Débat faisant suite
à lassemblée générale annuelle 2001
de Communications et Société
LIBRES PROPOS SUR LA SITUATION DES MÉDIAS EN ÉGLISE
Jérôme Martineau
Rédacteur en chef
Revue Notre-Dame du Cap
Les propos tenus par M. Jean-Guy Dubuc et Mme Sylvie Bessette mont amené à réfléchir sur lenjeu des communications dans lÉglise. M. Dubuc est préoccupé par le fait que les intellectuels ou tout bonnement les croyants sont absents du débat qui touche différents points qui sont dactualité. Cette question me préoccupe, mais, à la longue, je men suis désintéressé parce que jai cru un instant que la société pouvait sen passer et quen fin de compte, cela nintéressait pas non plus lÉglise toute centrée quelle est sur les problèmes quelle rencontre en son sein.
En effet, les théologiens, du moins ceux qui interviennent et ce sont toujours les mêmes, semblent présentement préoccupés à remplir des commandes qui leur viennent des évêques et des communautés chrétiennes. Toutes leurs énergies sont mises au service de linstitution qui vit présentement une crise dans différents domaines de son activité. Il faut dire que les universités ont largement coupé dans les effectifs et que les tâches se sont alourdies. Je ne veux pas les excuser, loin de là. Jai aussi observé que le langage des universitaires est coupé de celui des gens de la base.
Je crois que la crise que nous traversons est aussi une crise du langage. Nous ne savons plus quoi dire ni comment le dire. Les médias veulent de linédit et des positions originales Quy a-t-il doriginal à dire non à lavortement ou aux manipulations génétiques? Dailleurs la manière de faire des médias a sans doute poussé les mouvements pro-vie les plus radicaux à adopter des actions violentes qui en retour attirent lattention des médias.
Au moment où je réfléchissais, je suis tombé sur un extrait dune allocution quAlbert Camus a prononcée devant les dominicains de Latour-Maubourg en 1948. Cette conférence était intitulée Lincroyant et les chrétiens. Albert Camus reprochait à lÉglise de ne sexprimer que dans le langage des encycliques "qui nest point clair. Ce que le monde attend des chrétiens, cest quils parlent, à haute et claire voix, et quils portent leur condamnation de telle façon que jamais le doute, jamais un seul doute, ne puisse se lever dans le cur de lhomme le plus simple." Camus avait peur que les chrétiens " se laissent arracher la vertu de révolte et dindignation qui leur a appartenu, voici bien longtemps."
Les temps nont pas tellement changé. Camus a émis une observation intéressante lorsquil craignait que les chrétiens perdent "la vertu de révolte et dindignation". Peut-être que les chrétiens dici, intellectuels compris, ont perdu ce sens de lindignation. Il faut dire quen Église nous avons peur des positions tranchées. Je vous raconte un fait.
Jai écrit il y a trois ans un texte assez musclé qui avait pour titre "Lettre aux évêques". Ce texte a paru dans la revue Notre-Dame du Cap dont je suis le rédacteur en chef depuis 16 ans. Revue tranquille en soi! Les gens de mon entourage, cest-à-dire les oblats de Marie-Immaculée, ont eu peur des réactions des lecteurs. Jai été convoqué au bureau du recteur. Il sattendait au pire. Ma surprise a été de constater que les réactions que nous avons reçues manifestaient leur accord avec le texte. Même, mon curé de paroisse âgé de 78 ans a approuvé mes propos. Des personnes membres de lACPC (lAssociation canadienne des périodiques catholiques) mont trouvé effronté. Tout cela pour dire quon est loin de vouloir créer une opinion publique dans lÉglise dici. Tout le monde ronronne les mêmes vux pieux depuis des décennies et on se satisfait du "style encyclique" que pourtant lon dénonce lorsquil vient de Rome
Les chrétiens sont habitués de lire les journaux et dentendre des interventions à la radio et à la télévision. Chaque prise de position des intervenants dans le monde de la politique est faite dans le but dinfluencer lopinion publique. Le document romain Communion et progrès publié en 1971 disait que "lopinion publique est liée à la nature sociale de lhomme". Un peu plus loin au numéro 115, les membres de la Commission pontificale des moyens de communication sociale écrivent que "parce quelle est un corps vivant, lÉglise a besoin dune opinion publique pour alimenter le dialogue entre ses membres : cest une condition de progrès pour sa pensée et son action." Ils poursuivent en citant le pape Pie XII : "Il manquerait quelque chose à sa vie si lopinion publique lui faisait défaut, défaut dont le blâme retomberait sur les pasteurs et sur leurs fidèles."
