Information évangélisation, Église Réformée de France, Oct-déc. 70 - N° 5-6
Le culte à la télévision
par Jean Cabriès
Cette étude a été présentée en octobre 1969 au Séminaire de télévision qui a réuni à Neuchâtel, à l'occasion du prix Farel, les responsables Suisses, Belges et Français des émissions protestantes. Rédigée par Jean CABRIES, elle exprime la réflexion du service radio-télévision de la Fédération protestante et veut être une contribution à une recherche commune.
1. Introduction
Position classique du problème.
Les difficultés pratiques conduisent
à poser le problème d'une manière nouvelle.
À première vue, il ne paraît pas que le culte à la télévision pose le moindre problème.
La collectivité, l'État, a donné mandat aux Églises d'apporter au public des téléspectateurs la part de religion qui revient à ceux-ci et qui a été prévue dans l'ensemble des programmes parce que la religion tient une place relativement importante dans notre société. Les Églises et l'État, sans être toujours officiellement associés, ont partie liée à l'intérieur d'un système qui fait que notre président de la République va à l'Église, tandis que les Églises vont à certaines cérémonies officielles. Beaucoup de citoyens restent attachés, de cur ou d'habitude, au christianisme; et ce sont pour la plupart de «bons citoyens». Il est normal, dans ces conditions, qu'à la télévision comme à la radio, les Églises assurent, en somme, un «service public» auprès d'une certaine catégorie de citoyens: les citoyens chrétiens. Et c'est tout naturellement que les Églises se sentent fondées à considérer leurs téléspectateurs comme des fidèles - des «disséminés» qui pour une raison ou une autre ne vont pas au temple: demoiselles paralytiques, paysans isolés au fond de leurs campagnes, garde-barrières, vieillards impotents ou encore certains protestants valides et disponibles, mais bien convaincus que rester chez soi le dimanche matin n'est pas un péché, comme ce fut longtemps le cas pour les pauvres catholiques qui manquaient la messe.
Or, qu'est-ce que les Églises peuvent apporter à des fidèles, sinon avant tout le service du culte? Il semble donc qu'il suffit aux Églises de fournir à la télévision des services religieux, et cela de façon correcte, c'est-à-dire à une cadence régulière, en appliquant une sorte de représentation proportionnelle qui respecte les formes et la teneur des divers offices célébrés dans les différentes Églises (luthériens, calvinistes, etc.
); on demande de bons cultes télévisés, comme on demande au pasteur qu'il marie ou qu'il enterre.
Telle apparaît la situation, à première vue. Ou du moins, c'est ainsi qu'elle pouvait apparaître au début, il y a quinze ans, quand les Églises ont pris en charge ce nouveau ministère. La télévision religieuse avait mission de quoi? de fonctionner. En France, le culte radiodiffusé fonctionne ainsi, pratiquement immuable, depuis une bonne trentaine d'années.
Mais depuis le jour (pas si lointain) où, pour la première fois, des caméras de télévision sont entrées dans un temple, des données nouvelles sont venues peu à peu troubler indirectement, fausser et décaler cette situation somme toute assez simple et claire au départ. Des événements, des changements, un ébranlement, à l'intérieur comme à l'extérieur des Églises. À l'intérieur, il y a eu par exemple, encouragé par le Concile de Vatican II, le nouvel essor de l'cuménisme et la stimulation ainsi apportée à la recherche des Églises en dehors même du catholicisme. Il y a eu aussi l'apparition et la diffusion de ce qu'on appelle les «nouvelles théologies», avec leurs mots nouveaux, insolites: «sécularisation», «christianisme areligieux», «mort de Dieu». À l'extérieur des Églises, il y a eu, en France, la secousse de mai 1968, et partout dans le monde la «prise de parole» d'une jeunesse qui dénonce et récuse notre société et même notre civilisation. Enfin, à la frontière (pour ainsi dire) entre Église et monde, il y a eu, pour nous, la progressive découverte que la télévision n'est pas un moyen mécanique de transmission et de reproduction du réel, mais un mode de représentation. Découverte de ce langage spécifique: la télévision, au moment même où, parallèlement, les arts, la philosophie et les sciences commençaient à mettre au premier plan de leurs recherches les problèmes du langage et de ce que naguère, par opposition à la notion de «contenu» ou de «fond» on appelait la «forme».
Tous ces changements si divers, les spécialistes et même les journalistes les rassemblent sous le mot de «mutation» - un mot trop pratique qui ne traduit pas forcément une réelle prise de conscience. Car on peut parler d'une crise sans la ressentir, ou en la niant. C'est ce que font nos actuels «réformistes». Mais qu'on en parle ou qu'on la passe sous silence, la mutation en question est assez grande pour pousser toute seule.
Jusqu'à présent, cette «mutation» n'a guère troublé la surface grise et bleue de la télévision. La «télé», tout en suivant la mode grâce à quelques aménagements, n'a pas beaucoup changé depuis dix ans. Tout se passe comme si elle fonctionnait hors de l'histoire, continuant d'accueillir d'autant plus aisément sur ses ondes immuables les émissions religieuses, ces tranches d'éternité. Aujourd'hui encore elle maintient l'image d'une société stable, qui exprime dans un langage qu'elle veut sans équivoque une réalité tenue pour évidente, régie par des vérités discutées, mais au bout du compte maintenues comme indiscutables. C'est à peine si le désintérêt croissant, la définitive indifférence de certains et les critiques de quelques autres, peuvent laisser soupçonner qu'une sorte de glissement de terrain s'est produit, que la société réelle n'est plus tout à fait celle qui accapare les micros et les caméras, celle qui ne donne à voir et à entendre d'autre réalité que la réalité qu'elle s'est donnée à elle-même et qu'elle impose en douceur; c'est à peine si l'on commence à entendre les gens sérieux murmurer, ailleurs que dans les livres, que le langage en cours s'est dévalué et que peut-être il nous trompe, que l'image que l'on donne pour actuelle a vieilli, ne coïncide plus, n'est déjà plus la figure de notre temps. Quel temps? C'est à peine si les responsables - qu'ils appartiennent à l'Église, à la télévision ou tout simplement au «monde» - commencent à s'inquiéter de n'être plus suivis que par les éléments les plus âgés de la population, ou plutôt les plus retardataires (ce ne sont pas forcément les mêmes). La télévision d'aujourd'hui rencontre la seule approbation d'esprits qui, déjà, pensent et vivent au passé.
