Colloque Communications et Société
du 8 novembre 2002
LA RUPTURE ENTRE ÉVANGILE ET CULTURE


La culture
Réflexions d’un pasteur



Pierre Murray
Prêtre
Responsable de l’Unité Pastorale d’Outremont
Professeur d’Histoire de la Philosophie
à l’Institut de Formation Théologique de Montréal



La culture n’est pas synonyme des arts et de la communication. Pas plus d’ailleurs que de l’érudition. Bien que le vocable recoupe d’une façon ou de l’autre chacune de ces réalités, de chacune il déborde pour signifier plus.

J’aime à me dire que la culture est fondamentalement une manière d’être humain. Notre condition humaine n’est ni absolue ni univoque. Elle est riche au point qu’elle a la possibilité de se manifester de différentes façons, offrant alors une diversité d’harmoniques qui, prises ensemble, expriment la richesse de notre nature humaine.

Ces différences d’harmoniques ne sont pas le fruit du hasard. Les circonstances historiques, géographiques, prophétiques ou tout simplement aléatoires font en sorte qu’une communauté de gens développent ensemble une certaine manière de vivre et d’exprimer leur humanité. Si bien qu’une autre communauté, façonnée par les réalités décrites plus haut mais différemment, aura une autre manière de vivre, une autre culture.

C’est ce que cherche à expliquer à sa façon Emmanuel Levinas. Dans l’optique anthropologique qui est la sienne, Lévinas entrevoit l’existence humaine au carrefour de deux antinomies, de deux altérités si fondamentales qu’elles transcendent toute particularité culturelle en les fondant.

La première concerne l’Autre. On sait toute l’importance qu’a ce thème dans la réflexion de Lévinas. Retenons simplement que l’Autre, que tout Autre représente un défi aussi bien qu’une menace au Même que je suis.

La seconde altérité fondamentale touche notre relation à la Nature qui peut être tout aussi menaçante que bénéfique pour le sujet.

Cette dualité d’altérités place l’être humain dans un paradoxe étonnant : autant il a besoin de l’Autre, de tout Autre, autant il a besoin de la Nature pour vivre et s’épanouir; ceux-ci peuvent également être source et occasion d’aliénation et de mort. Dans les mots de notre auteur, cette situation dans laquelle l’être humain naît est considérée comme une barbarie.

Il serait intolérable pour l’être humain de vivre dans un tel rapport d’altérité brut sans qu’aucune médiation n’intervienne. Une réconciliation qui donnera sens à cette barbarie s’avère nécessaire, autant avec l’Autre qu’avec la Nature. Comment réaliser cette réconciliation? Comment au fond, donner sens à l’existence? Au-delà de l’examen du processus d’émergence et de constitution de la signification, la vie elle-même nous force à reconnaître que plusieurs pistes de signification existent, puisque dans l’histoire l’humanité en a emprunté plusieurs. Chaque piste de signification, chaque manière d’être, représente une possibilité de réconcilier effectivement les membres d’une collectivité particulière avec les grands enjeux de la vie humaine, à savoir la rencontre avec l’Autre et avec la Nature. Chaque piste, chaque manière d’être devient alors une culture.

Lévinas n’est pas le seul à comprendre ainsi la culture. Paul Beauchamp pour un se situe dans les mêmes eaux. Il fait ressortir que chaque être humain doit prendre en compte consciemment le fait qu’il se situe quelque part entre un commencement et une fin, et quelque part aux confins de un et tous. "La culture est une transaction entre ces termes."

Parmi toutes les possibilités de réconciliations, de transactions envisageables pour l’humanité dans ses rapports avec la Nature et avec l’Autre, les cultures en actualisent quelques-unes. C’est-à-dire qu’une culture particulière valorisera quelques accents, quelques valeurs au détriment d’un grand nombre de possibilités autres. Une autre culture mettra les accents et les valeurs pas tout à fait au même endroit, d’où sa différence. Chaque culture est donc une manière communautaire particulière d’être humain, au même titre que chaque personne individuelle exprime à sa façon une manière d’être humain.

Puisque la vie n’est pas figée mais inscrite sur la trame d’une histoire, les enjeux de la rencontre avec l’Autre et avec la Nature ne cesseront jamais de se transformer. Le système de signification et de valorisation qu’est une culture est constamment confronté à la nouveauté de la vie. La culture, toute culture est donc appelée à évoluer au fil de l’histoire.

