Études - septembre 1987 (367/3)
14, rue d'Assas - 75006 Paris

Le religieux à la télévision

par Jacques-Yves Bellay



«Un écrivain protestant a eu le courage d'imaginer que si Jésus vivait maintenant, il serait soumis à une quatrième tentation […]. Il lui serait proposé, à lui qui a tant de talent, de convertir le monde par un programme spécial en mondiovision. Et, une fois encore, Jésus refuserait, ne voulant pas faire croire qu'on puisse confondre rencontre avec spectacle» (note n° 1).

Notre propos n'est pas de trancher le débat qui oppose les tenants d'une incompatibilité fondamentale entre télévision et religieux - c'est la position de Jacques PIVETEAU dans son pamphlet L'Extase de la télévision - et ceux qui, à l'inverse, estiment qu'il est vital pour l'Église de se servir de l'outil-télévision pour faire connaître au monde le message de l'Évangile. Le problème est complexe: on peut penser que jamais la télévision ne pourra rendre compte du mystère du christianisme, et on peut même affirmer qu'elle renforce «la folklorisation du christianisme» dont parlait Michel DE CERTEAU (note n° 2), en le traitant au même titre que d'autres objets culturels: le sport, la musique, la mode, etc. En revanche, si l'on veut admettre que, depuis l'Incarnation, le Dieu des chrétiens ne se manifeste qu'inscrit au cœur de la réalité des cultures humaines, on voit mal comment, en 1987, les croyants pourraient ignorer la télévision, tant celle-ci est devenue média privilégié d'information.

La discussion pourrait être infinie, je ne proposerai pas d'analyser ici le conflit télévision-religieux, mais de regarder ce qui est: comment la télévision rend-elle compte du religieux? Quelles positions adoptent les journalistes à son endroit? Quels paradoxes renvoie la télévision au spectateur quand elle aborde le sujet religieux? Je parlerai enfin des émissions religieuses proprement dites, en cherchant à voir comment elles aident les chrétiens - et les autres - à porter un regard neuf sur le reste de la réalité télévisuelle.


«LA CROIX ET LA BANNIÈRE»

S'attacher à ce que la télévision propose. Il n'est pas de meilleur exemple de la façon dont «la folle du logis» peut traiter du religieux que de s'arrêter sur la série d'Antenne 2 proposée en mars et avril 1987, La Croix et la bannière (note n° 3).

Première remarque: une fois n'est pas coutume, la télévision s'est donné le temps. Cinq heures d'émission, deux sur la situation de l'Église en France, une heure sur celle du Brésil, une heure sur l'Église aux États-Unis, et une sur des responsables chrétiens d'entreprise. On ne s'est pas contenté, comme souvent, d'un court flash sur telle ou telle position romaine, de la parole de telle ou telle vedette médiatique de l'Église ou de la mise en valeur du courant traditionaliste. Quatre heures d'émission ont permis de mesurer la formidable diversité de l'Église catholique. Pascale Breugnot, la productrice de Psy-show, de Moi je et de Sexy Folies l'a dit haut et clair: elle et ses réalisateurs ont voulu traiter de l'évolution de l'Église catholique comme ils l'auraient fait de tout autre phénomène social. Ayant d'emblée gommé toute visée apologétique. La Croix et la bannière a réussi à livrer un document unique sur la réalité du catholicisme.

La télévision a rempli son office parce que, prenant acte de la durée que nécessitait un tel travail, elle a mené une véritable enquête journalistique et n'a pas ensuite négligé la mise en forme de ce voyage en catholicité. Dans une optique plus militante, la tentation est grande de ne voir ici du réel que ce qui paraît cohérent avec ses présupposés de départ. Cette tentation n'était pas tout à fait absente, par exemple, des reportages proposés par La Croix lors de son passage à l'émission de Michèle Cotta, De bonne source; elle n'était pas non plus absente de la présentation du journal Libération, à la même émission, qui ne résista pas à la volonté de faire partager son éthique post-moderne. Je ne parle même pas de L'Humanité!