Quel âge, en moyenne, quel âge mental et, si l'on peut dire, quel âge culturel, ont les téléspectateurs qui applaudissent «Au théâtre ce soir»? Quel âge, en moyenne, les téléspectateurs qui nous écrivent: «Après la lecture de la Bible et la prière, j'ai besoin de mon culte traditionnel»?
Sans doute, on peut discuter de telles appréciations, avancer qu'en attendant que la révolution ait changé la société, que la télévision ait trouvé la plénitude de son expression, l'Église son deuxième souffle et le dogme ses formulations nouvelles, il faut bien que les Églises à la télévision fassent quelque chose! Et c'est bien en essayant, précisément, de faire quelque chose, que nous sommes entrés en contact, peut-être sans bien le savoir, avec la fameuse «mutation» que nous ne soupçonnions pas au départ; et c'est en essayant de faire quelque chose que nous avons commencé à prendre la mesure de l'existence de l'Évangile, dans cette grande mutation; car c'est en essayant de faire quelque chose à la télévision que nous avons constaté, ou plutôt redécouvert, que l'Évangile, aujourd'hui encore, ne «va pas de soi», qu'il ne se distribue pas automatiquement, comme une lessive aux enzymes, ou comme un bulletin d'informations officielles, ou comme un concert de variétés, ou comme une pièce du répertoire, ou comme un service religieux.
Ce n'est pas à partir de problèmes théoriques, de spéculations abstraites et de parti-pris, que nous avons été amenés à nous poser des questions sur le culte à la télévision. C'est à travers des difficultés pratiques, des choix concrets, une optique à choisir, une conduite à tenir, sur le terrain même.
Pensons, par exemple, aux difficultés que nous rencontrons et aux questions que nous posons quand il s'agit de «retransmettre» (ou de ne pas retransmettre) un service de sainte cène. La sainte cène n'est pas un spectacle; elle est le pain et le vin, le corps et le sang du Seigneur réellement partagés: oser la montrer à distance, n'est-ce pas la dénaturer, la profaner, risquer de jeter la perle aux pourceaux? Et d'autre part, ne faut-il pas manifester que le Seigneur s'offre à tous, que tous sont appelés? Mais alors comment éviter les équivoques, surmonter les malentendus, la distraction, la paresse d'esprit ou l'ignorance? Alors? Montrera? Montrera pas?
Pensons aussi à l'embarras que nous éprouvons parfois pour demander aux fidèles, présents dans le temple au moment de la transmission du culte, l'attitude juste qu'ils devront adopter à la fois devant les caméras et
devant Dieu! Faut-il qu'ils consentent seulement à se «laisser voir» par les téléspectateurs, comme si de rien n'était? Ou bien doivent-ils prendre conscience d'être, d'une certaine manière, des acteurs en face d'un public ou, si l'on préfère, des témoins actifs devant des non-croyants? Y a-t-il là un exhibitionnisme choquant pour la pudeur et la piété? Et de toute façon, comment les paroissiens sur les bancs du temple et les téléspectateurs, installés dans leur fauteuil, peuvent-ils se rencontrer, côte à côte, face à la Parole, dans une célébration qui suppose un commun engagement, et non pas seulement face à face, de part et d'autre de la vitre du petit écran, dans l'illusion piétiste, individualiste, qu'on a tout de même chacun son petit culte, ou dans l'illusion collectiviste d'une vaste communion qui n'est peut-être, en fait, qu'une télé-communication?
Pensons aussi à la prédication. Pour engager le téléspectateur dans la communauté ecclésiale et dans la communion du culte, nous nous tournons vers la chaire, nous mettons notre espoir dans le sermon: il faudrait que le prédicateur évite le patois de Canaan sans trahir la vérité. Qu'il soit accessible à tous sans abaisser l'Évangile. Qu'il ne soit pas trop long, mais qu'il ait le temps d'être précis et persuasif. Il ne faut pas qu'il soit trop intellectuel, car nous savons que c'est l'être humain tout entier - âme, pensée, cur et corps, sas seulement la cervelle - qui, du sein de la création tout entière, doit rendre à l'Éternel un culte raisonnable. Nous nous souvenons de cette exigence de totalité, et nous pensons alors à la liturgie, nous cherchons les gestes appropriés, les chants, peut-être même les danses et le décor aussi; tout ce qui pourra entourer, compléter, incarner davantage la parole. D'ailleurs, nous n'oublions pas que nous sommes à la télévision, que l'il y joue son rôle autant que l'oreille. Nous apprécions alors les avantages de telle chapelle campagnarde si pittoresque, de telle église ultra-moderne aux lignes grandioses et hardies, ou de telle architecture baroque, si riche en «plans de coupe». Mais voilà qu'un vieux réflexe protestant, tout à coup, nous cabre devant la tentation du visible et de l'attrayant. Alors? Alors, nous ne savons plus très bien, parfois, sur quel pied danser. D'un côté, nous nous préoccupons de satisfaire aux exigences du «spectacle télévisuel», qui coïncide si heureusement avec celles d'une certaine conception «festive» du culte: Noël, Pâques, Pentecôte, grandes assemblées, grandes musiques, beauté et dignité du décor, péripéties liturgiques
Mais d'un autre côté, nous avons le souci de privilégier, par rapport au spectacle, l'acte cultuel de l'écoute attentive, de la repentance et de la consécration, et nous voulons faire en sorte que le culte ait lieu surtout à l'intérieur du téléspectateur, pas seulement devant ses yeux: sobriété d'un service ordinaire, neutralité de la prise de vue, gros plans du prédicateur, de la croix, de la Bible ouverte. Et puis, nous nous demandons: est-ce que cela est suffisant?