Comment évolue alors une culture lorsqu’elle est entendue tel un paradigme? Pour diverses raisons liées essentiellement à la vie, à l’histoire, aux circonstances de leur vie, les membres de la communauté culturelle finissent par éprouver les limites de leur culture. Petit à petit, leur expérience concrète de la vie réclame l’intégration de certains éléments jusqu’alors négligés dans la culture. Certes leur culture réussit encore à les réconcilier les uns aux autres et les uns avec la Nature, mais de façon imparfaite, partielle et insatisfaisante. Nécessairement une culture négligera certains aspects pour en valoriser d’autres. Aussi au fil du temps et de l’histoire, la culture cherchera à s’enrichir de nouveaux aspects jadis négligés. Mais ce faisant, des aspects jadis valorisés devront alors céder un peu ou beaucoup de leur place.

Avec cette lunette trop brièvement ébauchée, nous pouvons avoir une clé de lecture des dernières décennies de l’histoire du Québec qui nous donne de comprendre quelque chose de précieux. La culture qui était la nôtre dans les années cinquante et soixante valorisait certaines valeurs : la religion catholique, la famille, la simplicité, la formation d’une élite, etc. Cette culture toutefois laissait de côté ou n’accordait pas une juste place à certaines dimensions de notre condition humaine tout aussi fondamentales : la liberté, la spiritualité authentique, la différence, la démocratisation du savoir, etc.

L’évolution culturelle de notre peuple a de plus été provoquée du fait d’un certain essoufflement de notre manière d’être humain collectivement. Certaines valeurs se déconnectaient peu à peu de notre vie, perdaient de leur signification et de leur importance. Notre manière d’être humain ne réussissait plus comme avant à opérer cette réconciliation avec l’Autre et avec la Nature. À cause sûrement d’une certaine usure normale, mais aussi à cause de certains contre-exemples, de certains abus qui ont pris la forme d’un autoritarisme qui ne contribuait pas toujours au plein épanouissement personnel de chacun. D’où ce grand vent qui a soufflé et qui a été nommé injustement la Révolution Tranquille puisque avec le recul, nous sommes à même de constater l’ampleur des changements que cette véritable révolution a suscités.

Parce que notre culture a changé, parce que notre présent n’est plus le même que notre passé, faut-il en avoir honte? Je ne crois pas. La culture de nos parents et de nos grands-parents a eu le bonheur de leur permettre de vivre, d’être humain d’une certaine manière, fort différente de la nôtre, mais qui avait une grande valeur et de grandes valeurs. Il ne faut pas oublier que nous sommes issus de cette culture, qu’elle nous a permis de devenir ce que nous sommes!

S’il ne faut pas avoir honte de notre passé, faut-il en être nostalgique? Encore moins! Si la culture a évolué, si la place de la religion, de l’Église, des curés et des communautés religieuses a connu les bouleversements que nous connaissons, c’est parce qu’ils ne passaient plus l’épreuve de la pertinence. C’est-à-dire que ces éléments clés de notre culture ne réussissent plus à opérer cette réconciliation, cette transaction avec l’Autre et la Nature. Puisque les choses ont changé aussi rapidement qu’elles l’ont fait, c’est probablement parce que les choses étaient mal ficelées au départ!

Au Québec, le phénomène des téléromans est unique. Rarement a-t-on vu un tel engouement populaire pour une telle forme d’expression télévisuelle. L’ampleur du phénomène est telle que les téléromans sont devenus des éléments incontournables pour quiconque cherche à comprendre quelque chose à l’évolution de la culture québécoise. Reste à préciser le rôle qu’ont joué les téléromans dans l’évolution de notre culture. Quant à savoir si le téléroman ne serait pas un outil précieux à l’évangélisation, j’y répondrai par quelques réflexions personnelles.

Je crois que les téléromans sont d’abord le reflet de ce que notre collectivité vit à un moment donné, de la compréhension qu’elle a de sa manière d’être. Parce que son auteur fait partie de cette culture et ne peut donc prendre parole que du sein même de cette culture pour la dire. Et aussi parce que chaque téléroman, au même titre que toute expression publique, connaît des limites liées à la tolérance de la collectivité. Il y aura toujours des choses acceptables et des choses inacceptables pour le public. Une certaine homogénéité entre l’expression télévisuelle de notre culture et la réalité de notre culture s’impose. Cette homogénéité assure la pertinence du téléroman. À défaut, le téléroman serait intéressant, sans plus.

À ce titre, la place des curés et de la religion dans les téléromans est éloquente. Dans presque tous les téléromans à saveur historique, le curé ou les religieuses ont une place et un rôle, souvent positif et pertinent. Parfois pour nous illustrer leur grandeur d’âme qui nous font les regretter. Parfois pour nous dévoiler leurs petits côtés retors qui nous rappellent que nous avons bien fait de nous en débarrasser!

