain. Pour cela, elle se doit dêtre attirante. Lesthétisme, le maquillage, la séduction ne sont pas des défauts féminins (!). Ils témoignent simplement de ce fait élémentaire qui veut que dans toute communication, quelquun cherche le désir de lautre et, pour cela, travaille à se rendre aimable. Si le désir a comme objet le désir de lAutre, il faut en tirer la conséquence: il y a toujours quelquun qui veut être aimé. Toute communication humaine, dès lors, est demande damour.
Cest la raison pour laquelle lesthétique de la communication, cette esthétique nécessaire qui vise à la rendre attrayante, séductrice, doit être assortie dune éthique non moins nécessaire. Amener lautre sur mon terrain, mais pourquoi? Pour le consommer, en jouir, le détruire, annihiler son propre désir? Lautre, ne loublions pas, est toujours une menace puisquil peut dire non, il peut me frustrer. Pire, il peut, lui aussi, me détruire
La communication, quand elle expose la vérité du désir, rend les interlocuteurs vulnérables, fragiles. Elle nest pas une démonstration de force mais laveu dune faiblesse, la faiblesse de croire, cette faiblesse qui est lessence de la puissance créatrice de lhumain puisquelle consiste à faire une place à lautre et rend ainsi possible la coexistence.
Le mensonge ne réside pas dans la matérialité des messages échangés, cest-à-dire dans linformation comme telle, mais bien dans linformance, dans le désir qui anime cette information. Le mythe de Don Juan le montre de façon éminente. Quand Don Juan dit à toutes les femmes quil les aime, il ne ment pas. Cest bien vrai quil les aime. Comme tout homme bien fait, il se laisse aller au sentiment quil a pour elles. Il ne ment pas mais en attirant les femmes sur son terrain, en les séduisant, il les voue à la mort. Ne pouvant tenir ses promesses à légard de toutes, il nie leur propre désir, cest-à-dire leur altérité dêtre humain. Dans son fantasme de toute-puissance, il ne respecte pas ses propres limites et détruit toute possibilité, pour lautre, dadvenir à son propre désir.
La séduction à fortiori la communication est un jeu ambigu: on peut attirer lautre pour lui permettre de vivre, pour construire avec lui des plages de coexistence, on peut attirer lautre pour la mort, en vue de lassujettir, de le détruire, de le consommer à son propre profit. La communication humaine est ainsi une instance éthique où se joue la subjectivité, cest-à-dire le choix de la vie ou de la mort. Telle est la spécificité de lhumain, dans sa défaillance communicationnelle. À tout moment, en toute circonstance, les sujets y sont mis en demeure de créer le sens de leur interrelation, de choisir entre la vie et la mort: choisir de prendre le risque de la vie avec lautre, en faisant confiance, ou choisir de traiter lautre comme un objet, en déniant sa liberté de désirer, ce qui est produire sa propre mort puisque sans autre, quel désir serait possible?
La communication de la foi
Cest dans ce contexte quil convient de penser ce quon appelle la "communication de la foi". Si on considère dun peu plus près les doléances de nos contemporaines, en effet, leurs craintes par rapport aux traditions, aux Églises, aux sectes, à ce quils considèrent être la foi ou la religion, se résument à peu près toujours aux mêmes paramètres: ils craignent, littéralement, de se faire embarquer. Sans doute est-ce là, dailleurs, une réaction de santé: baignés dans une multitude de discours séducteurs, informés des impasses de beaucoup de ces discours, ils refusent de se faire mener là où ils ne voudraient pas aller. Cette réaction ne vient pas dun manque de générosité, comme on pourrait être porté à conclure trop rapidement, elle vient plutôt de lexpérience que chacun croit posséder: à travers le spectacle de ceux qui visiblement se font avoir et sont poussés à des gestes insensés, fanatiques, et dans lexpérience personnelle des discours multiples dont chacun dénonce la séduction, parce quil se sent vulnérable devant elle, tout en se voulant lui-même séducteur.