Des diocèses ont déjà eu dheureuses initiatives. À Trois-Rivières, il y avait une équipe composée de laïcs et de prêtres qui alimentait une chronique hebdomadaire dans le quotidien Le Nouvelliste. Elle avait pour titre Signes des temps. La rédaction du quotidien manifestait ses attentes. Les chroniqueurs tenaient à leur point de vue. Il y avait des maillons faibles dans léquipe. Les dirigeants de lOffice diocésain des communications non rien fait. Toujours est-il que la chronique a disparu et elle est remplacée par le point de vue des évêques de Nicolet et de Trois-Rivières. Léquipe du Nouvelliste a joué le jeu de la personnalité. Pourtant certains collaborateurs apportaient des opinions intéressantes et diversifiées. La diversité des points de vue a été sacrifiée au profit de la notoriété et de la parole officielle. Il fallait redorer limage des évêques. Jétais membre de cette équipe et par la suite, je me suis rangé dans mes terres.
Les efforts de M. Dubuc sont louables lorsquil affirme quil veut créer un groupe de réflexion. Mais, comme vous savez, le Québec a toujours eu deux ou trois personnes du monde religieux impliquées dans les médias. Il y a eu lépoque du père Legault et du père Desmarais. Nous avons eu par la suite Jean-Guy Dubuc et Roland Leclerc. Il y a des francs tireurs mais ils nont pas fait école. Cest comme sil nétait pas possible de partager le gâteau. Si, après tant d'années et d'efforts, ils n'ont pas réussi à susciter la participation des chrétiens dans les débats publics, peut-on croire que ce serait plus facile maintenant? J'en doute. Peut-être ai-je tort, mais cest ce que je constate.
Lintervention dans les médias modernes mérite que lon prenne la chose au sérieux et que lon consacre des énergies afin de lorchestrer. Sans cela, elle nest pas efficace. Guy Marchessault du temps quil travaillait au Centre St-Pierre avait des idées intéressantes là-dessus mais je ne crois pas quelles ont eu de la suite. Le projet de lagence de presse viendrait peut-être combler cette la lacune à moins quil ne soit trop tard.
LA PRESSE CATHOLIQUE
Je désire aborder le sujet de lavenir de la presse catholique. Celle-ci vit présentement des moments difficiles. Il faut se le dire franchement et sans détour, les tirages sont à la baisse. Cette situation menace la survie de plusieurs publications. La question de largent est celle qui va déterminer lavenir de ces publications.
Il faut jeter un coup dil sur lhistoire de la presse catholique au Québec pour comprendre où nous en sommes rendus. Les magazines ont presque tous été créés dans le cadre des uvres appartenant aux communautés religieuses. Ces revues étaient des outils de relations publiques et dinformation. Les personnes qui faisaient des dons recevaient par le fait même la revue. La méthode existe encore aujourdhui. Jen ai été témoin dans mon église paroissiale il y a quatre ans.
Presque toutes les grandes communautés missionnaires ont eu leur magazine et il en a été de même pour les grands sanctuaires. Il faut savoir que ces publications ont connu leur heure de gloire. La revue Notre-Dame du Cap a connu un tirage de 240 000 copies au tournant des années 60. Son tirage régresse de puis ce jour. La plupart de ces revues ont été créées pour diffuser une dévotion et par la bande, on faisait de linformation et de lévangélisation. Les revues servaient aussi doutil pour recueillir de largent afin de construire des basiliques et des oratoires. La piété populaire aidant, les objectifs ont été atteints.
Les magazines religieux québécois se sont enfermés dans ce cercle vicieux. Les surplus accumulés au cours des exercices financiers nétaient pas réinvestis dans le développement de la publication. Je peux illustrer ce fait. La revue Notre-Dame du Cap a connu un succès de publication, alors le directeur de lépoque a investi largent dans une imprimerie de manière à imprimer la revue et quelques autres publications. Cela na pas très bien marché. Limprimerie a été vendue et pendant ce temps, le nombre de parutions annuelles est passé de 12 à 6. On a réduit le format de manière à ce que les coûts de production soient abaissés. Les coûts de production sont demeurés élevés car on na pas adopté les moyens modernes de production. Un jour jai constaté que tout cela coûtait beaucoup trop cher. Des changements sont survenus et nous avons pu en quelques années imprimer la revue en couleurs et passer de 6 à 10 numéros par année. Dautres développements auraient pu se faire mais les administrateurs en ont décidé autrement. Il faut que largent serve à autre chose car cest le sanctuaire qui amène des abonnés à la revue et il est normal quil y ait un retour dascenseur. Vous comprenez limbroglio dans lequel nagent nos publications. La plupart dentre elles survivent parce que les communautés croient que la communication est nécessaire mais un jour viendra ou la survie des membres de la communauté passera avant le magazine. Ce jour nest pas loin. De plus, la Société canadienne des postes et Patrimoine Canada veillent au grain en ce qui a trait à lédition religieuse. Viendra peut-être un moment où nous devrons payer les coûts réels dexpédition alors, nous fermerons nos portes.
Vous me trouvez pessimiste. Je ne crois pas. Javais remarqué au début des années 90 comment les questionnaires de Patrimoine Canada se raffinaient. Quand un gouvernement raffine ses enquêtes, attendez-vous au pire. Avez-vous remarqué comment celui que nous avons complété lan dernier allait encore plus dans les détails. Attendez-vous à recevoir des nouvelles!