À l’opposé, dans presque tous les téléromans dont l’action se déroule à l’époque qui nous est contemporaine, les curés et les religieuses sont complètement absents. Il en va de même pour toute préoccupation spirituelle. Comme si nous savions la pertinence du religieux et du spirituel dans notre histoire, mais que nous n’arrivions plus à en saisir la pertinence et la signification pour nous, aujourd’hui. Voilà qui illustre bien l’évolution que nous connaissons aux plans religieux et spirituel.

En plus d’être le reflet de notre culture, je crois aussi que les téléromans peuvent être agents de l’évolution d’une culture, du simple fait qu’ils ont la faculté de mettre certains aspects, certaines lectures et compréhensions que nous avons de nous-mêmes comme devant nous. Face à un tel tableau qui nous donne de nous voir, des réactions mijotent, des prises de conscience s’approfondissent. Une volonté collective de changement peut se mettre en place, plus ou moins consciemment. De nouvelles manières d’être, inspirées par ce que ces œuvres télévisuelles nous projettent se mettent en place progressivement.

La pertinence du téléroman dans la compréhension de notre culture et de son évolution tient à la fois au fait qu’il soit en rapport synchronique avec notre réalité tout en manifestant des accents diachroniques. Ces derniers constituent l’apport inédit à la culture, contribuent à provoquer les changements culturels. Toutefois, le téléroman doit nécessairement se réclamer des deux dimensions, ce qui a été particulièrement réussi en général. Une œuvre purement synchronique serait insignifiante parce trop pareille à nous. Une œuvre purement diachronique serait tout aussi insignifiante parce que trop différente de nous. Un équilibre dialectique est nécessaire.

Aujourd’hui, quarante ans après cette fameuse Révolution tranquille, ayant vécu collectivement une libération et une reconstruction culturelle, nous voilà à nouveau à un carrefour. Déjà des limites de notre culture actuelle font surface, des aspects que nous avons négligés sous prétexte de nous en émanciper nous rattrapent. Entre autre, une soif spirituelle commence à poindre, à s’exprimer.

Serait-il alors opportun de chercher à tout prix à introduire une présence religieuse, spirituelle ou chrétienne dans un ou plusieurs téléromans et y voir un instrument d’évangélisation? Après toutes les réflexions qui viennent d’être proposées, à mon avis la réponse est non.

Le téléroman est une œuvre de création littéraire qui jaillit de l’état d’âme, de l’être de son auteur. Celui-ci plonge dans son expérience, tant personnelle que culturelle, dans ses rencontres, dans ses aspirations, dans ses blessures et commet une œuvre dont il nous partage l’expression. Tant et aussi longtemps que l’auteur lui-même n’éprouvera pas une expérience religieuse, spirituelle et ecclésiale digne de ce nom, une telle expérience ne surgira pas dans l’écriture. Ou si c’est le cas, une impression de fausse note s’imposera rapidement. Il est impossible de forcer les choses. Car alors ça ne sonnera pas vrai. N’oublions pas que toute œuvre de création est, pour une part au moins, reflet de son auteur, de ce qu’il vit, de sa culture.

D’autre part, il est illusoire de s’imaginer pouvoir contrôler le devenir d’une culture, par quelque procédé que ce soit. Fort heureusement d’ailleurs! De par sa nature même, une culture a la capacité de résister à une force, à une pression et ce avec d’autant plus d’ardeur lorsque celles-ci s’annoncent avec évidence. La culture peut être influencée, manipulée, mais quant au fond, quant aux dimensions plus fondamentales qui la constituent, la culture est plus têtue qu’on ne le pense. Une preuve en est que notre culture a pris de grandes distances avec l’Église catholique au cours des dernières années, a perdu tout référent biblique explicite sans toutefois réussir à changer ses valeurs fondamentales qui demeurent chrétiennes, ses points de repère qui demeurent chrétiens.

Le comédien français Raymond Devos serait-il un modèle possible? Il réussit dans ses monologues à nous parler de Dieu d’une façon drôle, respectueuse, signifiante, qui porte à la réflexion. Et en même temps, il évite les pièges des lieux communs, du moralisme et de l’apologie.

Mais j’imagine que pour arriver à un tel niveau de virtuosité dans l’art d’être témoin, il lui faut vivre profondément sa foi. Il ne se donne pas une mission. Mais il laisse transparaître son être, tout simplement. Il ne se croît investi d’aucune mission, ne se prend pas pour autre chose que ce qu’il est lui-même. Puisque la foi est pertinente pour lui, elle le devient pour qui l’accueille.

