QUESTIONS AUTOUR DE LA MESSE DOMINICALE TÉLÉVISÉE

Guy Lapointe
Professeur titulaire
Université de Montréal

Octobre 93



J'aimerais ouvrir cette communication par deux remarques et une conviction. Lors d'un Congrès de liturgie auquel j'ai récemment participé à Fribourg (Suisse) et qui portait sur «L'espace liturgique», j'ai pu me rendre compte du grand nombre de pays occidentaux qui télédiffusaient la messe dominicale et ce, toutes confessions chrétiennes confondues. J'ai également pu évaluer le peu de recherches critiques publiées, depuis une dizaine d'années, sur la pertinence et la signification pour la pratique chrétienne de la messe télévisée. Telle était ma première remarque.

Ma deuxième remarque veut souligner la perception que la messe télévisée est devenue, dans les pays où elle est pratiquée, le lieu paradigmatique de l'entrée de l'Église dans la modernité des communications, avec tous les problèmes que cela ne laisse pas de soulever. Devant le phénomène des mass médias, la question n'est pas d'abord de savoir si les croyants doivent ou non utiliser les moyens de communication modernes pour dire leur foi - il faudrait porter un regard à ce point myope sur la modernité pour refuser ces nouveaux lieux médiatiques et moyens de communication mis à notre disposition. La question pourrait se formuler comme suit: de quelle façon critique, qui respecte la spécificité du lieu et de l'espace d'une expression de foi comme l'eucharistie, entre-t-on dans ce monde et comment utilisons-nous les moyens de communication pour dire la foi d'une tradition religieuse?

Ma conviction: avant que d'être un problème lié aux mass media électroniques, la messe a ses conditions propres, son espace et son lieu symboliques avec leurs lois d'exercice de la communication en tant que jeu de relations des croyants et des croyantes entre eux, dans la mémoire du Christ, autour de la table. Les questions qu'on est en droit de se poser sur la télédiffusions de la messe dominicale dans le cadre d'un rassemblement paroissial ou autre ne font, à mon avis, que de faire ressortir davantage et porter au grand jour les problèmes jamais réglés, liés à la pratique de l'Eucharistie et à l'originalité interne que cette expérience de foi apporte dans les communautés croyantes.

La question que j'aimerais poser est la suivante: la messe à la télévision ou pour la télévision a-t-elle réellement lieu pour les téléspectateur? En quoi l'espace et le lieu liturgiques peuvent-ils être atteints et possiblement modifiés à même l'expérience de la messe télévisée? À recenser ce qui a été publié autour de la messe dominicale télévisée, maintenant vieille d'une quarantaine d'années dans un pays comme le mien (première eucharistie télévisée, Noël 1953), je n'ai pas trouvé de réflexions un tant soit peu développées sur les enjeux autour du lieu liturgique lié à ce genre de communication relativement nouveau. Marschal McLuhan affirmait en 1977 que les questions sur la communication ne trouvaient pas tellement d'intérêt chez les théologiens. On trouve une illustration de cette interrogation dans le peu de cas que les théologiens et les liturgistes font de la messe télévisée.

La réflexion que je vous propose se fera en quatre temps:

1- Dans un premier temps, je rappellerai, pour mémoire, certaines données recueillies à partir du sondage de la messe télévisée fait en 1987.

2- Je ferai ensuite quelques réflexions sur le lieu liturgique propre à l'eucharistie.

3- Dans un troisième temps, je rappellerai certains faits à l'origine de l'expérience eucharistique.

4- Je terminerai en posant quelques questions suscitées par ces lignes de réflexions.



