Colloque Communications et société
Criez-le sur les toits! L’Évangile à l’heure de la communication mondiale,
Montréal, le 1er février 2002. 



Peut-on crier la foi sur tous les toits ?

Mgr Raymond St-Gelais

Évêque de Nicolet
président de l’Assemblée des évêques du Québec.
 

Ce que je vous dis dans les ténèbres,
dites-le au grand jour;
Ce que vous entendez dans le creux de l’oreille,
proclamez-le sur les toits.
Matthieu, 10, 27


Le thème du message de Jean-Paul II pour la Journée mondiale des communications sociales de mai 2001, est à la fois pertinent et provocateur. En effet, il est tout à fait pertinent de se rappeler qu’à l’heure où la communication médiatique est instantanée et mondiale, l’Évangile peut être crier sur tous les toits. Par la télévision, la radio, les journaux et l’internet, l’Évangile peut être proclamé de façon extraordinaire à toute heure du jour et de la nuit.

Cependant, l’expression Criez-le sur les toits comporte aussi un élément de provocation. Nous sommes poussés, propulsés en avant. Nous sommes incités à ne perdre aucune occasion de présenter le Christ et sa Bonne Nouvelle. Il y a quelque chose de pressant dans cette invitation à évangéliser à temps et à contretemps, comme l’apôtre Paul incitait Timothée : proclame la parole, insiste à temps et à contretemps, réfute, menace, exhorte, avec une patience inlassable et le souci d’instruire.

Cette insistance de Paul nous fait réfléchir. Si cette façon de faire convenait au début du christianisme, pouvons-nous l’appliquer encore aujourd’hui ? La société actuelle évolue dans le respect des droits individuels. Elle reconnaît la liberté d’expression, la liberté d’opinion, la liberté de religion. Tout ce qui peut ressembler dans nos propos à une sorte de propagande, un ton quelque peu péremptoire, l’assurance de posséder la vérité est susceptible de soulever bien des réactions agressives et de nous détourner du but à atteindre. Aujourd’hui, les gens ne veulent pas se faire imposer la vérité mais être partie prenante de la recherche de la vérité.


La nouvelle culture médiatique

Depuis quelque temps déjà, la société est influencée par des changements culturels majeurs suscités par le développement rapide de la culture médiatique. Chaque jour, nous sommes inondés d’informations multiples qui nourrissent notre manière de penser et change notre rapport à la vérité, comme l’ont d’ailleurs souligné les évêques du Québec dans leur document Annoncer l’Évangile dans la culture actuelle au Québec (Fides 1999) :

" Dans le domaine religieux, l’abondance, la diversité et l’immédiateté des informations diffusées ont pour première conséquence d’ébranler les certitudes tranquilles. Ces trois phénomènes, fruits de l’apparition de nouvelles technologies, changent le rapport traditionnel à la vérité. Il n’y a pas seulement la vision du monde transmise par la tradition et largement conditionnée par les institutions religieuses qui est véhiculée. Aujourd’hui, un individu est sollicité par de multiples voix. Dans ce vaste forum d’échange qu’est devenue la société médiatique, les affirmations sont souvent contradictoires et les opinions des plus variées. " (P. 17)

De ce pluralisme des idéologies, des opinions et des convictions religieuses découlent plusieurs conséquences. Par exemple, l’indécision en matière religieuse : devant de nombreux choix la liberté est mise à rude épreuve. Les gens mettent plus de temps à prendre une option en matière de religion. Certains croient qu’une décision religieuse ne l’est plus forcément pour toute la vie. Ces faits modifient sérieusement nos perspectives en éducation de la foi des enfants et des adultes.

Dans la société, il existe un grand nombre de personnes qui ont des attentes face à la religion. En général, les gens souhaitent que l’Église rejoigne leurs propres convictions, opinions et pensées et qu’elle comprenne leurs souffrances et leurs difficultés.

Cependant, depuis les événements tragiques du 11 septembre, l’intolérance s’est installée dans la population vis-à-vis le fanatisme religieux. Pour certaines personnes, dès que l’on proclame une religion comme possédant l’unique vérité, ses adhérents sont aussi qualifiés de fanatiques. Cela signifie que pour beaucoup nous le sommes.

Dans une lettre ouverte publiée récemment dans Le Devoir sous le titre : Une spiritualité sans dogme, l’auteur reflète une opinion largement répandue qui rejette les dogmes et les religions pour privilégier la spiritualité au sens large du terme. En substance, il écrit :

" L’avenir de la planète passe obligatoirement par le retrait des religions traditionnelles au profit d’une spiritualité sans dogme. Une certaine spiritualité sera toujours essentielle à l’être humain. Nous ne sommes pas des machines qui produisent, achètent et vendent. Mais est-il possible de se poser des questions sur le sens de la vie et de chercher des réponses sans nécessairement tomber dans le piège des sectes et des religions dogmatiques ?