La Croix et la bannière a su éviter l'écueil en s'aidant d'images fortes, de témoignages criants de vérité et d'une réalisation à la fois sobre et moderne. Certes, les croquis retenus étaient forcément schématiques et pas toujours représentatifs de la vie quotidienne des Églises (aux États-Unis, par exemple). Mais le prêtre américain au chevet d'un malade atteint du Sida, la voix d'Evaristo Arns, archevêque de Sao Paulo (note n° 4), la solitude de ce prêtre ouvrier célébrant l'eucharistie dans sa cuisine, et tant d'autres images avaient en ces instants une force de conviction qu'aucun discours jamais ne pourra posséder: on était loin des supputations occidentales sur les théologies de la libération dans ces couloirs crasseux des familles brésiliennes peuplés d'enfants en haillons et de visages de souffrance; ils se «faisaient tout petits», les principes moraux, devant ce chrétien atteint du Sida. Mais elle était belle, l'étique chrétienne, dans sa volonté de respect de la démarche de cet homme; elle se voulait vivante cette paroisse d'Evreux, sans prêtre et continuant cependant d'exister… On pourrait poursuivre sans fin la description des images.

Religieux et télévision ne se repoussaient pas, ils participaient d'un même projet: présenter la réalité d'un univers - le catholique, en l'occurrence - qui se bat, qui prie et qui, au cœur de l'humanité, porte une espérance. Et cela d'autant plus aisément que la réalisation, sans être hyper-moderne (note n° 5), procédait par touches prolongées, par enchaînements en douceur, par harmonie entre la parole des individus et les images sur les réalités qui les portent. Peu de commentaires en voix off ou de musiques clinquantes; simplement le bruit des rues, le silence des offices; ni matraquante ni timorée, la caméra restait à sa place, elle ne s'imposait pas, avec pour seule préoccupation de considérer «l'état des choses».

Il fut symptomatique de constater combien le rapport avec Rome fut, dans ces quatre émissions, très peu évoqué: il n'apparut jamais, même en France, comme obsédant. Les gens et les communautés en parlaient fort peu. Ce n'est pas qu'ils l'ignoraient: un des rares moments douloureux par rapport à Rome fut l'évocation de la sanction frappant, pour de sombres motifs, Mgr Hunthausen, évêque de Seattle. Mais la télévision ne s'attachait pas là au sensationnel et aux rapports de forces; elle regardait les chrétiens eux-mêmes, leur pratique, leur vie au cœur de la cité.

On pourrait encore dire beaucoup de choses sur La Croix et la bannière, et on m'excusera de m'être appesanti sur cette émission, mais elle nous donne deux leçons en ce qui concerne les rapports entre le religieux et la télévision. En accomplissant avec professionnalisme leur travail de journalistes, Olivier Doat et Denis Chegaray ont prouvé que la télévision pouvait rendre au catholicisme un immense service: quand beaucoup, dans l'Église, surtout en période de crises dites d'identité, auraient tendance à se replier sur le pré carré de vérités présentées comme figées, la télévision peut montrer que la vérité de l'Évangile est plurielle, qu'elle se dit à travers les cultures et les contextes socioculturels dans lesquels les chrétiens se débattent; montrer aussi qu'à l'intérieur d'une même réalité culturelle il n'y a pas que les évêques et les prêtres à pouvoir prendre la parole. Les deux réalisateurs ont su donner la parole aux laïcs, à un peuple en un mot, et ce n'est pas le moindre de leur réussite.

Enfin, comme l'a fort bien écrit Jean-Claude Eslin (note n° 6), «il y avait quelque chose de neuf et même de révolutionnaire à montrer des chefs d'entreprise chrétiens, vraiment chefs d'entreprise, vraiment chrétiens, parlant clair et net de la création de richesses et du développement des hommes en termes évangéliques». Eslin fait allusion à la dernière émission de la série; c'est peut-être sur ce point, en effet, que la télévision nous aura le plus surpris en osant lever le véritable tabou existant au sein de l'Église de France dans le rapport de ses membres à l'argent. Il n'est pas du tout certain que des catholiques tournant une émission sur leur propre Église auraient soulevé une telle question…

Avec La Croix et la bannière, nous avons eu la preuve que la télévision peut, quand elle le veut, entretenir avec le religieux un rapport autre que celui de fascination ou de rejet; qu'elle peut offrir, dans un monde sécularisé à outrance, une vision de la religion qui ne la réduit pas à la névrose d'hommes et de femmes conditionnés par le passé, ou à la psychose d'une humanité post-moderne déboussolée qui, pour échapper à la folie, s'en remettrait aux vérités d'antan. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il était grand temps que cela arrive!