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La messe dominicale télévisée:
grands traits d'un sondage



Depuis 1954, un an seulement après l'avènement de la télévision à Montréal, la Société Radio-Canada transmet à chaque dimanche à 10:00, l'émission Le Jour du Seigneur. On a oscillé, au cours des années, entre la messe en studio et en reportage réel, entre les présidents vedettes, les présidents familiers avec la télévision et les pasteurs des paroisses visitées, entre les célébrations fastueuses et les rassemblements coutumiers, entre les groupes d'Élites et les communautés ordinaires. Si, pendant quelques années, la messe télévisée a présenté l'aspect d'un laboratoire de recherche liturgique (années 50-60), elle s'est appliquée, au cours des dernières années, à présenter les communautés chrétiennes telles qu'elles vivent leur rassemblement dominical. Depuis 1971, à quelques exceptions près, on s'emploie à rendre compte, de la réalité existant dans les communautés, en présentant des reportages de messes vécues dans différentes paroisses et communautés.

Avec une cote d'écoute moyenne annuelle de 359 000 personnes (population francophone de 7 millions) suivant le dernier sondage réalisé entre le 4 et le 26 juin 1987 auprès de 1 079 personnes de 12 ans et plus, Le Jour du Seigneur est l'émission la plus regardée du dimanche matin. Je résume les principales lignes tracées par ce sondage (1):


Évolution de l'auditoire de l'émission:

L'auditoire est composé en majorité de femmes (63%) et âgé (71% ont plus de 50 ans). Il est peu scolarisé: 65% a au plus un niveau de scolarité secondaire partiellement complété. De plus, l'auditoire du Jour du Seigneur regarde beaucoup la télévision; 82% y consacrerait au moins trente heures par semaine.


Attitudes et motivations de l'auditoire:

L'auditoire le plus fidèle entretient un lien avec l'institution paroissiale: 66% affirme aller à la messe régulièrement et 31% occasionnellement. Pour plusieurs personnes, l'émission est une préparation et un complément à la participation en paroisse. L'auditoire considère sa présence devant le petit écran comme la participation à une «paroisse élargie» par l'intermédiaire des ondes et dit participer à la célébration de sa foi et non simplement rester un téléspectateur. Il s'agit bien d'une vraie célébration eucharistique et la majorité de l'auditoire dit être «co-participante» d'une célébration qui est celle de leur foi religieuse.

L'homélie est la partie de l'émission jugée la plus intéressante et la plus nourrissante pour la foi. De plus, l'auditoire tient à conserver cette émission dans sa forme actuelle. On ne serait pas d'accord pour remplacer la messe télévisée par un autre type de célébration. Dans les résultats de ce sondage, on ne parle pas de la partie proprement eucharistique de la messe, ni même de la communion. D'ailleurs - et cela est symptomatique du sondage - aucune question ne portait sur cette partie de l'émission.

Tels sont les faits saillants qui émergent du sondage. J'aimerais noter cependant quelques points. Personne, ni chez les sondés, si dans les commentaires que des théologiens et des liturgistes en ont fait, ne remet en question la pertinence de la messe à la télévision. Bien plus, des affirmations liées à un imaginaire religieux qui s'est développé autour de la messe télévisée sont reprises sans retour critique. J'en signale quelques-unes : «La messe télévisée est une communauté sans frontières; la paroisse des ondes; la foi abolit les distances et les espaces; la foi abolit le temps. La présence physique n'est pas nécessaire à la création de la communauté, etc.» Autant d'expressions qui demanderaient à être profondément discutées et qui courent depuis des années dans les écrits et les commentaires (2). Je relève enfin deux observations. Le taux de pratique dominicale au Canada francophone se situe autour de 25%. Or, à la messe télévisée, les églises sont toujours bondées. Simple hasard, les acteurs dans le chœur sont, sauf le président, relativement jeunes, tandis que lorsque la caméra se promène dans l'assemblée on y voit surtout des personnes âgées. Il y a des questions à se poser sur la situation réelle des paroisses, sorte de vérité que prétend refléter la messe télévisée.