Ainsi, nous balançons entre l'acte et le spectacle, entre l'austérité et le triomphalisme, entre l'enseignement didactique et l'émotion, entre la vulgarisation et l'ésotérisme, entre l'empirisme et le systématique, entre la tradition et les innovations, entre l'ecclésiastique et le laïque, entre le sacré et le profane...
Nous cherchons des solutions: on peut, par exemple, expliquer en détail le culte classique avant de diffuser très strictement sa célébration pure et simple; ou bien, on peut essayer d'adapter le culte classique, de la rajeunir: intervention de séquences filmées, de dialogues, assouplissement de la liturgie, participation plus active de l'assemblée; introduction du jazz et de negro-spirituals (ainsi, nous ne serons guère en retard sur notre temps que d'une trentaine d'années
ce «démodé» vaut-il mieux que l'archaïsme?). On peut choisir la formule du reportage. On peut, à l'inverse, réaliser en studio un culte spécialement conçu pour la télévision, etc.
Est-il besoin de le dire: tout en tâtonnant pour faire tenir debout nos formules hybrides, nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver le sentiment qu'il ne s'agit là que de solutions de fortune, d'expédients qui facilitent les choses sur le terrain, mais qui ne résolvent rien en profondeur. Même quand nous venons de transmettre un «bon culte», de réaliser ainsi une «belle émission», il nous arrive de nous demander: dans quelle optique cette émission est-elle «belle»? Dans quel système ce culte est-il un culte «réussi»? Comme si nous avions manqué quelque chose du départ, très loin, à la racine, pour retomber, magnifiquement ou ingénieusement parfois, «à côté de la plaque». Ce n'est qu'une impression, un sentiment (un peu comme le sentiment que, malgré ses qualités évidentes, un roman ou un film est raté - ou un amour, parfois).
Les raisons que l'on se donne viennent après ce premier mouvement intuitif, que l'on a ou que l'on n'a pas; les raisons psychologiques, sociologiques, théologiques
Nous ne sommes pas des psychologues, des sociologues, des théologiens. Nous ne sommes pas non plus des entrepreneurs de spectacle, des agents publicitaires, des propagandistes. C'est en simple chrétiens présents à la télévision que nous avons ressenti l'existence d'un problème du culte. Nous avons conscience de ne pouvoir, à nous seuls, le résoudre. Du moins devons-nous essayer de l'aborder de front, et tenter de l'explorer par le côté qui nous regarde, nous chrétiens de télévision, téléviseurs de l'Église! Nous l'examinerons non pas en théologiens, mais pour ainsi dire en «esthéticiens», c'est-à-dire en spécialistes ou du moins en praticiens de la forme.
2. Public de télévision
et communauté ecclésiale.
Certes - nous l'avons dit en commençant - la collectivité nationale, l'État, a confié aux Églises le soin d'apporter par la télévision un peu de religion à leurs ouailles. Mais à cette conception quelque peu simpliste du service des Églises à la télévision, l'expérience, la pratique, ont bientôt superposé et parfois même substitué une autre manière de voir.
Si nous pouvons encore considérer que notre service à la radio constitue en quelque sorte une aumônerie à domicile, notre public à la télévision, lui, déborde certainement de beaucoup la catégorie des «fidèles disséminés» dont nous parlions tout à l'heure. Ce n'est que par une fiction que nous pouvons prétendre nous adresser seulement à un certain public, «notre public». Notre public, en fait, nous ne le connaissons pas; nous ne l'avons pas choisi; c'est le «public de la télévision», le tout-venant; c'est tout le monde. Notre «service» est beaucoup plus «public», beaucoup plus étendu que nous n'avions pu le soupçonner au début. La télévision met ainsi de facto les Églises en mesure, et pour ainsi dire en demeure, de remplir leur mission première: poster à tous, sans discrimination, la Bonne Nouvelle; évangéliser les «gentils» et non pas seulement réconforter les fidèles. Dans cette multitude de place publique, comment distinguer les uns des autres? Quel parti adopter devant ces téléspectateurs si divers et si mélangés?
Nous pourrions tous les traiter en chrétiens; puisque l'État nous donne une place à la télévision, nous pouvons estimer que nous nous trouvons bien «en chrétienté». Chez le téléspectateur le plus athée, nous pouvons espérer déclencher encore un vieux réflexe chrétien, réveiller une habitude, une hérédité, nous appuyer sur quelques souvenirs de catéchisme, pour parvenir à placer encore notre marchandise.
En fait, nous ne faisons plus guère d'illusions de ce côté-là. Et d'ailleurs, l'exigence à laquelle nous devons répondre n'est pas une exigence d'efficacité mais une exigence de fidélité. La fidélité à l'Évangile. Et quel rapport y a-t-il entre l'Évangile et le reste de christianisme qui flotte sur notre société - qu'il s'agisse du christianisme des cérémonies officielles ou du christianisme tel qu'il se survit dans les formes de la vie privée?
Bien sûr, on peut contester notre pessimisme. Là encore, on sent les choses, ou on ne les sent pas. On choisit tel point de vue, ou tel autre. Pour nous, nous nous sentons pareils aux premiers témoins qui devaient évangéliser des places déjà occupées par le culte des idoles. La difficulté de l'évangélisation redouble, pour nous, parce que le culte idolâtrique qui occupe la place, s'est souvent, hélas, le culte chrétien lui-même, celui-là même qu'il nous serait si facile de servir sur les ondes sans nous poser d'autres questions que la place d'un projecteur ou le minutage d'un cantique.
Mais, même en admettant que parmi les téléspectateurs, il se trouve des hommes et des femmes pour qui l'Évangile n'est pas un vain mot, ni un confortable conformisme, il y a tous les autres, ceux pour quoi la foi chrétienne ne correspond plus à rien. Bon gré, mal gré, c'est à ces hommes-là aussi, à ces femmes-là aussi, que nous nous adressons. Ils ont la télévision, eux aussi. Ils paient la taxe, eux aussi. Peut-être qu'ils nous regardent. Ils ont le droit d'exiger de nous quelque chose qui les concerne. Et quand bien même ils n'auraient pas ce droit, le Dieu de Jésus-Christ le leur donne. Il leur donne le droit de ne pas laisser perdre leur temps, leur argent, leur patience et aussi leur espérance.