LES JOURNALISTES ET LA TÉLÉVISION

À bien des égards, La Croix et la bannière est l'exception qui confirme la règle. Dans son ensemble, la télévision n'accorde que peu de temps au religieux - hormis le dimanche matin - et, surtout, elle est plus ou moins mal à l'aise avec la question de Dieu.

Prenez Bernard Pivot. Il est plutôt futé! Mais lorsqu'à la question «Pourquoi l'alcool?», Marguerite Duras lui répond: «Parce qu'il n'y avait pas Dieu», il passe dare-dare à autre chose. Face à Walesa, il n'entend rien de ce que lui révèle le syndicaliste de Gdansk quant à son christianisme; face à Soljenitsyne, il est incapable de le relancer sur sa confession orthodoxe. Par ailleurs, on attend toujours qu'il accueille à Apostrophes deux des plus grands penseurs de ce temps: Paul Ricoeur et Emmanuel Levinas. Je n'accablerai pas Pivot, qui a le mérite, chaque Vendredi Saint, de donner la parole à des témoins du christianisme; il a su, par ailleurs, créer un véritable espace littéraire à la télévision. Mais il est révélateur de l'inculture religieuse des hommes de télévision, de leur incapacité à ressaisir tel ou tel événement religieux dans la dimension des grands Récits et de l'Histoire des religions, se contentant de l'anecdote et de la pure description. Certains commentaires des voyages pontificaux sont à cet égard édifiants: aucune analyse des homélies, simples redondances plates, mortel ennui de tons monocordes, sans passion; bref, on a parfois envie de rappeler Zitrone: lui, au moins il travaille ses sujets!

Les Mourousi, Sérillon, Ockrent et consorts semblent gagnés par l'idéologie dominante incarnée par Libération: le Pape est réactionnaire et l'Église moralisatrice. Un peu court! Tout est jugé à partir de cette grille d'analyse on ne peut plus simpliste. Quant à l'Évangile, certains ne l'ont manifestement jamais ouvert. Je ne parle pas de la Bible: là, c'est carrément l'angoisse! Les chrétiens sont fatalement anti-modernes, pas branchés pour quatre sous, et tutti quanti. Il est vrai que certaines pratiques et certains propos chrétiens prêtent le flanc à ce type de critique. Mais la culture religieuse des gens de télévision est si pauvre qu'on en arrive à se demander s'il n'est pas heureux pour les journalistes qu'il y ait dans l'Église une mouvance moralisatrice et réactionnaire: de quels aspects de la réalité ecclésiale peuvent-ils parler, sinon de celle-là, qui les renforce dans leur idéologie et les dispense de pousser plus loin l'analyse du religieux?

Le contre-exemple parfait de ceux-là s'appelle Marcel Jullian. Dans ses dialogues à Projection privée sur Antenne 2 avec Françoise Dolto, Raymond Devos ou Gustave Thibon, il parvient à nouer une conversation sur le ton de la confidence où non seulement la spiritualité n'est pas sacrifiée sur l'autel de l'actualité, mais où elle occupe une place centrale. Face à ses invités, Marcel Jullian semble bien habité par ce que Jean Sulivan appelait «les questions éternelles». Dès lors, parce que cette soif se double d'une ample culture, un dialogue vrai s'engage où des mots comme «sainteté» ou «salut» ne brûlent pas les lèvres. Jullian illustre à merveille le fait qu'il ne suffit pas d'avoir en face de soi un homme ou une femme pour qui Dieu est important pour que l'on «cause religion». Il est nécessaire qu'une connivence de fond existe entre le journaliste et son invité. Pas nécessairement sur le plan des croyances, mais dans la volonté d'aller au-delà du faire ou du dire.

À la décharge des journalistes, il convient d'ajouter que, dans l'Église catholique actuelle, les vrais maîtres spirituels et les véritables intellectuels font cruellement défaut: les prestations télévisées d'un Maurice Clavel nous manquent terriblement, quoi qu'on ait pu penser de sa philosophie.