" On peut très bien ne pas croire en Dieu et accepter que d’autres y croient. On peut très bien croire en Dieu et accepter qu’il ait un visage différent selon les cultures. On peut très bien se tourner vers les religions orientales. Bref, on a tous le droit de vivre notre spiritualité à notre façon, mais il faut absolument convaincre, et au plus vite, tous les bigots de la Terre qui s’imaginent encore être les seuls à détenir la vérité. Cette façon de penser est le terreau de l’intolérance, de l’exclusion, de l’hégémonie et du terrorisme. " (Daniel Jasmin, Montréal, décembre 2001)


La culture : un terreau pour l’Évangile

Le message de l’Évangile s’adresse à toute personne humaine. Il rejoint fondamentalement les gens dans leurs attentes les plus profondes. Aujourd’hui, il importe donc d’être à l’écoute des personnes, de leurs questionnements, de leur quête de sens, à partir de ce qu’ils sont et de ce qu’ils vivent.

Dans l’orientation diocésaine pour l’évangélisation du diocèse de Nicolet, notre conviction profonde est que la culture actuelle est un terreau pour l’Évangile. Voici quelques-unes de nos convictions.

1. La culture actuelle, en remettant en question les vérités toutes faites, favorise la communication, le débat et la participation, valorise le questionnement et la recherche.

2. Dans la culture actuelle, les personnes humaines sont considérées comme les sujets de leur propre cheminement, ayant la capacité de le prendre en mains.

3. La culture actuelle, avec la désillusion du progrès illimité, favorise une nouvelle recherche de sens à la vie.

4. La culture actuelle privilégie, d’une part, l’individualisme, mais d’autre part, elle favorise l’autonomie des personnes, développe la capacité d’un engagement personnel et le désir d’une appartenance volontaire.

5. La culture actuelle, en accordant une large place à la liberté humaine, offre un nouvel espace à la réflexion éthique et morale.

6. Le multiculturalisme et la pluralité religieuse qui prévalent dans notre culture mettent les gens en quête de leur identité humaine et religieuse.

7. La fragilité des relations, le retour aux identités nationales fortes avec son rejet des différences, l’éclatement des familles, les problèmes sociaux suscitent une quête d’espérance et une recherche de nouvelles solidarités.

8. La culture actuelle est à la recherche de voies symboliques pour contrebalancer la forte influence de la mentalité scientifique et rationnelle de la modernité.

9. Dans la culture actuelle, le monde omniprésent des communications appelle une transformation du langage et ouvre des horizons insoupçonnés jusqu’à maintenant.


Proclamer la foi dans la dynamique de la communication

Si nous comprenons bien le sens du passage de l’évangile de Matthieu : Ce que vous entendez dans le creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits, la portée de la mission est absolue et universelle. Nous avons à rendre compte de l’espérance qui est en nous en toutes circonstances, à proclamer l’amour inconditionnel du Christ envers toute personne humaine. Nous avons à promouvoir le droit, la justice et la paix, à prendre option pour les pauvres et à combattre les injustices.

Oui, nous avons l’obligation de crier notre foi sur tous les toits et, dans notre monde moderne, particulièrement à travers les médias. C’est un impératif missionnaire, comme le reconnaît le pape Jean-Paul II dans son message :

" Dans le monde d’aujourd’hui, les toits sont presque toujours envahis par une forêt d’émetteurs et d’antennes qui transmettent et reçoivent des messages de tout genre vers et des quatre coins du monde. Il est très important de faire en sorte que parmi ces nombreux messages la Parole de Dieu soit, elle aussi, entendue. Proclamer la foi du haut des toits aujourd’hui veut dire adresser la Parole de Jésus par et à travers le monde dynamique des communications. "


Le rôle crucial de l’interlocuteur

Cependant, lorsque Jésus envoie ses disciples en mission, il leur donne des consignes qui posent certaines difficultés dans l’annonce du message du Christ à travers les médias. Dans son commentaire de L’évangile de Matthieu (Centurion/Novalis, 1991, p.112), Claude Tassin explique. " À tout missionnaire, Jésus impose un style fait de dépouillement et de dépendance à l’égard de l’accueil des hommes pour qu’à travers le messager, le Royaume soit livré au choix des libertés humaines ".

Si l’on refuse de vous accueillir et d’écouter vos paroles, dit Jésus, sortez de cette maison ou de cette ville, en secouant la poussière de vos pieds. (Mt 10,14)

Jésus laisse donc entendre que si nous voulons crier notre foi sur tous les toits, ce n’est pas la fonction de messager ou de communicateur qui est première, c’est-à-dire la nôtre, mais bien la liberté de l’interlocuteur. C’est lui ou elle qui décide d’accueillir ou non le messager et son message, qui a la liberté d’interpréter le message, de l’adopter ou de le rejeter.