Dès lors, comment les Églises pourraient-elles se contenter de travailler seulement pour «leurs» téléspectateurs (les fidèles) en perpétuant chez les autres l'image superficielle, mais indéracinable, d'une foi chrétienne tout entière réduite à des rites devenus presque indéchiffrables et dérisoires, à des cérémonies étranges, étrangères, exotiques? Comment le service de Dieu pourrait-il se cantonner dans le seul service d'une catégorie d'initiés en négligeant les autres? Et même si l'on estime qu'il faut d'abord commencer par s'occuper des «fidèles», peut-on se borner à fournir à ceux-ci une sorte d'aumônerie à domicile? Très vite, nous avons éprouvé le sentiment que si cette formule soulageait à bon compte notre conscience, elle n'était qu'une solution de paresse. Les fidèles qui ne peuvent décidément pas aller au temple et qui pourtant ne peuvent se passer du culte, n'ont-ils pas la ressource de recourir au culte radiodiffusé? (Notons en passant que le culte radiodiffusé constitue un tout autre problème que le culte télévisé). Et ceux des «fidèles» qui croient pouvoir se dispenser d'aller au temple, alors qu'ils en ont la possibilité, comment, au nom de quoi pourraient-ils prétendre que le culte télévisé leur est indispensable?
Dans ces conditions, il nous est bientôt apparu que le service des Églises auprès des téléspectateurs pouvait trouver sa forme la plus adéquate dans la formule très variée, laïque, accessible, du magazine. Le magazine, en apportant au public une information et une formation religieuse, devait assurer à la fois l'édification des fidèles et l'évangélisation des autres. Toutefois, le problème du culte continuait à se poser. Le témoignage apporté par le moyen du magazine exprimait-il bien, à lui tout seul, la totalité de la vie chrétienne? Dans la mesure où les Églises considèrent que le culte est au centre de cette vie, comment pourraient-elles se dispenser, même et peut-être surtout aux yeux des incroyants, de lui ménager une place à la télévision?
Faut-il donc couper la poire en deux, faire deux parts dans la télévision des Églises? La part profane, le magazine, et la part sacrée, l'adoration, le culte (en espérant que les petits chiens sous la table sauront en attraper quelques miettes)?
Mais, même coupé en deux, le problème reste entier: on aura beau alterner les magazines et les cultes, on n'aura pas deux moitiés complémentaires pour autant: le magazine laïque et professoral, c'est trop peu pour les fidèles et cela ne suffit pas non plus à donner toute la réalité de la vie chrétienne aux incroyants; le culte, cela ne devrait pas suffire aux fidèles et c'est trop (trop spécial, trop ennuyeux, trop hermétique, etc.
) pour les incroyants. Pour tous, croyants et incroyants, les Églises apportent à la télévision l'image de deux visages de la foi, l'image d'une séparation et d'un dédoublement. Non plus seulement le partage du public en deux publics: le public des fidèles et le public des étrangers. Non plus seulement la séparation entre le public et les Églises. Mais une séparation, dans la vie et dans la vérité elles-mêmes, entre le profane et le sacré, l'action et l'adoration, les hommes et le Royaume. Or, pas plus que le public de la télévision - le langage, l'obéissance, la vie et la vérité ne se divisent. Force nous est de constater pourtant que la présence protestante à la télévision se manifeste par deux demi-présences, qu'elle se débat dans une dualité; et que cette dualité ne s'identifie pas tout à fait à la classique opposition entre le Seigneur de l'Église et le Prince de ce monde, entre le monde et Dieu. Alors ne faut-il pas se demander si cette division, cette séparation n'existe pas dans la vie même et dans la pensée de l'Église? Est-ce qu'il n'existe pas actuellement un problème du culte, hors du domaine de la télévision, dans la vie et la pensée de l'Église, cruellement écartelée entre la semaine (le «style de vie» et la vérité de la semaine - qu'à la télévision reproduirait assez bien le magazine) et le dimanche (le «style de vie» et la vérité du dimanche, exprimés par le culte)?
Retournons à la télévision pour y envisager le service chrétien non plus en fonction du public mais en fonction de l'Église.
3. Émission de télévision
et célébration cultuelle.
Il ne semble pas que, pour nos frères catholiques, le problème se pose tout à fait dans les mêmes termes, et il serait certainement utile dans le domaine qui nous intéresse: la télévision - d'étudier les caractères respectifs du culte et de la messe. Il est sans doute significatif qu'en France, si nos émissions s'appellent «Présence protestante», l'émission catholique s'intitule sans ambage «Le jour du Seigneur» - quitte à réserver, après la messe, un moment profane pour le «parvis». C'est sans doute parce que la distinction, le clivage entre le profane et le sacré s'opèrent selon un axe différent dans la tradition catholique et dans la tradition réformée.
Nous ne saurions entreprendre ici une analyse approfondie de la messe, ni tirer de la nature de celle-ci toutes les conséquences qui en découlent et qui aident à définir les conditions de sa retransmission à la télévision. On peut noter toutefois que la messe et son mystère central, l'eucharistie, constitue une opération qui agit pour ainsi dire d'elle-même et qui, à condition de ne pas être différée (ce qui tuerait sa vertu et détruirait son sens) admet, à la limite, que le fidèle ne soit qu'un assistant, un spectateur qui sera sanctifié par la messe. Ou encore (pour employer une image sommaire) la messe est une bonne uvre; l'uvre par excellence, puisque Dieu y collabore lui-même et vient marier le sacrifice de son Fils au sacrifice du prêtre et de l'assemblée. La messe est comme une uvre d'art, un objet spatio-temporel offert à Dieu. On est fondé ainsi théologiquement à parler d'une «belle» messe, alors que le protestant, lui, parlera d'un «bon» culte - c'est-à-dire, pratiquement d'un «bon» sermon - ce qui suppose une toute autre conception du service religieux, et une toute autre théologie. Et cet objet (la messe) peut, en quelque sorte, fonctionner tout seul, subsister par lui-même, sans avoir besoin d'un spectateur, mais au «bénéfice» de celui-ci, pourvu qu'il ait accepté d'isoler un jour de sa vie (un jour de sa semaine: le jour du Seigneur) pour s'associer à la consommation du «divin mystère». Certes, devant son récepteur de télévision, le catholique ne pourra pas recevoir la communion, mais l'essentiel est que, de son absence physique à la célébration de l'eucharistie, la nature, l'efficience et le sens de l'eucharistie ne se trouveront pas affectés, du moment que le sacrifice de l'eucharistie aura été effectivement consommé dans le moment même où il était «retransmis»: l'image aura été fidèle, la messe a bien eu lieu. Il ne semble donc pas que, dans l'optique catholique (du moins l'optique catholique traditionnelle), la messe à la télévision puisse faire problème, ni quant à sa place dans les programmes religieux (le sacré et le profane sont respectés dans leurs situations respectives), ni quant à sa nature et à sa fonction.