Il est pourtant difficile de passer sous silence l'anticléricalisme latent qui règne dans les milieux de la création, et spécialement dans celui de la télévision. Quelques-uns de ceux qui ont la responsabilité d'émissions très populaires atteignant un large public, un Jacques Martin, un Stéphane Collaro, un Michel Polac, ne reculent pas devant les plaisanteries les plus éculées et les sous-entendus les plus égrillards. Si l'anticléricalisme vulgaire a presque disparu des autres médias, il se porte encore bien à la télévision. Répond-il à une attente du public ou est-ce un recours pour susciter le rire? Aucune institution n'est autant raillée que l'Église catholique, aucun sentiment aussi tourné en ridicule que le «sentiment religieux». Ni le judaïsme, ni l'islam (et pour cause!) ne font l'objet d'une telle dérision. Cette persistance de l'anticléricalisme contre une institution qui a beaucoup perdu de son pouvoir pose une énigme. René Rémond y voit comme un retour permanent du refoulé, des images d'autrefois, d'une Église exerçant la censure contre les artistes. On peut se demander si, malgré tout, l'Église catholique n'apparaît pas comme la grande ennemie de la liberté des mœurs, dont la télévision se fait largement l'écho quand elle ne la crée pas; comme la principale incarnation de la morale identifiée à une police des mœurs. Toujours est-il que, régulièrement, les autorités de l'Église et la presse catholique protestent énergiquement contre ces manifestations anticléricales. Stéphane Collaro pastichant la crucifixion du Christ, Jacques Martin ne cessant d'ironiser sur «la calotte catholique» ou les éternelles plaisanteries sur la Vierge: rien ne manque. À la longue, cela devient accablant, voire révoltant.


LES STARS

Désarmés face au religieux, les journalistes sont souvent tentés de se rabattre sur quelques vedettes catholiques du petit écran. Que la télévision suscite des stars, même à l'intérieur de l'Église, rien de plus normal. Certains, par leur action, méritent d'être connus d'un large public; mais le talent télévisuel n'est pas donné à tout le monde. Pour ne prendre que deux exemples: vers 1970, le rayonnement de Boquen dut beaucoup au fait que son jeune prieur, Bernard Besret, passait admirablement à la télévision. On se l'arrachait! Par ailleurs, le Pape Jean-Paul II est sans doute le premier Souverain Pontife à se servir avec une telle maestria de la télévision, parce qu'il en a compris l'importance, mais aussi parce que son charisme personnel correspond à merveille aux exigences de la caméra: beau visage, parole percutante, sens de l'humour, de l'improvisation… Mais le risque est grand d'identifier la réalité de l'Église à l'image qu'en donnent de prestigieux symboles.

Pour ce qui est de Jean-Paul II, la retransmission de sa rencontre avec les jeunes au stade Gerland, à Lyon, était significative: outre le fait que le jeu scénique ne perça pas l'écran et offrit une piètre image de l'esthétique catholique contemporaine, on eut la parfaite illustration de l'observation faite par Danièle Hervieu-Léger sur «l'écart entre la capacité émotionnelle dont dispose, à titre personnel, le Pape Jean-Paul II et la disqualification sociale, au moins relative, du discours normatif qu'il tient» (note n° 7). Le téléspectateur ne pouvait pas ne pas être pris par la folle ambiance de Gerland, impressionné par ce stade bourré à craquer de jeunes; et lorsque, le lendemain, au journal de 13 heures, nombre de ces mêmes jeunes, au sortir de la rencontre, avouaient sans honte avoir été indifférents au contenu même des propos du Pape, notamment en matière de morale, ils rejoignaient l'opinion des téléspectateurs, plus intéressés par le spectaculaire et la figure du Pape que par son discours.

Parce qu'elle est image, la télévision durcit les positions. Elle cultive les contrastes et se détourne de la nuance, de l'entre-deux, de ce qui n'est pas clair et net. Ce soir-là, devant les écrans, il ne pouvait y avoir que «les pour» et les contre», et le style même de tout spectacle de télévision faisait que, le bouton tourné, «les pour» ne pouvaient qu'être «plus pour» et «les contre» «plus contre».

À se fixer sur quelques vedettes, la télévision, à l'insu même parfois de ces dernières, fait oublier la polyphonie: la voix de l'épiscopat est réduite à deux ou trois ténors, celle des pauvres à Mère Teresa ou Sœur Emmanuelle, celle des délinquants à Guy Gilbert, celle des handicapés à Jean Vanier. Sur autant de questions où de multiples angles d'attaque sont possibles, un seul sera privilégié parce que dame télévision se refuse à descendre sur le terrain et préfère la facilité des porte-parole à la véritable enquête journalistique. Comme certaines vedettes se piquent au jeu et en redemandent, le système fonctionne à la perfection.