- 2 -
Le lieu liturgique


Si je ne m'abuse, la fonction de la liturgie est de rendre le lieu de rassemblement chrétien (Ekklèsia) habitable et de permettre aux diverses fonctions dans la liturgie de s'exercer avec le plus de significations possibles, invitant ainsi la communauté chrétienne assemblée à structurer sa foi à même les lieux, les gestes et les personnes signifiantes (3). Il s'agit, dans l'aménagement de ce lieu liturgique, de créer un espace favorable pour que l'assemblée vive des liens significatifs avec le Dieu de Jésus-Christ et de favorise la rencontre des membres de la communauté. En somme, faire en sorte que le lieu parle en tablant à la fois sur la proximité et la distance, deux conditions que l'espace a précisément pour fonction de créer et qui sont nécessaires pour permettre à la relation de foi de pouvoir exister à même la rencontre humaine.

De même que les rituels ont façonné les lieux, ainsi les lieux architecturaux ont marqué, et parfois forcé à donner une toute autre allure aux rituels. On n'en voudrait comme exemple ce que l'histoire de l'eucharistie nous enseigne sur les modifications de l'espace de célébration. Plus les conditions des communautés chrétiennes changeaient - dissociation du sanctuaire et de la nef, qualité de la participation de l'assemblée, nombre, lieux, passage de l'urbanité à la campagne et retour à l'urbanité - plus l'espace architectural lié à la pratique de l'eucharistie répondait aux exigences des nouvelles pratiques et aux perceptions théologiques mouvantes de l'eucharistie. De sorte qu'on en vint à un jeu de la table eucharistique, qui a fini par signifier pratiquement l'exclusion de la majorité des fidèles de la communion, pour en faire un geste à toute fin pratique réservé aux seuls présidents. Toutes ces choses nous sont fort bien connues.

Dans tout rituel, il est question de faire accéder le sujet à son identité de foi et au groupe célébrant, à son identité subjective de groupe. Le rôle du lieu est précisément de porter l'assemblée à établir un rapport significatif à Dieu et les uns avec les autres. Dans cette perspective, l'espace donne de l'espace et met dans l'espace, donne le lieu et la place, et cet aménagement est son être ou sa raison d'être. L'espace est constitué par la tension du proche et du lointain, par le «prendre souci» de l'autre en faisant retour vers le plus proche. Ce qui détermine la qualité de l'espace, c'est le «prendre souci de l'autre». Le lieu devient alors une dimension essentielle de la communauté humaine.


Le lieu de la célébration

Le lieu d'une personne ou d'une chose n'est pas d'abord sa position dans l'espace, mais ce qui lui accorde d'avoir lieu. Le lieu rassemble, recueille, tandis que l'espace renvoie à la dispersion. Le lieu n'est pas seulement une place dans l'espace, pour qu'il devienne lieu, il faut qu'il soit une sorte d'agora où la communauté humaine s'explique avec elle-même par la parole, l'échange, le culte et le jeu. Tout lieu devient une récollection et un recueillement de l'espace. Et tout lieu devient un lieu de rencontre (4). Cet vision et cette compréhension du lieu est importante pour saisir les questions que l'on peut poser à la pertinence de la messe à la télévision.

L'espace liturgique n'est pas qu'un jeu de placement des choses, des personnes ou des gestes dans une célébration liturgique. C'est d'abord le lieu qui devient rassemblement, un lieu qui cherche à créer son espace de relations, horizontales et verticales, pour que l'expérience de foi d'une assemblée puisse garder un équilibre entre distance et proximité, distance et éloignement. C'est le lieu qui permet le rassemblement de la communauté, et au sujet croyant individuel et collectif de pouvoir advenir à certains moments significatifs de sa vie (baptême, eucharistie, funérailles, etc.) et à même l'expérience d'une tradition d'Évangile. Il y va de la mise en scène des lieux à même un espace rituel. Les lieux liturgiques aménagent des espaces en vue d'une Ekklèsia en recherche de relations à Dieu et aux autres. Créer ou donner de l'espace, c'est créer du vide pour permettre d'habiter le lieu, car le vide est l'espace de jeu de chacun de nos gestes.