Pour tous ceux et celles qui veulent communiquer l’Évangile à travers les médias, le défi est de taille! Car non seulement leur message sera envoyé à un nombre incalculable de personnes inconnues qui fréquentent les médias écrits et électroniques, mais il devra passer par des intermédiaires que sont les professionnels des médias pour divulguer leur message.

Ces intermédiaires sont multiples : les directeurs ou directrices d’information, animateurs ou animatrices d’émissions d’affaires publiques, journalistes, bref tous ceux et celles qui ont le choix d’accepter le message, de le diffuser et le publier. Nous savons d’ailleurs combien il est important de trouver acceptation, respect et authenticité de la part des professionnels des médias.

Nous savons par exemple qu’un message de l’épiscopat, une opinion d’un théologien, une lettre ouverte d’un chrétien passent par la décision du responsable de l’information ou de l’équipe éditoriale. La publication du message est donc tributaire des opinions de la direction et des objectifs de son entreprise de presse.

On peut faire les mêmes observations concernant les émissions à la radio et à la télévision. Nous savons que l’intérêt des journalistes et animateurs d’émissions d’affaires publiques est souvent porté sur des questions pointues dans l’Église, sur des scandales potentiels, sur les préjugés qu’on porte sur le catholicisme, le Pape et l’Église.

En outre, nous ne pouvons oublier que ce qui guide les entreprises de communications c’est, avant tout, l’étude du marché, le profit, la rentabilité, la concurrence.

Ignacio Ramonet rapporte dans son ouvrage La tyrannie de la communication (Paris, Galilée, 1999) :

" Dans le grand schéma industriel conçu par les patrons des entreprises de loisirs, chacun constate que l’information est avant tout considérée comme une marchandise, et que ce caractère l’emporte, de loin, sur la mission fondamentale des médias : éclairer et enrichir le débat démocratique. "

Les professionnels des médias le savent. Trop souvent ils n’ont pas le choix que de répondre à ces impératifs s’ils veulent conserver leur fonction au sein de l’entreprise.

Un autre défi que rencontrent les communicateurs chrétiens, c’est le contexte émotif des informations. D’autant plus évident que certains médias présentent des informations à longueur de journée. L’actualité télévisée est particulièrement faite d’émotions, de souffrances et de larmes. Bien sûr, ces nouvelles rendent compte des drames de l’humanité.

L’image produit un impact très fort dans l’esprit du public qui se fie généralement aux brèves informations diffusées, souvent incomplètes. C’est le choc qui compte prioritairement. Le manque d’analyse se perçoit surtout quand on constate qu’une information diffusée par un premier média est aussitôt reprise par les autres, qu’ils soient écrits ou électroniques sans qu’on y décèle avant quelque temps un complément d’information. L’information est devenue une sorte d’événement-spectacle.

Cependant, il importe de ne pas perdre de vue que chaque catégorie de médias joue un rôle qui lui est propre, de même que les divers types d’émissions et d’écrits. Ce que l’on pourrait annoncer brièvement dans une émission de nouvelles à la télévision, pourra être repris par la suite dans une émission d’affaires publiques ou de débat.

De même, la radio a son créneau qui facilite le commentaire dans des émissions et l’expression d’opinions dans une tribune téléphonique. Les radios religieuses ont évidemment un rôle de première importance dans l’annonce de la Parole. Et l’on peut faire les mêmes comparaisons pour les médias écrits. Concernant l’Internet, les sites religieux peuvent avoir un rôle de complément d’information ou d’approfondissement de la foi auprès du public qui les fréquente.


L’Évangile, parole neuve pour aujourd’hui

Tout comme Jésus a rejoint les gens parce qu’il répondait à une attente, l’Évangile continue d’être une parole vivante et créatrice de sens pour le monde moderne. Que ce soit à travers les médias ou dans une relation interpersonnelle, le message du Christ s’adresse avant tout à la liberté humaine.

Les témoins sont appelés à présenter le message du Christ en ouvrant la porte au dialogue et à la conversation. La Parole est avant tout un témoignage. Elle ne s’impose pas. C’est une invitation au cheminement, à la quête de sens, à chercher ensemble la vérité. Cette Parole est prophétique. Portée par l’Esprit-Saint, elle invite à relire les événements à partir de l’Évangile.


Conclusion

Jésus a toujours été proche des gens de son temps. Il les comprenait. Il savait leur parler, trouver les mots et les exemples qui convenaient à son époque. Nous avons à inculturer l’Évangile à travers la culture médiatique actuelle. Les communicateurs chrétiens ont un grand défi à relever lorsqu’ils parlent de l’Évangile à travers les médias. D’une part, sentir des besoins et les attentes du public face au message à transmettre et, d’autre part, trouver la parole qui comprend, réconforte, rejoint les aspirations en présentant l’Évangile avec foi et conviction.

 

+ Raymond St-Gelais
évêque de Nicolet