Nos contemporains craignent comme la peste laliénation: être pris dans la séduction de lautre et, dès lors, ne plus être en mesure de choisir le sens de leur vie. Aussi, même quand ils acceptent dentendre les discours des héritiers des grandes traditions, ils manifestent un mouvement de fuite dès que ces discours leur proposent un engagement, une compromission de leur subjectivité. On les voit demander le baptême pour leurs enfants, ou le mariage pour eux-mêmes, gestes porteurs pour eux didentité puisquils consistent à inscrire un état de fait dans une tradition, ce qui est loin dêtre dénué de sens. Mais sils revendiquent ce droit parce que cest bien pour eux un droit que lÉglise a le devoir de leur reconnaître ils continuent déviter systématiquemennt les responsabilités que cela suppose. Les deux discours, celui de la demande et celui de loffre, celui des fidèles et celui des pasteurs, se superposent mais ne se rencontrent pas: laffirmation dun droit dune part, dune responsabilité de lautre. Lhétérogénéité des désirs est telle quelle annihile la communication. Il advient même que les efforts déployés pour contrer cet effet génèrent eux-mêmes méfiance plutôt que confiance.
Lerreur serait bien sûr de chercher dans le seul affinement des techniques de communication la solution du problème. Le problème nest pas technique. Cest une question de désir. Et on le sait mieux aujourdhui que jamais: ce nest pas parce que linformation existe et quelle est disponible quon est bien informé. On sinforme, au contraire, quand des motivations suffisantes poussent à chercher l'information et, surtout, quand de clairs enjeux de salut sont liés à cette recherche. La conjoncture internationale nous donne un exemple typique de cette réalité. Qui en Occident sintéressait à lAfghanistan, voire à lislam, avant les événements de septembre 2001? Par le choc émotif quils ont produit, ces événements ont poussé à sinformer, à connaître lautre, ce qui nest pas encore, bien sûr, reconnaître son désir.
Ceci nous pousse à questionner ce quon entend par la foi quon prétend communiquer. Quest ce que la foi? Deux pièges majeurs, à mon sens, menacent tout discours qui veut "communiquer la foi".
Le premier consiste à réduire la foi à un ensemble de croyances, cest-à-dire à sa dimension cognitive, imaginaire. Quand cela arrive, la communication sen trouve tout simplement mise en concurrence avec dautres productions dimages, dautres "connaissances", pour la plupart plus efficaces (ne serait-ce parce quelles ne portent pas lusure du temps), plus clinquantes, plus séduisantes. Dans les sociétés dites avancées, le monde contemporain ne manque pas de propositions de croyances. Il en est au contraire sursaturé parce que tout producteur de bien, de quelque nature, doit chercher la confiance de ceux à qui il prétend les vendre. La concurrence séductrice est effrénée.
La réduction de la foi à un système de croyances, à une vision du monde porteuse didentité fait de cette foi non plus un acte, une instance éthique doù un sujet advient par le risque même quil prend avec lAutre, mais un objet supposément capable de satisfaire le désir. Le sujet y est acculé encore une fois à la désillusion parce quun système dimage, quel quil soit, nest jamais quune représentation, une fiction. Grégoire de Nysse disait à ce propos: "Le concept saisit des idoles de Dieu. Seul létonnement dit quelque chose". Réduire la foi à sa seule dimension cognitive est, à la limite, de lordre de lidolâtrie. Cela consiste à refuser de se laisser étonner par lAutre. On na plus à sinquiéter, puisque lon sait.
Allons plus loin: lenjeu dune telle réduction est celui-là même que nous présente la Genèse dans lépisode du péché originel: savoir plutôt que croire. "Le jour où vous en mangerez, dit le serpent, vos yeux souvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal". Si lon sait, plus besoin de chercher le désir de lAutre. Ce choix éthique est ici posé comme fondateur dhumanité.
Le contrôle de limage, le contrôle du savoir, en toute société, est un enjeu de pouvoir. Limage tient lieu de ce quelle représente. Elle ne laisse pas de place au vide, pas de place pour une altérité. Réduire la foi à un système de croyances qui totalise lexpérience du monde ne peut que conduire au rejet de lautre. Dun côté se trouvent dès lors le bien, de lautre le mal, dune part les bons quon peut reconnaître, dautre part les méchants.
Le second piège se présente différemment mais est du même type. Il consiste à réduire lacte de foi non plus à sa dimension imaginaire, cognitive, mais à sa dimension expérientielle, affective. Pour nos contemporains gavés de discours de connaissance, lexpérience se présente souvent comme lantidote de ces derniers. Ils opposent dès lors spontanément aux dictatures du savoir lexpérience des choses. Mais chercher le salut dans lexpérience peut aussi bien savérer sans issue que le chercher dans la seule connaissance. On en arrive alors à prendre cette expérience, dautant plus imposante que sa charge émotive est grande, comme critère unique de jugement sur le monde, et seule voie de salut. Larbitraire propre à une telle position est alors aussi terrible que celui des savoirs dits objectifs puisquau terme de sa logique se trouve le fanatisme.