L'enjeu de la liturgie est d'aménager, dans un lieu et dans le temps, un espace pour la relation à Dieu, la relation à la mémoire chrétienne, la relation aux autres et au monde dans la suite de l'incarnation de Jésus. Il y va du rapport de sujets à Sujet, dans le «prendre souci» de l'autre. Ce lieu liturgique doit créer son espace lequel est constitué par la tension du proche et du lointain. À cet égard, on peut rappeler la question de départ : la messe télévisée a-t-elle vraiment lieu pour les téléspectateurs?



- 3 -
L'Église est née autour de la table



Donner à l'eucharistie son «avoir-lieu», est quelque chose d'essentiel. C'est dire du même coup l'importance pour l'eucharistie de trouver sa scène. À cet égard, je veux rappeler quelques vérités. Le lieu de naissance de l'eucharistie chrétienne détermine un type de communication qu'il ne faudrait pas perdre de vue. Comment et jusqu'à quel point la pratique eucharistique peut-elle s'insérer, sans perdre sa pertinence et sa signification, sans se retrouver dans une sorte de morcellement ou d'éclatement de son lieu et de son espace propres, dans ces nouveaux espaces de la communication télévisuelle? Par exemple, le développement isolé du concept de télé-présence réelle suffira-t-il à donner à la communication propre à l'expérience eucharistique ses justifications pour garder sens et signification à une eucharistie médiatique? Ou encore, peut-on, comme l'a fait un Karl Rahner, prendre le biais de la sacralité de l'expérience eucharistique et de la disciplina arcani pour montrer l'inconvenance de sa télédiffusion, alors que le monde de la technique porte aussi, à sa façon, sa propre sacralité et sa propre disciplina arcani? Les enjeux ne sont peut-être pas d'abord à ce niveau de réflexion et d'observation.

Les premières générations chrétiennes, qui avaient perçu en l'événement de la mort-résurrection de Jésus un lieu d'avènement de quelque chose de neuf dans le monde, ont voulu en pratiquer la mémoire. Elles se sont données un réseau de signes, de gestes et de paroles, pour communiquer entre elles et avec ceux et celles qui y verraient une pertinence, un certain inédit dans les faits et gestes de Jésus. Elles ont, d'une certaine façon, mis en scène leur propre rapport de communication au monde et à Dieu, dans le souvenir de Jésus : «Prenez et mangez; prenez et buvez».

L'Église est née de cette expérience. Les premières générations chrétiennes ont distingué le partage du pain et de la coupe célébré dans une assemblée réunie en mémoire de Jésus, de toutes les autres formes possibles de communication, d'évocation ou de représentation de leur foi. Ils ont senti l'originalité, et même la nécessité, d'une communication interne liée au partage de la parole, du pain et de la coupe, entre croyants et croyantes. Ce qui veut dire qu'à l'origine, en premier lieu et pendant de longs siècles, l'Église, l'Ecclesia, c'était l'assemblée qui se réunissait le dimanche pour faire mémoire, pour faire eucharistie, pour partager le pain et la coupe. Cette assemblée se réunissait d'abord dans la maison, le lieu de la vie. Et les gestes de l'eucharistie se sont structurés à même l'espace de la domesticité, lieu premier de la relation quotidienne, là où se vit le souci de l'autre. L'eucharistie, c'est l'Église qui trouvait là son expression première et toute naturelle dans une assemblée. On se recevait les uns les autres pour se souvenir ensemble dans le partage du pain et de la coupe.