PARADOXES

La télévision joue un rôle événementiel: elle parle de ce qui se passe. Elle aborde le religieux non comme fait religieux en lui-même, mais comme fait d'actualité tout court. Entre l'abandon d'Alain Prost à Imola et les défilés maigrelets du 1er mai, à Sept sur Sept, sur TF 1, on mentionne la visite du Pape en Allemagne fédérale et la béatification d'Edith Stein. Le séjour du Pape en Amérique latine est traité comme un événement important au plan international ou de la politique intérieure des pays visités, mais peu sous son aspect pastoral. On couvrira avec force moyens les prestations de Billy Graham à Bercy comme on évoque les Six Jours cyclistes, car ces deux grands événements rassemblent des milliers de personnes, mais, hormis Yves Mourousi qui tente de pousser Billy Graham dans ses retranchements, les téléspectateurs n'auront guère eu l'occasion de réfléchir su l'enjeu de ses prédications.

La télévision est d'essence laïque, il faut en prendre acte. Rien ne marque dans ses programmes les fêtes religieuses. Au moment de Pâques et de Noël, on voit parfois des reportages sur le christianisme (note n° 8), mais tout dépend du bon vouloir des programmateurs.

En réalité, la télévision tend un miroir à deux faces: d'un côté, elle a trouvé en Jean-Paul II et chez quelques autres d'extraordinaires personnages médiatiques qui correspondent à la réelle soif de sens de nos contemporains; de l'autre, elle a pris acte de l'éclatement du champs religieux dans les sociétés post-modernes, au point de passer sous silence l'influence du christianisme dans nombre de questions qui le concernent, et d'ouvrir ses ondes à tous les phénomènes parareligieux qui traversent notre culture.

Ainsi, à la suite du débat suscité par Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy (note n° 9) au sujet d'une prétendue déliquescence de la pensée et de la culture, Michel Polac reprend cette question. Ici ou là, il sera bien parlé de l'influence du judéo-christianisme au sein de la vieille Europe, mais très discrètement et sans que quelqu'un soit invité expressément à faire valoir ce point de vue. Où étaient donc ce soir-là Marcel Gauchet ou les gens d'Esprit? En revanche, Polac consacra toute une émission à Uri Geller!

C'est que la télévision s'accommode très bien de la dissolution du religieux et de ses manifestations annexes. Elle fait son miel des sciences occultes, de la magie, du magnétisme, de la parapsychologie. Chaque soir, sur FR 3, on a désormais droit à trois minutes d'horoscope, présenté par la pulpeuse Catherine Ehardy: Juste ciel (Ah! le ciel!); Guy Lux anime toute une émission. C'est aujourd'hui demain, variétés sur fond d'occultisme; et il n'est pas rare désormais, dans certains débats, de voir, à côté du prêtre ou de l'évêque habituel, un parapsychologue ou un astrologue. La télévision se branche sans problème sur la religiosité contemporaine quand elle ne la crée pas: le tirage du Loto ou du Tac au Tac pourrait fort bien s'apparenter à une courte cérémonie où le salut serait suspendu à l'apparition des divines petites boules chiffrées… On voit clairement pourquoi la télévision se sent à l'aise sur ce terrain: toutes ces manifestations parareligieuses jouent à bon compte sur l'appel au surnaturel et la télévision, parce que, par essence, elle doit montrer, se délecte. Malheureusement pour la télévision, de la Résurrection du Christ, nous n'avons pas de preuve matérielle - seulement des témoins…

Une dernière remarque sur cet univers télévisuel qui ne sait trop où donner du religieux. On peut s'interroger sur la présence des prêtres ou des évêques qui, aux côtés du psychiatre ou du psychologue (ou du «para», comme nous l'avons dit plus haut), doivent figurer dans n'importe quelle émission de télévision traitant d'un problème vital: la biologie, le Sida, les manipulations génétiques… Sont-ils là parce qu'ils ont une vérité à proférer ou parce que, placés au cœur d'une sorte de dramaturgie sociale, ils sont les figurants des questions sans réponse qu'a justement fait émerger la modernité dans sa mise à mort des idéologie et des dogmes croyables? De plus en plus, ils semblent les garants d'une certaine éthique. Mais comment la télévision, devenue pour beaucoup la seule instance d'information, peut-elle à la fois présenter l'éthique chrétienne et passer sous silence ce qui la fonde? Les prêtres et les évêques risquent d'être catalogués comme des hommes à principes abscons, l'Église comme la gardienne de meubles moraux. Est-on conscient des risques qu'ils assument en participant à ces émissions?