À mon avis, le grand défi pour les artisans de l’évangélisation d’aujourd’hui consiste à accueillir cette soif de spiritualité dont nous parlions tout à l’heure pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une soif et non une nostalgie. Cette soif est un appel à un contact avec l’univers religieux qui demeure signifiant, pertinent. Un contact qui ne noie pas la soif de dogmes tout faits d’avance et bardés de Vérité, de dévotions plus ou moins magiques. Un contact qui au contraire attisera la soif en l’introduisant au mystère, autant celui de Dieu que celui de notre propre existence. Et qui dit mystère, dit humilité. Saint Paul ne disait-il pas que c’est lorsque je suis faible que je suis fort?

Si bien que le grand défi lancé aux témoins d’aujourd’hui en est un de pertinence. Il ne s’agit pas de dire vrai, il faut chercher à dire juste, autant à propos du Dieu dont on parle qu’à l’égard de la personne à qui on s’adresse. Alors le religieux aura une signification, redeviendra un agent de réconciliation entre le sujet et la Nature, entre le sujet et les autres sujets.

Toutefois, pour être réaliste, il est nécessaire de mentionner une grande difficulté avec laquelle le témoin d’aujourd’hui est aux prises lorsqu’il se réclame ou s’identifie avec l’Église catholique. La lourdeur de l’institution ecclésiale se fait de plus en plus sentir. Son langage, tout particulièrement tel qu’on le retrouve dans les textes officiels et dans la bouche des représentants de haut rang, est à des lieux de l’univers des destinataires. L’incarnation fait défaut. La pertinence des préoccupations et du discours est négligée, seul le souci de la vérité et du maintien de l’institution semble l’emporter.

Mon expérience pastorale m’apprend qu’une déchirure de plus en plus béante est éprouvée par celles et ceux qui sont en recherche, celles et ceux qui sont habités et animés par une soif spirituelle dans leur rapport avec les dirigeants de l’institution. Au point que des luttes et des débats autour d’enjeux institutionnels me semblent bien futiles et stérilisent bien des efforts beaucoup plus pastoraux et évangéliques. Nos contemporains saisissent bien cette division, y voient ce qu’il y a à voir : un contre-témoignage qui mine la crédibilité. Notre institution a besoin de conversion.

Cette déchirure est d’autant plus difficile à porter pour les témoins d’aujourd’hui que la communauté chrétienne de base, celle à laquelle ils et elles se rattachent a toute sa pertinence. Alors que la dimension institutionnelle de cette même réalité semble totalement déconnectée. La déchirure se fait alors blessure. À moins qu’elle ne se fasse dilemme quant à l’appartenance : comment adhérer à l’Église dans un tel contexte déchirant?

Au-delà de ces difficultés qu’on aurait tort de négliger, je demeure personnellement rempli d’Espérance. Je suis profondément convaincu que la fécondité de l’Évangile peut marquer une existence et une culture avec grand profit, encore aujourd’hui et tout autant demain. C’est pourquoi il devient urgent de cesser de limiter les enjeux d’Église aux perspectives institutionnelles stériles pour que la communauté chrétienne puisse se mettre à l’écoute de la soif spirituelle des gens de notre pays, de notre temps, pour l’accueillir et tâcher, bien humblement, d’y répondre.

S’il fallait illustrer cet avenir promis à la dimension spirituelle et religieuse dans notre culture et notre histoire, je miserais volontiers sur ce beau texte de l’évangéliste Luc, communément appelé les disciples d’Emmaüs. Car le Christ s’y révèle humble, voire mendiant. Il ne s’avance pas pour offrir quoi que ce soit, mais pour accueillir. Accueillir l’Autre, sa peine, son poids, son pas. Du creux de cet accueil, la rencontre et l’interpellation sont possibles, de même que la nouveauté du sens et de l’espérance. Celle d’un regard qui voit autre chose qui ouvre sur un au-delà de l’immédiat et de la douleur. Le regard ainsi transfiguré, la tristesse est guérie pour devenir joie, la fermeture sur soi est retournée pour devenir ouverture à l’Autre.

La communauté des disciples, et au premier chef ses pasteurs, n’a d’autre choix que de se mettre à l’école d’Emmaüs. Ils se doivent de faire le deuil à la fois du passé et de la nostalgie qui le maintient vivant artificiellement. Car le prophète ne regarde qu’en avant, n’a d’autre perspective que celle de l’avenir, de ce qui s’en vient. Là réside Dieu. Le passé certes révèle les traces de son passage. Mais l’aujourd’hui est le lieu de son œuvre de salut qui nous conduit avec assurance vers demain, là où il nous attend.

 

Pierre Murray, prêtre