Voyons maintenant brièvement ce qui se passe avec le culte réformé. Nous savons que si le culte est, pour le protestant, le moment privilégié de la vie chrétienne (le rassemblement de «l'Ecclésia» autour de la Parole et des sacrements), il ne constitue pas pour autant un moment différent par nature du reste de la semaine, un moment «sacré» que l'on pourrait opposer au reste du temps qui ne serait, lui, qu'un temps «profane». C'est le rassemblement des frères autour de la Parole et des sacrements qui fait du culte un moment particulier, c'est ce rassemblement qui constitue le culte et qui donne son sens à la sainte cène. Par opposition à la messe-mystère, célébrée par des clercs devant le peuple, les Réformateurs ont conçu le culte comme un enseignement et une louange pratiqués en commun, sans intervention du surnaturel, sans même la médiation de rites et de symboles qui pourraient «représenter» le divin; sans autre raison ni matériau que la Parole (même les sacrements sont Parole; il n'est point de sacrements sans la Parole; il n'est point de sacrements sans la Parole qui les fonde et les accompagne).
Pour fixer les idées, et puisque nous sommes à la télévision, nous nous permettons une comparaison empruntée au théâtre, et nous dirons que la messe et le culte nous font penser respectivement au principe du théâtre à l'italienne et au principe du théâtre en rond. Dans le théâtre à l'italienne, public d'un côté, acteurs costumés de l'autre, devant un décor qui représente la réalité, un drame est joué qui transpose la vie. Le public va vivre l'histoire incarnée par les acteurs, auxquels il s'identifie. Dans le théâtre en rond, les acteurs entourés par les spectateurs ne se distinguent pratiquement pas de ces derniers, sinon par le fait qu'ils ont fonction de porter la parole; ici, pas d'illusion à créer, pas de transfert, d'identification ni de confusion, pas de drame à revivre. Le principe du théâtre en rond est en somme la «distanciation» à la Berthold Brecht: la réalité n'est pas représentée, elle est dite; ou plutôt la parole dite exprime un point de vue sur la réalité; il ne s'agit pas de rencontrer la réalité absolue, mais d'éclairer une réalité relative par une vérité qui ne deviendra vérité vraie que par l'exercice du jugement, de la décision, et, pour finir, de notre engagement au sein de notre réalité relative, afin de modifier celle-ci en fonction de la vérité entendue, reconnue, crue, acceptée - sans prétendre jamais transfigurer en absolu cette réalité. Si les théologiens du XVIe siècle avaient eu la possibilité de recourir à cette discipline qu'on appelle aujourd'hui l'esthétique, ils auraient eu peut-être moins de mal à distinguer et à définir l'une par rapport à l'autre la «transsubstantiation» et la «consubstantiation».
Si nous admettons que le principe du culte institué par les réformateurs s'apparente au principe du théâtre en rond tel que nous venons de le formuler, on peut conclure que le culte à la télévision n'est pas une émission dramatique (spectacle d'un genre particulier), mais qu'il reste une information et une formation religieuses, un témoignage et un enseignement.
Comme tel, il ne diffère pas, par sa nature, du magazine. Pourquoi la Parole du culte ne pourrait-elle pas franchir la vitre du petit écran pour aller rejoindre le téléspectateur isolé, pour le relier à elle non par l'illusion spectaculaire mais (et la télévision nous paraît particulièrement apte à cela) par la distanciation? Pourquoi, ainsi reçue à distance, avec le recul» qui est déjà à l'intérieur du culte, l'image toute objective de celui-ci ne serait-elle pas capable de convier le téléspectateur à rejoindre, à son tour, l'ecclésia, l'assemblée des croyants?
Seulement, ici, nous rencontrons actuellement de nouvelles difficultés. Quelques trois siècles et demi ont fait du culte réformé un phénomène plus complexe que la stricte catéchèse qu'il fut au départ. (On peut d'ailleurs se demander si, dès le départ, un germe d'ambiguïté ne subsistait pas dans l'esprit d'un Luther ou d'un Calvin, puisque la Réforme n'a pas surgit ex nibilo, puisqu'elle est sortie à la fois de la messe et de l'Ancien Testament, autant que du «pur Évangile»). Au cours des siècles, tandis que la fonction pastorale se cléricalisait, une part de plus en plus grande a été faite à l'affectivité, à la psychologie, au recueillement. La confession des péchés, la promesse de pardon et le symbole des apôtres, par exemple, se sont séparés du sermon. La «liturgie» originelle conçue comme une récapitulation, à but pédagogique, de la situation du chrétien devant Dieu, est devenue, en quelque sorte, une succession d'instants vécus. Le fidèle doit, en son for intérieur, mimer successivement, pour tenter de les éprouver tout à tour, en un téléscopage acrobatique, la consternation du pécheur, la joie du racheté, la ferme résolution du croyant - de même que la cène a exigé peu à peu une sorte d'état d'âme spécial. Le culte se rapprochait ainsi de la formule magique du service religieux conçu comme une machine à capter, à «piéger» le divin.