C'est dans ce cadre symbolique, propice à un type particulier de communication, et exigeant un espace dans lequel la parole et les gestes gardent la dimension de la domesticité, que l'Église est née, que les gestes symboliques ont surgi à même la domesticité. C'est là que les premières mises en scène de l'eucharistie ont été créées et se recomposaient constamment à même les prises de conscience des répercussions et des difficultés de vivre la foi dans un monde en évolution. Nous sommes au lieu de la naissance de l'Église et indissociablement de l'eucharistie.

Peu à peu, à cause principalement de l'expansion rapide et massive du christianisme dans le bassin méditerranéen, on est passé, autour du IVe siècle, du cadre domestique de la maison puis de la «domus ekklésiae» au cadre plus large dont celui de la basilique. On s'est détourné du prototype primitif de l'eucharistie, pour connaître les modifications profondes que la nouvelle situation d'Église a fait surgir. On est alors passé du prototype fraternel, dont l'habitation domestique avait été à la fois le cadre naturel et le lieu symbolique d'échange, à un prototype de foule dont la basilique devint le nouveau cadre. Ce qui a eu comme conséquence de changer à la fois le style de la parole et celui du partage du pain et de la coupe. On a fini par voir une relation plus étroite entre parole et eucharistie qu'entre repas domestique et eucharistie. Quelque chose d'important avait alors été modifié. Le lieu et, partant, l'espace s'en sont trouvés transformés. Il y a quelque chose de la communication propre à l'eucharistie (communication interne) qui a été modifié, sinon perdue. On est passé de la parole-échange à la parole-dite-par-un-seul. Et la parole s'est modifiée à ce point, à cause de la grandeur du bâtiment, qu'on en est venu à l'écouter comme une pièce d'éloquence sacrée. L'eucharistie a perdu peu à peu sa dimension de repas et, bien sûr, de partage, pour devenir une distribution de la communion. Pendant de longs siècles, on a même entendu une parole proclamée dans une langue étrangère à la majorité, et on a vu des assemblées eucharistiques sans aucun partage du pain et encore moins de la coupe. La mise en scène de l'Église et de l'eucharistie s'était alors profondément modifiée, recomposée et, avec elle, un autre style de communication fut aménagé.


J'aimerais, à partir de cette trajectoire, faite trop rapidement, retenir deux choses :

1. L'eucharistie est, au départ et pendant des siècles, une mise en scène d'une parole partagée, d'un pain et d'une coupe partagés en mémoire du passage du Dieu de Jésus dans le monde, vécue dans un lieu précis, celui de la maison, puis celui plus large de la domus ecclesia, puis celui de l'Église. Bien que proclamée, la parole de foi a comme originalité de devoir être partagée, tout comme le pain et la coupe. En ce sens, l'eucharistie est une parole qui aboutit dans un geste. C'est une parole qui cherche la relation, la communication avec l'autre, qui cherche l'altérité, de même que le geste de partage est un geste qui cherche l'autre, le souci de l'autre qui sait que la présence de l'autre et du Christ n'a de signification qu'à reprendre le jeu du corps partagé.

2. Le deuxième point que j'aimerais souligner est le suivant : L'Église est née autour d'une table, dans le cadre d'un repas. Cet espace et ce lieu symboliques dès qu'ils ne deviennent plus praticables à même ce cadre changent le sens et la signification profonde de ce jeu de la mémoire. De sorte, qu'en fait et depuis de longs siècles, l'eucharistie est devenue, pour plusieurs, une table impossible. Le Concile Vatican II a tenté d'apporter des correctifs à cette situation, mais avec plus ou moins de bonheur. Retenons que, pendant des siècles, on n'a pratiquement plus communié à même l'eucharistie. Depuis le Moyen Âge, on est passé de la pratique du partage du pain et de la coupe à la pratique du voir l'hostie. Les assemblées ont laissé place à l'eucharistie-spectacle où la seule participation était de regarder.