Comme le montrent de très nombreuses études sur les sectes, la logique de lexpérience peut très bien se retourner sur elle-même et refuser la relativité du langage que lui imposerait le risque de la communication. Assujetti à ce supposé vécu qui simpose à lui, le sujet rejette alors tout compromis avec le monde pour ne sen tenir quà sa seule perception de la vérité. Il se justifie en sexcluant dune coexistence qui le pousserait à renoncer à sa pureté. On connaît mieux, désormais, la propension mortifère de cet exclusivisme: plus lui sont opposés des arguments de raison, plus est renforcé le sentiment dêtre seul à avoir raison, plus le sujet sisole dans sa seule "vérité", jusquà choisir la mort comme voie obligée de salut.
Bref la réduction de la foi à lun ou lautre de ses avatars cognitif ou affectif conduit à une impasse où le sujet croyant se trouve dans limpossibilité dadvenir. Dans un cas comme dans lautre, en effet, le réel est dénié: le réel, cest-à-dire la séparation, la perte, labsence qui suscite le désir.
Certes lacte de foi, sil est un non-sens de le réduire à la seule connaissance ou au seul sentiment, a besoin de linstance cognitive et de linstance affective pour se déployer. La première lui procure des lieux de consistance, des espaces de reconnaissance, des cadres de vraisemblance qui le rendent socialement repérable. À travers les traditions, elle permet de fournir des balises à lexpérience (ne serait-ce quen disant: telle chose, on la déjà tentée et ça ne marche pas
), des possibilités den repérer le sens pour aujourdhui. La seconde lui sert de propulseur, de dispositif énergétique, de moteur. Elle le motive, le met en mouvement, par les bouleversements mêmes quelle introduit dans la vie. Il ne sagit donc pas de renier le cognitif et laffectif, disoler la foi des croyances et du sentiment religieux mais bien de mettre ces derniers, croyances et sentiments, à leur place relative, instrumentale dans lacte de foi.
Quarrive-t-il en celui-ci, en effet, sinon que le sujet, autrement aliéné dans limaginaire ou assujetti à lexpérience, choisit, dans sa liberté qui advient effectivement par cette possibilité de choix, dagir en direction dun Autre qui lui échappe mais dont il accepte dentendre la voix?
Thomas dAquin disait à ce propos que la vertu de religion (et non pas la religion comme système, ou comme institution culturelle) est inclinatio ad Deum. Dans cette expression cest bien sûr la copule, le ad, qui est important, puisque de Dieu, nous ne savons pas grandchose sinon de nous en tenir aux images que nous nous en faisons, et de linclinaison, nous ne pouvons saisir que la fugacité, la fragilité. Un mouvement, donc, vers lAutre que lon natteint jamais ici-bas. À cette vertu toujours à réactiver, reprendre, recommencer, dit-il, sopposent deux vices: lidôlatrie qui est précisément réduction de lAutre à limage quon en produit, et lirreligion qui est refus de lAutre dans le retournement sur soi-même. La vertu de religion, dès lors, devient linstance dun choix à reprendre sans cesse, à chaque instant de la vie et dans tout événement. Une ré-élection du choix de vivre contre la mort.
Choisir de miser sur lAutre, sur la parole, sur le mystère, choisir dagir en direction de lAutre, cest ouvrir et garder ouvert lespace du mystère, de linconnaissable. Cest garder ouvert un appétit qui nest jamais rassasié ici-bas. Cest, disait encore Grégoire de Nysse, "aller de commencements en commencements par des commencements qui nont jamais de fin". "Notre désir est sans remède", avouait Thérèse dAvila, plus préremptoire encore. Certes, comme lenseignent maints mystiques, le désir devient alors un risque pris sans filet, avec labîme.