Ne seraient-ce pas ce «piétisme» et ce «recueillement» qui, tout en exigeant, à la télévision, un étroit respect des formes (il faut que le pasteur soit en robe, il faut que les cantiques traditionnels soient accompagnés à l'orgue, instrument spécial, sorte d'organe divin
rendent les fidèles et souvent les pasteurs et les réalisateurs de télévision si timorés, ou si gênés dans leur pudeur, dans leur sentiment du «sacré vécu», lorsqu'il s'agit d'introduire la télévision dans le temple. Et ne seraient-ce pas ce «piétisme» et ce «recueillement» qui, en même temps, voulant maintenir le caractère didactique du culte dans ses «structures formelles» rendent le sermon si «étranger» d'abord au culte lui-même, ensuite au téléspectateur?
«Il est certain que c'est d'une crise du langage qu'il s'agit, écrit Roland Helmlinger, dans un article auquel nous avons emprunté beaucoup des considérations ci-dessus, mais non pas de la crise du sermon: c'est de la crise du sermon en tant que langage, forme dans laquelle s'est emprisonnée la prédication jusqu'à n'être plus qu'un genre oratoire spécial
Plus généralement encore, puisque le sermon prend place dans le culte et que, par conséquent, le genre-sermon est déterminé par le contexte dans lequel il s'insère, c'est de la crise du langage cultuel tout entier et du culte lui-même qu'il s'agit».
Partagé entre un didactisme qui n'est plus tout à fait à sa place, et un «sacré-vécu» qui décale et fausse ce didactisme, le culte semble s'orienter actuellement vers la formule d'un «liturgisme» dont certains espèrent qu'il pourrait lui rendre son unité perdue. Symboles destinés à représenter le «mystère» de l'Incarnation, recours au trésor de la tradition, accentuation de la célébration comme «réalité vécue», dessinent les formes extrêmes prises par cette tentative aujourd'hui, de «dépasser dans la contemplation, qui en est la forme communautaire, l'individualisme du recueillement» (R. Helmlinger).
Avouons que le «liturgisme» est une tentation particulièrement aiguë à la télévision, d'autant plus séduisante et trompeuse que, tout en répondant miraculeusement aux exigences «spectaculaires» de la télévision et à la situation «intimiste» et recueillie du téléspectateur tout en flattant le besoin de religiosité qui se manifeste depuis quelques temps dans le monde, elle trouve une apparence de justification, un alibi, en son aspect «communautaire» et en son aspect «cuménique». En fait, sous des apparences de «participation», ne subsiste pas seulement l'isolement du téléspectateur pieux ou indifférent, rejeté loin d'une cérémonie ésotérique ou victime de l'illusion «spectaculaire» d'être à la fois dans le temple et dans son fauteuil. À l'isolement effectif du téléspectateur correspond l'isolement effectif du fidèle dans le temple, condamné à fermer les yeux (attitude du recueillement, isolement de la personne dans son psychodrame individuel) ou à les ouvrir sur le psychodrame collectif (attitude de la contemplation, isolement d'acteur, isolement collectif).
Disons-le tout net: cette sorte de télé-communion ne nous paraît répondre ni à la vérité de la communication par la télévision, ni à la vérité de la foi réformée. D'avance, par son esthétique comme par la conception théologique qui sous-tend, ou peut-être tout simplement qui résulte de cette esthétique, un tel «service divin» nous paraît appartenir au musée. On peut encore, pendant des siècles, peindre des tableaux comme au Moyen Âge pour des gens qui vivent encore au Moyen Âge, représenter des mystères, perpétuer les styles de la Renaissance ou pratiquer les formes de l«l'art d'assouvissement» de l'âge bourgeois. Nous sentons bien que la vraie vie est ailleurs, à côté des souvenirs de famille, des reconstitutions ou des pastiches ou même des formes pures qui ne parlent plus qu'à quelques-uns. Nous pouvons perfectionner, moderniser le culte, de mieux en mieux, pendant cent ans. Il sera splendide, parfait. Mais l'homme et la Vérité seront ailleurs, depuis longtemps.
4. À nouvel auditoire,
service nouveau.
Est-il possible, alors, de revenir au culte «pur et dur», au culte didactique de nos pères du XVIe siècle? Est-il possible de retourner à l'église Saint-Pierre du temps de Calvin?
Même si nos Églises, à la faveur d'un raidissement, d'une clôture, d'une fiction protectrice arrivaient à se cantonner et à subsister dans un culte traditionnel épuré et traduit dans le langage de notre temps, nous savons bien que nous, à la télévision, en retransmettant un tel culte, nous ferions une uvre anachronique et artificielle. Une reconstitution historique.
La pratique de la télévision nous a mis, bon gré mal gré, en présence d'un certain nombre de données de fait que nous pouvons nier encore et que les Églises peuvent encore ignorer, mais qui, d'elles-mêmes, imposent de nouvelles conditions et exigent de nouvelles solutions non point seulement en ce qui concerne la télévision, mais en ce qui concerne la vie, la pensée, le témoignage de l'Église.
Par exemple, la télévision a inauguré une forme absolument nouvelle de l'auditoire: votre voisin, que vous ne connaissez peut-être même pas, dans un de ces H.L.M. où s'entassent des solitudes juxtaposées, votre voisin a vu, hier soir, la même émission que vous; et avec vous et lui d'autres inconnus innombrables, aux quatre coins du pays. Comme en témoigne la crise de la paroisse traditionnelle, la collectivité contemporaine n'est déjà plus ce qu'elle était au moment où la télévision a commencé et où l'État a chargé les Églises de retransmettre des cultes. Il est bien vrai aujourd'hui que la télévision dispense, en fait, d'aller au temple: le besoin d'être ensemble, que le rassemblement dominical satisfaisait autrefois, trouve aujourd'hui à se satisfaire autrement que par une réunion à heure fixe dans un lieu donné. La troupe de villageois qui se groupait autour de la chaise démontable du bon Farel, la foule que Calvin convoquait à Saint-Pierre, et même l'assemblée des fidèles qui de nos jours se déplacent encore pour venir au temple, tous ces auditoires d'individus physiquement ensemble sont aujourd'hui doublés et en quelque sorte concurrencés par une autre forme d'auditoire, par une autre manière d'être ensemble, par une autre manière de communiquer, phénomènes qui étaient inimaginables il y a seulement quelques années et que nous avons encore bien du mal à concevoir. Mais c'est une réalité qui est là. Le dimanche matin, il y a cet auditoire invisible et dispersé, innombrable et bien réel, qui s'assied dans ses chambres particulières, devant l'image de nos auditoires classiques, assis au coude à coude dans le temple. Le nouvel «auditoire» sape l'ancien, et il faudrait réfléchir longuement et précisément à ce phénomène de la «cité séculière».
