À propos de la messe télévisée
un texte de Karl Rahner publié en 1952
et reproduit ici d'après la traduction publiée dans le collectif
L’EUCHARISTIE ET L’HOMME D’AUJOURD’HUI
Mame, 1966, pp. 89-110.

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Présentation du texte de Rahner
par l’éditeur de L’EUCHARISTIE ET L’HOMME D’AUJOURD’HUI (1966):


Ces pages sont extraites d'un ouvrage collectif édité à Wurzbourg, Ressources techniques et Foi, Réflexions sur la messe télévisée, et auquel ont collaboré outre Karl RAHNER, Romano GUARDINI, Clément MÜNSTER, Heinrch KABLEFELD, etc.

Elles étonneront sans doute le lecteur français habitué depuis longtemps à la pratique de la messe télévisée (dont le principe en France n'est pas mis en cause), et sachant par expérience le bien qu'en retirent non seulement les malades et les vieillards, mais de nombreux chrétiens peu pratiquants ou empêchés de participer réellement à la messe.

L'Allemagne, elle, s'est posé le problème, et l'a résolu par la négative. Telle est du moins l'opinion de la majorité de ses théologiens et de ses pasteurs. Le R.P. HÄRING, personnellement favorable, écrit : «La transmission d'une messe réelle, faite avec dignité, met l'action sacrée à la portée d'une multitude d'hommes. Pourtant les opinions s'opposent avec acuité sur la question de savoir si c'est possible, si c'est convenable. De grandes voix ont émis sérieusement en garde contre la profanation de l'action sainte que constitue tout le côté technique de la radio et surtout de la télévision. C'est un fait que les exigences techniques, au cœur de l'action sacrée, de l'administration des sacrements et surtout de la célébration de l'Eucharistie, peuvent prendre l'apparence d'une sorte de profanation du temple.»

La Constitution conciliaire sur la Liturgie, elle, se contente de recommander «la discrétion et la dignité» dans la transmission radiophonique ou télévisée des actions sacrées, surtout s'il s'agit de la célébration du Saint Sacrifice (no 20).

L'argumentation de l'auteur ne convaincra sans doute pas tous ses lecteurs. Nous pensons cependant que ces réflexions simples, où se mêlent la philosophie et la théologie, l'histoire, l'humour, et, en finale, une passion à peine contenue, méritent une lecture attentive et bienveillante. On notera d'ailleurs les nuances apportées par l'auteur à sa position, dès le début de l'article, et les distinctions qu'il introduit entre les émissions télévisées et les émissions radiodiffusées (La messe radiodiffusée est aussi courante en Allemagne que chez nous).


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À propos de la messe télévisée

par Karl RAHNER



INTRODUCTION


Précisons d'abord, si nous voulons trouver quelque audience près de nos lecteurs, l'objet de notre propos.


1- De quoi s'agit-il?

Lorsque nous nous demandons si la célébration eucharistique peut faire l'objet d'une émission télévisée, il faut entendre cela de la messe proprement dite, de la messe intégrale, de la messe telle que peut la voir quiconque y participe physiquement, de la messe avec la consécration et la communion inclusivement. Nous écartons donc d'entrée de jeu la question de savoir s'il est légitime de porte à l'écran ce qui a trait en général à la vie de l'Église ou à sa vie liturgique; ou encore si l'on peut laisser la caméra filmer une «séquence» quelconque de la messe.

La problématique de la messe télévisée se ramène donc à ceci : la caméra peut-elle voir et faire voir au tout-venant ce que voit et a le droit de voir le chrétien qui participe à la célébration du mystère de l'Église?

Il arrive que l'on réponde affirmativement à une telle question en déballant tout un arsenal d'arguments d'ordre psychologique, théologique et apostolique; mais que l'on concède ensuite avec quelque embarras le manque de goût et l'indécence qu'il y a à vouloir projeter sue le petit écran la consécration, les lèvres du prêtre articulant les formules consécratoires, la réception même de la sainte Communion et autres choses de même genre, tout cela, comme on dit, «dépassant évidemment les bornes».

Une telle argumentation ne peut que nous égarer. La seule façon convenable de poser théologiquement le problème est celle-ci : La caméra de télévision a-t-elle en principe et a priori les mêmes droits que les yeux du fidèle?

Si l'on répond affirmativement, il n'y a plus de raison d'interdire à la caméra de prendre même des gros plans. Dans le cas contraire, la question demeure ouverte de savoir si la télévision ne pourrait pas tout de même transmettre certaines parties de la messe. Nous nous contenterons d'examiner le fond du problème, pas les questions marginales de ce genre.


2- Premières réponses

Disons-le tout de suite, notre réponse sera résolument négative.

Sans examiner ici en détail toutes les bonnes raisons que l'on a cru pouvoir alléguer en faveur de l'opinion contraire, nous nous contenterons de rappeler quelques principes de logique que l'on semble un peu oublier.