Lacte de foi qui fait ainsi de la confiance une condition de vie peut-il être communiqué? Il est plutôt de lordre de lexcès et de louverture, comme dit Michel de Certeau:
"Cest une pure dépense. Elle est déraison, parce quelle nest pas rentabilisable. Départ et surcroît, geste "poétique" douvrir lespace, de passer la frontière, de jeter par la fenêtre, de risquer plus: un langage chrétien se paie à ce prix. Capitalisations intellectuelles, théorisations vertueuses, réserves de toutes sortes sont dérisoires. Le prix à payer est autre. Dun mot, ou pourrait dire: alors que lautre est toujours pour nous menace de mort, le croyant, par un mouvement déraisonnable, en attend aussi la vie. Faire place au proche, ce sera céder la place peu ou prou mourir et vivre. Ce nest pas là passivité, mais combat pour faire place à dautres, dans le discours, dans la collaboration collective, etc. Ce travail dhospitalité à légard de létranger est la forme même du langage chrétien. Il ne se produit que partiellement; il reste relatif à la place particulière quon "occupe". Il nest jamais fini. Il est perdu, heureusement noyé dans limmensité de lhistoire humaine. Il sy efface comme Jésus dans la foule."
Le doigt qui montre la lune indique une direction pour le regard, jamais lappropriation dun objet. Il implique un mouvement vers, une inclinaison dans le sens indiqué. Cela, certes, mérite dêtre crié sur les toits, parce que ce dont il est question ici, cest bien dun travail de salut, cest-à-dire de la possibilité de sortir de laliénation et de lassujetissement. Cette communication devient même dune certaine urgence si on considère la surproduction dimages de salut et la surexitation des expériences que propose la logique marchande dominante, cette logique qui fait des images et des expériences non pas des signifiants de lAutre mais des marchandises à consommer.
Cela mérite dêtre crié sur les toits. Mais si le lieu de lacte de foi peut ainsi être montré, la foi ne peut être démontrée. Instance éthique, elle ressort dun choix libre du sujet. Elle mérite et exige, dès lors, dêtre éduquée pour que chaque sujet puisse saisir, pour lui-même, le sens du ad auquel il est appelé. Cette éducation, est une opération subtile: elle consiste à accompagner le sujet, à travers ses expériences et ses savoirs, pour quil puisse les traverser en continuant de tenir son regard orienté envers lAutre.
Sans nous étendre sur une question exigeante au même titre que celle de la communication, signalons encore deux conditions pour que cette éducation se produise.
1. Larticulation du dire et du faire. Puisque la foi est un acte, cest dans lagir quon peut repérer son authenticité, quelle devient crédible en tant que processus de désaliénation. Lagir, avec ses effets de construction ou de destruction, de vie ou de mort, est le test de vérité ultime des discours, lépreuve à laquelle tout dire doit être soumis pour trouver sa crédibilité. Un dire qui va sans faire ne peut que rester stérile. Il voue la subjectivité à limpuissance. Cest dans le risque pris avec les autres que devient crédible le discours rendant compte dun risque pris avec lAutre. Un dire qui va sans faire est un dire impuissant, stérile. Mais un faire, même élémentaire, avant même tout discours, peut valoir mille dire. Il signifie que lon passe "du monde virtuel au monde réel", comme lécrit Jean-Paul II dans son message pour la 36e journée mondiale des communications sociales du 12 mai 2002. Le monde réel, cest-à-dire non plus seulement celui des réseaux de reconnaissance et des identités (quel que soit leur mode de production), mais celui des solidarités.
2. Sil faut crier sur les toits, le doigt qui montre la lune nous dit aussi que cette éducation de la foi ne peut être seulement une entreprise de masse. À linstar de tout acte éducatif, elle a besoin du face à face, de la relation interpersonnelle qui permet à la vérité du désir démerger là où précisément chaque sujet prend le risque de vivre avec dautres sujets.
Le cri peut bien alors devenir chuchotement, con-fidence, qui est une autre forme de la con-fiance. Les premiers jésuites, écrit leur général en 1997, "croyaient profondément en cette cura personalis, au point dabandonner parfois la prédication aux foules, au profit de la conversation spirituelle de personne à personne". Elle peut et doit certes sexercer de bien des façons selon les cultures. Elle suppose toujours, cependant, la conviction que lautre a besoin dune présence gratuite et stimulante pour pouvoir passer du statut denfant [daliéné] à celui de personne libre et solidaire. Entendue dans ce sens, léducation de la foi présente un défi énorme aujourdhui quon cherche partout à minimiser les investissements et à maximiser les performances. Mais en dehors delle, nest-on pas condamné à indéfiniment regarder le doigt sans jamais apercevoir la lune
.?
Raymond Lemieux
février 2002