On a changé d'organe, on est passé du partage par le manger-et-le-boire-ensemble au partage par le voir. La table a été placée au mur, loin de l'assemblée, parce qu'il était devenu impossible et impensable de l'entourer. Bien plus, la table a pratiquement disparu sous des encombrements fort disparates pour devenir tombeau ou on ne sait plus trop quoi. On a donc assisté à un déplacement de la mise en scène de l'eucharistie. Le symbole de la table s'est comme brisé, alors qu'au plan anthropologique, la table est toujours restée, dans notre tradition occidentale, un lieu d'identité et d'appartenance. Il ne faudrait jamais oublier que, dès le départ, l'eucharistie s'est instaurée dans un rapport somatique : l'eucharistie est corps donné, corps à faire, à construire. Il aura fallu attendre Vatican II pour redécouvrir l'importance de se remettre à la table pour faire eucharistie. Les résultats sont plus ou moins concluants jusqu'à maintenant.


- 4 -
Questions autour de la pratique
de la messe télévisée



Avec les immenses services qu'elle rend à des milliers de personnes, avec ses stratégies de pédagogie de la foi, d'appels apostoliques et pastoraux, comment situer la messe télévisée en regard d'une conception du lieu eucharistique et de son espace à la lumière du parcours historique que nous venons d'évoquer? Bien sûr, que dans l'action pastorale, il faille tenir compte des réactions des personnes qui regardent la messe à la télévision. Je ferais remarquer incidemment que la très forte majorité, soit 66% des répondants au sondage de 1987, disent participer à la messe paroissiale et que la messe télévisée est perçue comme une préparation ou une prolongation de la messe paroissiale. En fait, la messe n'est plus seulement, et loin de là, pour les malades et les handicapés. Je n'ai pas à mettre en doute ce qu'elles disent vivre : participation réelle, communauté d'appartenance, réelle expression de foi, etc. Mais on peut au moins poser un certain nombre de questions sur le sens et la pertinence d'une telle entreprise symbolique en regard d'une conception du lieu de la célébration et de l'aménagement de l'espace liturgique. Michel de Certeau a souvent souligné le fait que les médias, en fabriquant des simulacres du réel, produisent des croyants. Dès lors, le croire se localise dans le voir, le vu étant identifié «à ce qui doit être cru (5)»

Je disais qu'une des grandes évolutions de la pratique eucharistique avait été de changer l'aménagement de l'espace et du lieu liturgiques en mettant en veilleuse la symbolique de la parole partagée et du geste de partage du pain et de la coupe pour l'ensemble des participants. Nous sommes passés de la participation du geste à faire à la participation de l'œil et ce, longtemps avant la venue de la télévision. On est passé rapidement de l'eucharistie avec son espace de communication interne aux croyants, à l'eucharisite-spectacle.

Les enjeux sont d'abord à ce point de notre pratique. L'eucharistie commande un type de communication qui doit favoriser la fabrication du corps. Ce lieu de la recherche du corps perdu, ce lieu de l'identité croyante, s'est comme brisé quelque part. La communication se fait davantage autour du rituel, à voir le rituel se faire, que dans le rituel lui-même, qui instaure pour tous, un espace d'appel au partage et à l'apprentissage du corps-à-faire. La scène s'est rétrécie, et le metteur en scène a, depuis peu, placé l'assemblée en son lieu, mais n'a pas encore tellement réussi à recomposer une mise en scène complète où l'assemblée retrouve la table et peut l'entourer.