Par exemple, on vante les possibilités que donne la messe télévisée à l'apostolat près des incroyants et des non-pratiquants. Ou encore, dit-on, plus besoin d'aller à l'église : n'importe qui peut voir ce qui s'y passe «par le trou de la serrure». Or les arguments de ce genre pèchent à plus d'un titre.

D'abord il existe des choses dont l'efficacité psychologique est liée à l'effet de choc, au sentiment que l'on a de voir se réaliser une possibilité jusqu'alors inédits; passée une telle impression de nouveauté, l'efficacité psychologique cesse. Oui, que vienne à s'émousser le caractère un peu extraordinaire que revêt encore à nos yeux l'usage de la télévision, et l'on verra immanquablement s'évanouir l'attrait psychologique particulier de ces émissions et leur efficacité apostolique.

Et voici une autre faille de l'argumentation. On vient de comparer ici spectateurs de telles émissions à l'homme qui regarde par le trou de la serrure. Comment, soit dit entre parenthèses, les avocats de la messe télévisée ne remarquent-ils pas le caractère significatif d'une telle image? Ceux qui regardent par le trou de la serrure ne voient-ils pas justement ce qu'ils n'ont pas le droit de voir? Mais cette comparaison même nous suggère une autre remarque. Ce qui arrive (ou peut arriver) une fois par hasard, ce qu'en langage philosophique on appelle per accidens , ne possède pas ipso facto, tant s'en faut, une légitimité en soi, per se. Il peut arriver par exemple qu'en fait, en fait seulement, sans que l'Église y soit pour rien, des incroyants assistent passivement au déroulement de la messe : Voilà un fait per accidens. A-t-on pour autant le droit d'en conclure que l'on pourrait, par le moyen de la télévision, en proposer le spectacle à tout le monde? À le faire, on passerait indûment de l'ordre du fait à celui du droit, de l'ordre du per accidens à celui du per se : il est en effet de la nature même de la télévision d'atteindre uniformément tout le monde.

On oublie enfin souvent, lorsqu'on plaide pour la messe télévisée, cette vérité métaphysique qu'il existe dans le domaine des choses humaines une discontinuité de principe quoi qu'il en soit des apparences. Prenons le cas de la procession de la Fête-Dieu, dont l'histoire et le contenu liturgique montrent d'ailleurs qu'on n'a jamais voulu en faire une manifestation de foi à l'usage des incroyants, «pour leur montrer le Saint Sacrement». Tout le monde peut voir l'ostensoir, mais ce n'est là qu'un fait, ce n'est pas «l'essence» de la procession. Partir de là pour légitimer la messe télévisée reviendrait à conclure de la difficulté que l'on a parfois à distinguer le vert et le bleu qu'il n'y a pas de différence essentielle entre ces deux couleurs.

Mais venons-en à des arguments plus positifs :


- I -
UNE LOI MÉTAPHYSIQUE ET RELIGIEUSE:
LA PUDEUR SPIRITUELLE


Il y a des choses qu'on ne saurait proposer sans discernement aux regards d'autrui. Elles sont soumises au contrôle constant de celui qui les détient, il en dispose, il est libre de les communiquer à d'autres ou de les garder pour lui. Il y a des choses que l'on ne saurait voir que dans de telles limites, et à la condition d'y apporte plus qu'une simple curiosité de spectateur : une participation personnelle.

Si, comme nous allons le montrer, cette proposition est juste, il s'ensuit qu'il y a des choses ou des actions qui ne sauraient faire l'objet d'une émission télévisée; c'est en effet le propre de la télévision que la personne (ou la chose) qui se donne ainsi en spectacle se prive radicalement de la possibilité d'opérer un contrôle des spectateurs. Et cela vaut d'autant plus que, comme on ne se prive pas de le souligner d'ordinaire avec raison, le spectateur du petit écran «voit» réellement, pose un acte humain qui, en dépit de la diversité des conditions physiques dans lesquelles il s'opère, est foncièrement identique à la vision normale.

Il nous faut maintenant expliquer et étayer notre thèse; je dis bien la thèse elle-même car, pour ce qui est de l'application qu'on en fait à la télévision en général, elle va de soi et n'a pas besoin d'une nouvelle démonstration.

L'homme et en général la personne spirituelle, possède une zone d'intimité dans laquelle ne peut pénétrer que celui auquel son possesseur en donne la permission, permission qui appelle de la part de «l'autre» un certain engagement de sa personne, permission qui peut être révoquée à tout instant par le possesseur de cette zone d'intimité. C'est en effet la nature de la personne libre, de la personne vraiment libre, de se posséder elle-même et d'échapper ainsi à la possession de quiconque (hormis son Créateur), sinon dans la mesure où, par la connaissance et l'amour, elle ouvre librement à «l'autre» la porte de son intimité (note 1)

Mais la personne humaine comporte plusieurs niveaux. Elle a des dimensions qui ne sont pas toutes de l'ordre de la personne, mais de la nature. Par la suite, son intimité personnelle a des couches diverses qui n'ont pas uniformément les mêmes exigences de réserve. Plus on a affaire à quelque chose de personnel, c'est-à-dire de libre, engageant l'homme dans son être le plus profond, plus on s'enfonce dans la zone intime de son moi, et plus aussi on éprouve un sentiment de pudeur spirituelle qui interdit d'en donner connaissance à aucun, sinon avec une liberté toujours maîtresse d'elle-même à l'égard de l'autre, celui-ci devant de son côté accueillir une telle révélation par une attitude correspondante.