En revanche, il est un point sur lequel la télévision ne peut biaiser: sur la beauté des visages et ce qu'ils révèlent. Certains hommes d'Église, laïcs ou clercs, portent sur leurs traits la marque d'un long combat spirituel et, dès lors, la télévision donne le plus bel exemple de la force du Dieu des chrétiens. Je pense à la phrase de Saint-Exupéry: «Il est des visages sur lesquels je n'aimerais pas atterrir.» Lors du débat des Dossiers de l'écran entre Mgr Thomas et deux prêtres traditionalistes, plus que les paroles, c'est la sérénité de l'évêque qui contrastait avec la raideur de ses interlocuteurs. Sur les visages, on pouvait lire ce qui, en réalité, séparait les hommes: une vérité fermée sur elle-même, d'un côté, une vérité comprises dans un corps-à-corps avec l'homme et ses faiblesses, de l'autre.

«L'épiphanie du visage est tout entière langage»: il est des moments de télévision où cet axiome d'Emmanuel Levinas prend tout son sens. Je pense aux visages des Pères de Lachaux et Pinchon dans La Croix et la bannière, aux traits déjà minés par la maladie de Jacques de Bollardière chez Polac, à l'extraordinaire rencontre de Leonid Plioutch et de Helder Camara un certain soir de 1977 à Apostrophes: en ces instants, s'il en était besoin, télévision et religieux sont définitivement réconciliés.


LES ÉMISSIONS RELIGIEUSES

On ne peut bien évidemment pas passer sous silence les émissions spécifiquement religieuses du dimanche matin: un quart de la population française, soit environ 10 millions de personnes, regarderait, régulièrement ou épisodiquement, Le Jour du Seigneur (note n° 10).

Une nouveauté dans ce temps du dimanche matin. Sur Antenne 2 désormais - privatisation de TF 1 oblige! -, les émissions religieuses se sont enrichies depuis quelques mois d'une émission sur l'islam. C'est la moindre des choses quand on sait l'importance de la population musulmane en France, et surtout quand, sous la poussée des événements d'Iran, tous les magazines d'information ont, à un moment ou à un autre, traité de l'islam. Un quart d'heure, c'est très court, comme pour le judaïsme et l'orthodoxie, les protestants ayant droit à une demi-heure. Juste le temps d'écouter quelques sourates du Coran, suivis d'un commentaire en arabe, parfois en dialogue avec un journaliste, le plus souvent par le seul recteur de la mosquée de la rue de Tanger à Paris, Larbi Kechat, ou le recteur de l'Institut musulman de la Grande Mosquée de Paris, Cheikh Abbas Bencheikh El Hocine. Deux regrets: le sous-titrage est souvent mauvais, et surtout Connaître l'islam n'a que très peu le souci des téléspectateurs non musulmans. C'est d'autant plus dommage que cette émission en intéresserait plus d'un.

Le problème n'est évidemment pas le même pour le judaïsme. Il faut rendre justice à Josy Eisenberg, avec À Bible ouverte, d'avoir su donner un temps d'antenne au dialogue judéo-chrétien. Le Père Bernard Dupuy y intervient fréquemment; une pédagogie vivante introduit excellemment aux arcanes de la Bible en passionnant nombre de… chrétiens! La deuxième partie de l'émission s'intéresse plus à la Loi juive et à ses préceptes. Mais, là aussi, on sent une volonté de faire connaître le judaïsme.