Il faut aussi parler de la clientèle. La revue Notre-Dame du Cap a effectué des sondages en 1992 et en 1999. En 1992, il y avait 64% des nos abonnés âgés de plus de 60 ans. En 1999, ils étaient 70%. Vous vous imaginez lavenir dune telle revue. Beaucoup de personnes sabonnent encore à une telle revue en croyant faire un don au sanctuaire. Pour beaucoup de gens, labonnement à une revue de sanctuaire est une expression de la dévotion populaire même si le contenu des magazines a changé.
Chez nous, ce sont encore nos abonnés qui sont notre meilleur canal publicitaire. Le comportement des nouveaux abonnés a changé. Si les abonnements cadeaux sont encore en vogue, on ne peut en dire autant du renouvellement. Les jeunes générations sont moins attachées que leurs aînés aux revues spirituelles de sorte quaprès un, deux voire, cinq ans, ils abandonnent labonnement que leur mère ou grand-mère leur avait donné. Oui, il faut le dire, nos abonnés sont en majorité des femmes. Vous vous en doutiez sans doute. Tout cela pour dire que le comportement de la clientèle a changé.
Nous pouvions compter sur les personnes qui avaient 50 ans et plus pour maintenir le taux de nouveaux abonnés. Aujourdhui, cette génération est issue directement de la révolution tranquille et vous savez comme moi ce quils ont fait de la religion. La religion populaire nous a longtemps servis mais il nen est plus ainsi.
Le changement de clientèle amène par le fait même des ajustements au niveau de la rédaction et cest précisément là que les défis sont grands. À qui parler et comment le dire? Là dessus, je fais un constat. Nous avons eu à lAssociation canadienne des périodiques catholiques bien des spécialistes pour nous adresser la parole mais bien peu dentre eux sont compétents en ce qui a trait au langage de la spiritualité. Nos universitaires nont jamais étudié ce phénomène et pourtant il y a certainement plus de 500 000 copies de magazines divers qui sont éditées chaque mois.
Je lisais lhiver dernier un texte de Karl Rahner écrit en 1954. "Quand on vit en Diaspora, discours et écrits religieux devraient tenir compte, dans leurs contenus et leur allure, de ce que les non-chrétiens sont là, qui eux aussi nous écoutent, eux-aussi nous lisent. (
) Si nous vivons en Diaspora, alors la presse catholique ne doit pas, au nom dun esprit de dévotion pur de tout mélange, donner limpression quil ny aurait pas dopinion publique dans lÉglise et quil ne saurait y en avoir une; que toute critique, même exprimée comme il faut, à légard de mesures prises par la hiérarchie, serait contraire à lesprit catholique." Bien avant Rahner, Augustin écrivait : "Beaucoup de ceux que Dieu a, lÉglise ne les a pas, et beaucoup de ceux que lÉglise a, Dieu ne les a pas."
Dautre part, Jean-Paul Desbiens écrivait en 1965 dans son livre Sous le soleil de la pitié que "non seulement lhomme intéresse lhomme, mais seul lhomme intéresse lhomme." Il faut voir lengouement des gens pour les journaux à potins. La presse religieuse sintéresse à Dieu, mais justement, ne sintéresse-t-elle justement pas trop à Dieu? Jésus dans les évangiles sintéresse certes à Dieu mais, il semble davantage sintéresser aux hommes de mille et une manières témoignant ainsi de lamour de Dieu.
Les médias chrétiens sont à mon avis interpellés par les changements qui surviennent. Beaucoup de chemin a été fait mais cela ne suffira pas à faire remonter les tirages. Je dis souvent que les magazines religieux doivent franchir trois obstacles quant au recrutement de nouveaux abonnés : les Québécois ne sont pas des liseurs, les jeunes générations lisent encore moins et le message religieux intéresse de moins en moins les gens. Quand vous franchissez ces obstacles vous avez une chance de trouver une nouvelle abonnée. Il faut aussi se consoler. Les dernières statistiques parues dans Info Presse indique une baisse globale du tirage des magazines au Québec.
Il ny a pas de solution magique en vue. Il faudra travailler fort et aller chercher sur le terrain les nouvelles expériences de vie chrétienne. Il faudra tenir compte de ce qui est en train de se passer dans les paroisses où tout est chambardé. Hélas, nos médias ne semblent pas branchés là-dessus. On fait encore trop de journalisme de bureau. Il faudra, il me semble donner plus de place à lÉcriture sainte. Cest là aussi une de nos grandes lacunes.
Cest peut-être dans cette expérience de la baisse de tirage que nous pourrons devenir plus créatifs et ainsi jouer le rôle que nous sommes appelés à jouer. La diversité a sa place. Chaque magazine devra se donner une mission spécifique.
Lavenir, nul ne peut le prédire. Laugmentation des coûts de production liée à la baisse du tirage représente un défi de taille à relever. Cest là que nous verrons nos motivations profondes à vivre et non à nous laisser aller.
Jérôme Martineau
Rédacteur en chef
Revue Notre-Dame du Cap
Jullet 2001