D'une façon presque cynique, je dirais qu'on avait entre les mains tout ce qu'il fallait pour, le moment venu, faire passer la messe à la télévision. La mise en scène était devenue celle du spectacle à voir avec une participation encore minimale de la communauté des téléspectateurs. Mais aujourd'hui, on peut dire que lieu pour lieu, la messe célébrée à la paroisse vaut bien le lieu médiatique et vice versa, avec la différence que, dans l'ensemble, les eucharisties télévisées présentent une parole mieux préparée et un rituel mieux exécuté. Mais tant à la paroisse qu'à la télévision, un grand nombre de croyants, malgré les efforts réels faits depuis le Concile, sont réduits, pour une grande part, au rôle de spectateurs, tout autant dans l'Église que dans leur salon ou leur cuisine. Il y a un gros problème de communication dans nos eucharisties, mais il existe d'abord hors des ondes. Il ne fait que se refléter en plus gros sur les ondes. Tant que le symbole de la table partagée restera court-circuité, on ne pourra parler de communication qui respecte l'espace et le lieu de l'eucharistie. Il m'apparaît que pour d'aucuns, l'eucharistie télévisée restera davantage une stratégie de visibilité; l'Église deviendra peut-être ainsi spatiale, en un temps où on n'a jamais autant parlé de l'importance de la communauté humaine et d'une communication les uns avec les autres dans le souvenir du Christ reprenant corps en nous. Dans ce sens, peut-on laisser les nombreux participants à leur seul rôle de spectateurs ou de téléspectateurs en pensant ainsi répondre à l'appel d'une véritable communauté célébrante?

Le lieu de l'eucharistie a été et est celui de la maison ou de l'église, là où les croyants se rassemblent pour faire mémoire dans le partage de la parole et du pain et du vin. Le «faites ceci en mémoire de moi» renvoie au partage dans la vie, au souci de l'autre à la présence à l'autre dans la mémoire du Crucifié ressuscité. Je ne nie pas que la participation à l'eucharistie télévisée soit une présence. Cela est indiscutable. On peut même parler de créer une certaine conscience des besoins du monde, de solidarité, etc. Si l'eucharistie, comme c'est le cas à la télévision, peut donner l'illusion qu'il est possible de rencontrer l'autre et les autres sans se déplacer, isolé chez soi, si l'eucharistie télévisée peut même, à travers le concept de téléprésence réelle, faire communier les gens chez eux, n'y a-t-il pas quelque chose d'essentiel qui se perd, à savoir cette exigence dans l'eucharistie de faire corps dans un souci du prochain proche de soi et d'une communauté qui a lieu? Il y a dans l'eucharistie une sorte de proximité et d'intimité qui ne se laisse pas facilement regarder et qui demande plus que de rester chez soi. Sans reprendre l'argumentation de la disciplina arcani que développait Karl Rahner pour s'opposer à l'expérience de l'eucharistie télévisée, ne pourrait-on pas au moins saisir l'intuition que cette discipline semblait receler? Si l'Évangile est proclamable à la télévision, tous les gestes qui manifestent cet Évangile et qui veulent favoriser l'émergence de communautés sont-ils encore pertinents dans ce genre de communication? L'eucharistie n'est-elle pas de ce type? La messe télévisée ne crée-t-elle pas l'illusion que le «croire» se localise dans le «voir»?

Quand on ne participe plus de l'intérieur de l'espace rituel, on se prend à regarder. Et cela peut même faire du bien à des milliers de téléspectateurs, comme le dit le sondage. La messe à la télévision est devenue un bien de consommation, comme elle l'est devenue, pour une bonne part, dans les églises. Elle devient également un bien de consolation, si j'en juge par les résultats du sondage. Mais tout comme la messe à l'église, la messe télévisée restera toujours un geste d'écoute individuel, alors que l'eucharistie est fondamentalement un geste de partage. On sera toujours en face d'un geste de communication à sens unique, sans véritable aller et retour, même si on songe à la télévision interactive ou à l'image virtuelle qui développent un type bien particulier de présence et de communauté. Ma conviction est que la communication propre à l'eucharistie, qui est façon originale de faire mémoire à même le jeu du Corps du Christ, requiert une participation et une proximité physique qui fait partie du jeu de la sacramentalité. Pour les autres manifestations de l'expérience chrétienne, il en va autrement. L'eucharistie a lieu pour avoir lieu. Elle requiert un espace qui ne soit pas éclaté.