Il reste que la principale critique qu'on pourrait faire à ces émissions - nous parlerons plus loin du Jour du Seigneur - est d'être statiques et d'illustrer le primat de la parole sur l'image. Trop souvent, elles se résument à des commentaires de textes ou à des interviews de théologiens sur un ton monocorde, voire ennuyeux (note n° 11). De plus, Antenne 2 ménage des transitions entre chaque confession, comme si elle présentait Libre expression (note n° 12): d'une façon neutre, sur fond du logo d'Antenne 2; bref, elle se moque un tantinet du monde. Se pose, c'est entendu, une question de moyens financiers, et nul doute qu'à cause de leur faiblesse - rien à voir avec Sabatier ou Drucker -, il est difficile de produire de l'image. Il semble cependant que certaines religions monothéistes aient du mal à se servir de l'audio-télévisuel, qu'elles occupent le créneau parce qu'il leur est offert, mais sans passion et surtout sans trop réfléchir aux règles qu'impose la télévision. On voit par ailleurs apparaître très nettement les diverses sensibilités: musulmans, orthodoxes et juifs n'abordent jamais l'actualité, à la différence des catholiques et des protestants. Ceux-ci, par exemple, on organisé un débat sous le titre: «Faut-il avoir peur de l'islam?» Il est vrai que ces deux dernières confessions disposent de plus de temps, mais cela n'explique peut-être pas tout.

En tout cas, ce temps de 9h à 10h30 manque singulièrement de rythme; il demanderait une profonde recherche de mise en forme pour gagner en dynamisme. Sinon, ces moments religieux ne peuvent s'adresser qu'aux croyants et il n'y a, à mon avis, rien de pire que la télévision pour initiés, en religion comme ailleurs. Rien de pire à tout le moins qu'une télévision qui ne se soucierait pas de l'autre, du différent, de l'étranger à ses propres convictions.

Le Jour du Seigneur paraît, à côté de ses voisins, plus moderne (cela dit sans chauvinisme catholique). Il dispose, il est vrai, de plus de temps. Mais, par sa structure en trois volets - magazine, célébration eucharistique, Votre vérité - et par la volonté de ses concepteurs, l'émission est résolument tournée vers l'extérieur, ce qui n'est pas d'ailleurs sans lui valoir un certain nombre de critiques (note n° 13).

À titre d'exemple, on a pu voir trois émissions consacrées au Père Henri Le Saux, moine bénédictin parti en Inde sur les traces de P. Monchanin, des reportages multiples sur l'Église dans le monde; on n'hésite pas à aborder les problèmes d'actualité (l'immigration, les progrès scientifiques…); bref, une partie magazine ouverte et qui a, c'est certain, quelques moyens pour aller sur le terrain (note n° 14).

Demeure l'ambiguïté de la messe télévisée. Certes, cette retransmission est justifiée: elle offre aux malades et aux personnes âgées, le dimanche matin, un temps de recueillement scandé par le rituel de la messe. Il reste qu'assister à l'Eucharistie par images interposées est à tout le moins contraire à la tradition communautaire de cette liturgie. Une chose est certaine: le courrier reçu après chaque homélie est abondant - certains n'allument le poste qu'à ce moment -, et la caméra, parfois, fait découvrir de superbes églises perdues en quelques endroits de province.

Reste Jacques Paugam et ses cinq minutes, Votre vérité. Sa grande force est d'inviter des inconnus et de leur donner la parole, laïcs ou clercs. La brièveté de Votre vérité, la difficulté de certains à s'exprimer ou leur volonté de se montrer par trop «évangéliques», aboutissent souvent à un dialogue sans aspérités que renforce, me semble-t-il, la manière un peu trop «gentille» de Paugam. Mais, ici encore, à la différence des autres émissions religieuses, Le Jour du Seigneur a le réel souci de sortir du seul contenu théologique de la religion. Pour une fois qu'un journaliste professionnel a le souci du religieux, nous ne ferons pas la fine bouche.

La grande originalité du Jour du Seigneur est de s'essayer à une véritable esthétique. Tel fut le cas avec Le Combat du Roi, de Michel Farin, diffusé en ce début d'année (note n° 15). On a pu aimer ou pas le résultat de la mise en scène du texte évangélique. Mais Michel Farin a su rendre à celui-ci tout son sens religieux: l'Évangile ne va pas sans un lecteur-acteur qui, à son tour, est mis en situation évangélique, donc en état de création. Telle était la leçon du Combat du Roi.