Une autre donnée nouvelle que nous avons rencontrée à la télévision et qui apparaît plus nettement à la télévision que partout ailleurs, c'est, en face des nouvelles formes d'auditoire, les nouvelles formes de message. Est-il besoin d'insister sur le déclin de la forme du «cours magistral» et sur la disparition, pas toujours apparente mais effective, des références traditionnelles - valeurs reconnues de tous, vérités révélées - qui naguère fondaient un savoir, un vocabulaire, un entendement? On fait encore comme si ces références étaient toujours communément admises, comprises ou, sinon comprises, du moins encore compréhensibles. Mais l'entendement disparaît et tourne au malentendu; le vocabulaire fonctionne à vide, sans prise sur un nouveau savoir, encore en formation, qui progressivement sape l'ancien. Coupée de ses tenants et de ses aboutissants, ce que nous appelons la culture n'est plus qu'un spectacle proprement insensé, privé de sens, qui charrie dans un déferlement incessant tous les symboles, tous les signes, tous les sens de tous les siècles. La culture, cette salade russe, essaie encore, mais peut-être pas pour longtemps, de camoufler en sagesse une formidable indigestion.
À ce tohu-bohu, à ce matraquage, à ce kaléidoscope vertigineux, il faut bien convenir que les émissions religieuses du dimanche matin participent activement elles aussi. Est-ce que, par hasard, nous n'aurions pas vocation, au contraire, de détruire une certaine télévision? Nous le croyons. Or les Églises ajoutent au flux torrentiel qui remplit continuellement le petit écran, leurs paroles, leurs symboles, leurs idées, leurs images, plus déroutantes que toutes les autres paroles, que toutes les autres idées, que toutes les autres images, puisqu'elles se réfèrent à une notion jadis fondamentale mais qui, pour la première fois sans doute depuis que l'humanité existe, a cessé d'exister dans la conscience de l'humanité: la notion de Dieu (note n° 1).
Certes, on peut penser que c'est un tort; mais c'est un fait, dont les Églises doivent tenir compte lorsqu'elles diffusent à la télévision quelque chose dont nous n'avons pas encore parlé et qui pourtant est quelque chose de capital, à la fois le cur de la vie de l'Église, le cur de son service et de son culte, et très probablement aussi le cur de tout problème d'une télévision chrétienne, comme le cur de la théologie: nous voulons parler de la prière.
Quand, au cours d'un culte télévisé, vient le moment de la prière, la caméra ordinairement se détourne de l'officiant. Elle regarde ailleurs; elle regarde un vitrail, le détail d'une voûte ou la table sainte ou la croix ou l'auditoire en plan d'ensemble. Il est à craindre que pour le spectateur profane ce regard de la caméra à ce moment-là ne soit qu'un regard distrait. Que serait-ce, si la caméra ne se détournerait pas; si elle regardait à ce moment-là l'officiant en train de prier? Alors il ne s'agirait plus d'un regard pudique ou distrait, mais d'un regard terriblement indiscret, comme sont indiscrètes certaines terribles questions que posent les enfants. Comment, en effet, montrer un pasteur priant les yeux levés vers le ciel, depuis que les hommes vont dans la lune? Comment montrer un pasteur priant la tête baissée ou les yeux fermés, sans professer ainsi implicitement une certaine théologie du «Dieu de la profondeur»? Comment montrer un pasteur priant en regardant son auditoire (celui du temple, ou les téléspectateurs) sans que ce regard horizontal postule, à son tour, une autre théologie qui, elle, évacuerait la transcendance au bénéfice de la seule solidarité fraternelle?
Toutes ces questions paraissent peut-être bien futiles, des questions de mise en scène, mais il nous semble qu'elles posent la question fondamentale, la question suprêmement indiscrète que notre époque adresse, à travers la télévision, à toute l'Église: «Où est ton Dieu?».
Ce n'est pas un artifice de caméra qui peut y répondre.
5. Une question pour l'Église.
Si l'Église n'avait qu'un souci d'efficacité (comme tout groupement humain) ou même tout simplement un goût d'humanité (satisfaire les besoins des hommes), et si les téléspectateurs n'avaient qu'un besoin de «religiosité» nous pourrions appliquer telle ou telle habile solution télégénique au problème de la retransmission de la prière, comme au problème de la retransmission du culte lui-même. Mais si les Églises et les téléspectateurs sont d'abord - et en fin de compte - placés devant une exigence de vérité, alors le problème du culte à la télévision s'adresse, au-delà des hommes de télévision que nous sommes, à l'Église tout entière, et le problème devient celui du fondement théologique du culte, la mise en question du principe du culte lui-même.
Le problème du culte à la télévision n'est pas, finalement la question de l'adaptation de la télévision au culte tel qu'il se pratique dans nos Églises. Et ce n'est pas non plus le problème de l'adaptation du culte à ce moyen de communication profondément nouveau qu'est la télévision. C'est une question sur le culte lui-même. Le problème du culte à la télévision ne sera vraiment et clairement posé, il ne sera susceptible de recevoir une solution que lorsque nous serons au clair sur la question théologique du culte dans l'Église. Question difficile, aujourd'hui, nous le savons bien, puisque les chrétiens (et pas seulement l'Église catholique post-conciliaire) se trouvent placés en pleine crise théologique - crise théologique elle-même située au milieu d'une crise de civilisation. Le paradoxe est que les Églises ont obtenu, avec la radio et surtout la télévision, d'extraordinaires moyens de s'exprimer, au moment même où elles ont commencé à mettre en question es formes d'expression et, par là-même, les motivations de leur message. Le culte est le point le plus névralgique de cette mise en question publique. Dans une époque où le sentiment religieux se perd et se retrouve sous les formes les plus variées, mais en général hors de l'Église et même du christianisme, tout comme le théâtre se cherche hors du théâtre (qu'il soit à l'italienne ou en rond), pour se perdre ou se trouver dans la transe collective, dans le monologue abstrait ou dans l'extase, est-ce que l'Église saura laisser à nouveau la Parole de Dieu se ménager un nouveau chemin, trouver au cur de la réalité d'aujourd'hui et de demain sa place irremplaçable, impossible à remplir par ce qui n'est pas elle? L'erreur, à notre sens, serait de faire comme si notre crise théologique (et donc ecclésiale, liturgique, etc.