Tensions et connivences autour de la messe à la télévision. J'ai surtout parlé des tensions. Mon seul but était de tenter d'ouvrir l'espace de la discussion. Une question doit d'abord ouvrir l'espace où elle pourra seulement être posée. Le temps n'est-il pas venu d'instaurer une bonne réflexion à la fois anthropologique et théologique sur la communication propre à l'eucharistie? Nous sommes renvoyés tout bêtement à notre conception et à notre pratique de l'eucharistie. Le problème est là où s'enclenche la communication avec tous ces courts-circuits. Qu'on le veuille ou pas, les mass médias développent un «voyeurisme» d'autant plus insidieux qu'il s'accompagne de l'illusion d'agir et d'avoir lieu. La télévision ne rend pas plus proche; elle ne fait que rendre l'isolement plus désolant. Elle peut facilement supprimer la tension du proche et du lointain pour s'abîmer dans le sans-distance. Cette tendance à la proximité (la messe plus près à la télé qu'à l'église) détruit la proximité et l'intériorité. À cet égard, je me permets de citer Julia Kristéva : «Contrairement à ce qu'on peut penser, l'image ne stimule pas notre imaginaire… J'ai le sentiment que cette culture de l'image fait l'économie de l'intériorité, qui demande un repli sur soi-même. On devient des individus robotisés (6).»

Il est important de donner à l'eucharistie sa chance d'avoir lieu en prenant la mesure de l'espace possible et significatif que peut occuper cette symbolique. Cet espace n'est pas extensible à l'infini. Partager le pain et le vin - et il y a ici quelque chose de physique - fait partie intégrante de l'eucharistie, ne l'oublions jamais lorsqu'on réfléchit sur la messe télévisée. C'est toujours le même problème qu'il faudrait reprendre : jusqu'où peut-on mener l'expérience eucharistique dans sa dimension de spectacle? On se trouve alors dans une sorte de mixte : une célébration transformée en spectacle. Au lieu de faire (liturgie), on risque d'apprendre seulement à regarder faire. Il semble qu'on s'éloigne alors de la dynamique d'incarnation inscrite dans l'eucharistie, lieu par excellence de la corporéité. •



Notes

(1) Cf Bulletin national de Liturgie. La messe télévisée. Chances et ambiguïtés, vol 22, nº 113, mars 1988. Les résultats du sondage sont compilés dans ce numéro ainsi qu'un certain nombre de commentaires.

(2) On aura avantage à relire le livre de P. MOITEL et C. PLETTNER, Une aventure de la télévision. Le jour du Seigneur, Paris, Centurion, 1987. Parmi les nombreux articles écrits sur ce sujet, je rappelle celui de K. RAHNER, Messe und Fernsehen: Sendung und Gnade, Beiträge zur Pastoraltheologie, Insbruck-München 187-200. Dans des revues de théologie, de liturgie ou celles plus spécialisées dans la télévision, je me permets de signaler celui de Hein SCHAEFFER, «La célébration eucharistique à la télévision: réflexions sur une pratique». Concilium, 172, 1982, p. 77-87.

(3) Je renvoie aux excellentes réflexions faites par P. JOUNEL dans son article: «L'Assemblée chrétienne et les lieux du rassemblement humain au cours du premier millénaire», La Maison-Dieu 136, 1978, p. 13-37. Dans ce même numéro, on aura plaisir à lire le texte de P.-M. GY, «Espace et célébration comme question théologique», p. 39-46.

(4) Je renvoie à l'excellent article de Jean-Louis CHRÉTIEN, «De l'espace au lieu», Cahiers de l'Herne, nº 44, 1983, p. 117-138.

(5) «Croire/faire croire», in Critique des pratiques politiques. Paris, Éd. Galilée, 1978, p. 210.

(6) Interview accordé à l'hebdomadaire Voir, Montréal, 29 avril-5 mai 1993, p. 6-7.