Une telle entreprise invite à découvrir, dans les programmes non religieux de la télévision, la portée profonde de certaines créations artistiques qui ne se définissent pas comme «religieuses», mais qui n'en proposent pas moins de véritables moments spirituels (note n° 16).

C'est peut-être cela qu'on demande à la télévision. Il y aura toujours conflit entre elle et le religieux, pour la simple raison qu'aucun outil ne peut saisir entièrement le sentiment religieux et la vie spirituelle (pas plus que le livre). Cependant, utilisée avec finesse et intelligence, elle peut être un des lieux possibles de l'expression du Sens dont les hommes sont en quête. Je ne sais si le nouveau «PAF» (paysage audiovisuel français) répondra à ce vœu. La mise en place de la Sept, chaîne culturelle, semble aller dans cette direction. On peut penser aussi que, dans «le grand bazar télévisuel», il se trouvera encore des créateurs, des témoins de l'Évangile qui crèveront l'écran, ou quelques journalistes qui tenteront d'émerger de l'écume des jours.

Le meilleur service que l'on puisse rendre à la télévision est de ne pas l'accuser de tous les maux de nos sociétés (note n° 17) - ce qui est un peu facile et, du coup, conduit à ne plus savoir la regarder positivement. Dans le domaine religieux, comme dans d'autres, la télévision est un moyen; un point, c'est tout. En faire une fin ou une obsession, c'est peut-être cela succomber à la quatrième tentation!


Note n° 1:
MUGGERIDGE, M., Christ and Media, cité par PIVETEAU, Jacques dans L'Extase de la télévision, INSEP Editions, 1984

Note n° 2:
DE CERTEAU, Michel, «Le christianisme dans la culture contemporaine», Esprit, 1971.

Note n° 3:
Réalisé par Olivier Doat et Denis Chegaray dans le cadre de l'unité de production Parcale Breugnot (passée depuis sur TF 1).

Note n° 4:
«Vous avez peur de la bombe atomique, etc., et vous n'avez pas crainte de voir les deux tiers de l'humanité vous mépriser à cause de votre mépris pour notre pauvreté».

Note n° 5:
Genre Points chauds de Alain DENVERS sur TF 1.

Note n° 6:
«Quatre visages de l'Église», La Croix, avril 1987.

Note n° 7:
Danièle HERVIEU-LÉGER, Vers un nouveau christianisme?, Le Cerf, 1986, p. 140.

Note n° 8:
En 1986, à Pâques, Olivier Doat et Denis Chegaray avaient déjà réalisé un reportage sur la communauté charismatique du Lion de Juda.

Note n° 9:
Bernard-Henri LÉVY, Éloge des intellectuels, Grasset, 1987; Alain FINKIELKRAUT, La Défaite de la pensée, Gallimard, 1987.

Note n° 10:
Pierre MOITEL et Claude PLETTNER, Le Jour du Seigneur, Le Centurion, 1987. Outre des statistiques très intéressantes sur l'audience des émissions religieuses, les auteurs retracent l'historique du Jour du Seigneur et les questions tout à fait pertinentes pour notre propos, que soulève une telle émission.

Note n° 11:
Les orthodoxes curieusement ne font pas exception, eux qui ont de superbes liturgies.

Note n° 12:
Libre expression: temps réservé, dans le cahier des charges du service public aux partis politiques, associations… C'est le plus souvent soporifique!

Note n° 13:
Le Jour du Seigneur, Le Centurion, 1987, p. 117 sq.

Note n° 14:
Le Jour du Seigneur, Le Centurion, 1987, p. 112. Le budget du Jour du Seigneur est de 9 millions de francs - ce qui est, somme toute, très modeste.

Note n° 15:
Michel FARIN, Le Combat du Roi. Texte de l'émission paru dans la revue Vie Chrétienne. Supplément n° 306, 1987.

Note n° 16:
Je pense au superbe western de John FORD, Le Fils du désert, véritable épopée sur fond biblique, ou au show de Michel BOUJENAH, Les Magnifiques, dans lequel l'humour est au service de la recherche d'identité de la communauté juive tunisienne émigrée en France.

Note n° 17:
Comme le fait, entre autres, Michel HENRY dans La Barbarie, Grasset, 1987 «Télé et public se renvoient indéfiniment l'un l'autre l'image rassurante de leur médiocrité…» Et j'en passe! À qui nos intellectuels veulent-ils faire la leçon?