) n'existait pas, de nous contenter de donner aux hommes d'aujourd'hui, au moyen d'une télévision qui appartient déjà à hier, des cérémonies d'avant-hier plus ou moins modernisées et adaptées au goût du jour.
Retenons, à ce propos, les remarques d'un catholique, Joseph Beaude, oratorien, professeur de philosophie, qui écrivait en mars 1968, sous le titre «La fin de l'art chrétien», à propos de la liturgie, les lignes suivantes: «On nous la change, mais changée, elle reste la même. Ce n'est pas vrai seulement parce que l'effort a été d'abord de traduction et d'adaptation. Même menée jusqu'à son terme le plus extrême, l'entreprise n'aboutira qu'à du semblable. Je veux dire que tout paraît orienté vers la recherche d'un nouveau langage religieux, de musiques, paroles et rites de célébration; tout doit se conjuguer pour une fête de la Présence. On veut fonder une liturgie de l'enthousiasme, c'est-à-dire, si l'étymologie du mot est vraie, de la prise de possession, par le dieu, des personnes et de l'assemblée. C'est la quête d'une ferveur impossible. Elle ne peut être que mimétisme et recherche d'une fausse richesse, difficiles à supporter, et dont nous voyons naître indéfiniment des uvres tristes: dans les chants et les mots pour le dieu, rien ne peut plus chanter. Or, sans doute, faut-il admettre que Dieu ne soit plus le dieu, c'est-à-dire la présence ardente, au cur de l'assemblée, pour susciter sa ferveur. Alors la liturgie se doit d'éviter l'enthousiasme. Elle ne peut conjurer la platitude et l'ennui qu'en se fondant sur la sobriété, et échapper à l'indigence qu'en acceptant la pauvreté. Elle n'évitera le vide d'un bavardage effervescent qu'en passant au creuset du silence d'où sortira peut-être une parole rectiligne, un langage dépouillé de la célébration festive du divin. En bref, elle ne remplira sans doute en notre temps sa fonction d'office et de service communautaire qu'en n'étant plus un culte. C'est au moins cette hypothèse qu'il faut envisager clairement avant d'aborder tous les autres problèmes».
C'est sans doute cette hypothèse qu'il nous faut envisager ici, à la télévision. Nous l'avons vu, nous le constatons chaque jour, la télévision instaure, malgré la paresse, l'inintelligence ou la lâcheté de beaucoup de ceux qui l'utilisent actuellement, une nouvelle manière d'être ensemble, d'écouter, de parler, de vivre enfin. Et l'Église et les théologiens, en étudiant le problème du culte dans l'Église et à la télévision, feraient peut-être bien de se demander si la télévision ne constitue pas, pour la réformation indispensable et urgente de l'Église, une donnée plus importante encore, plus «bouleversante» à tous points de vue, que ne le fut l'imprimerie pour la Réforme du XVIe siècle.
Cet exposé se termine au point précis où, sans doute, il aurait dû commencer. Les conclusions de ce bilan si négatif auraient dû nous servir de prémices, et l'espèce de table rase à laquelle nous sommes parvenus aurait dû constituer notre base de départ pour une recherche inventive. Mais, nous l'avons dit, nous n'avons découvert le problème du culte que progressivement, par des approximations et des dévoilements successifs; il nous a semblé que les Églises, jusqu'à présent, n'avaient pas nettement pris conscience de l'existence du problème, peut-être parce que jusqu'à présent elles n'avaient pas pris conscience du changement considérable que les moyens audio-visuels apportent à la vie quotidienne, au comportement social, au langage et à la pensée de tous. Et nous n'avons pu faire autrement ici que d'essayer de déblayer le terrain.
Peut-être notre tâche, à la télévision, est-elle de commencer par aider les Églises à réaliser de façon précise et créatrice cette prise de conscience, à écouter cette interpellation qu'adresse aux Églises le grand silence de ces millions d'hommes et de femmes que sont les téléspectateurs. Certes, il nous est loisible de continuer à n'être que les fonctionnaires d'une association cultuelle, distribuant, de haut, la manne, par machine, aux usagers d'un service public à l'intérieur d'un certain système politique, social, intellectuel. Et nous pouvons nous retrancher dans ce simple rôle d'intermédiaires neutres et d'abrutisseurs zélés, d'abêtisseurs édifiants. Il est vrai que nous ne sommes pas docteurs de l'Église. Mais nous pouvons aussi, mesurant sur le terrain ce qui est possible et ce qui ne l'est pas, ce qui est juste et ce qui est faux, ce qui est infidèle et ce qui peut ouvrir la voie d'une nouvelle fidélité, fournir à notre Église, par nos tentatives et par nos recherches, les moyens concrets d'inventer le nouveau service que le Seigneur attend de nous. C'est sans doute à partir d'ici, et d'ici seulement, que les vrais problèmes se posent pour nous et que notre vrai travail peut commencer, ce travail qu'aujourd'hui encore nous indique le vieux mot d'ordre du prophète Isaïe, réentendu à travers l'envoi en mission de Jésus à ses disciples: «À la Loi et au Témoignage
Si l'on ne parle pas ainsi, il n'y aura point d'aurore pour le peuple» (Isaïe 8:20).
Note n° 1:
La «notion de Dieu», il semble que toute une jeunesse «en marge», aujourd'hui, la célèbre - en marge de la société, des Églises et de la pensée occidentale. Comme si une foi «sauvage» jaillissant à côté des fois moribondes
Nous avons négligé cet aspect du problème, dans cet exposé. Il est pourtant considérable.