Que l'on arrive toujours à sauvegarder en fait cette zone d'intimité ou que l'on n'y parvienne que jusqu'à un certain point, peu importe ici le fait qu'il y a des trous de serrure n'est pas une raison pour laisser à tout moment les portes grandes ouvertes. Les réalités physiques et physiologiques, comme du reste tout ce qui est de l'ordre des «choses», sont situées, vis-à-vis du centre de la personne à une tout autre distance que par exemple un acte d'amour personnel d'adoration de Dieu, un péché au sens proprement théologique, etc. Autant par conséquent les réalités du premier genre se prêtent à une expression, à une communication et à une exhibition destinées à tous, autant la nature des actes personnels dont on vient de donner quelques exemples interdit de les dévoiler sans réserve ni restriction. Il existe en dehors même de l'univers religieux, une sorte de discipline de l'arcane qui dérive de l'essence même de l'homme et qui lui interdit de porte à la connaissance du tout-venant non seulement les actes humains en ce qu'ils ont de plus strictement personnel (ce ne sont pas eux d'ailleurs qui ont besoin d'être défendus contre les curiosités indiscrètes), mais l'expression qu'ils prennent dans les gestes ou démarches du corps, expression sans laquelle ils perdraient d'ailleurs leur nature (note 2). C'est ainsi que l'aveu des péchés, certaines expressions de l'amour personnel ou certains gestes religieux ne supportent pas, par leur nature même, la présence de n'importe qui. Et si l'on relève dans l'histoire humaine, à propos de cette zone d'intimité personnelle, bien des vicissitudes dans les façons de la protéger ou dans le tracé de ses frontières, cela n'est pas pour infirmer la thèse que nous défendons, mais au contraire pour la corroborer (note 3).



- II -
SON APPLICATION À LA MESSE



Il existe donc des actions qui ne sauraient être données en spectacle que sous le contrôle permanent et toujours révocable de celui qui en est le sujet ou qui en détient la maîtrise. Les actions qu'on ne saurait contempler en simple curieux, mais auxquelles on doit participer d'une façon qui corresponde à leur nature.

Il va de soi que la messe est une action de ce genre, qu'elle en réalise au suprême degré les caractéristiques. S'il existe quelque part une pudeur métaphysique destinée à protéger contre l'intrusion de la pure curiosité le domaine interne de la personne et le sacré qui en est l'objet, c'est bien là, à la messe. Et cela peut s'établir de deux façons.


1- Au nom des assistants

Pas d'assistance à la messe, mystère de nature sacramentelle, sinon au prix d'une participation éminemment personnelle, dans la foi et l'amour. Se contenter d'accomplir de façon objective les rites extérieurs de l'action cultuelle, sans y engager sa personne, serait péché et sacrilège. C'est dire que l'on peut considérer la messe, la nature même de la messe, comme la traduction sensible des actes religieux les plus intimes dont l'homme soit capable; or de tels actes tombent sous la loi de cette pudeur métaphysique dont nous avons parlé. Permettre leur déroulement sous les regards curieux et étrangers du tout-venant serait souverainement indécent. Que tout le monde n'éprouve pas un sentiment de ce genre, c'est possible, mais cela n'a rien à voir ici, car nous sommes devant un problème de nature et non devant un problème psychologique, et il est facile de trouver l'explication d'une telle insensibilité dans des causes extrinsèques telles que la continuité ou la tradition. Les actes de ce genre sont de ceux qui se passent dans «la petite chambre secrète» dont parle l'Évangile, là où pénètre seul l'œil du Père qui est dans les cieux (Mt 6,6). Ils ne sont de mise que dans la sainte assemblée de ceux que pousse le même Esprit de Dieu.


2- Au nom de la discipline de l'arcane

Nous arrivons à la même conclusion à partir de l'essence de la messe elle-même sans son aspect objectif.

Les avocats de la messe télévisée accepteront-ils donc tranquillement de faire bon marché de la discipline de l'arcane? Car enfin c'est bien à cela que se ramène leur position. Porter la messe sur le petit écran revient et reviendra toujours bel et bien à donner en spectacle en premier venu le mystère religieux le plus intime. Et nous avons dit que toutes les religions ont, sous une forme ou sous une autre, comme une discipline de ce genre. Même le paganisme. Le temple, et ce qu'on y accomplit, est étymologiquement une enceinte réservée au sacré. Il n'est donc pas accessible au tout-venant, et il exige certaines dispositions.


- - - LE TÉMOIGNAGE DE L'HISTOIRE

La discipline de l'arcane a gagné le christianisme lui-même. Il est vrai sans doute qu'elle a perdu sa rigueur première, vraisemblablement calquée, à partir du troisième siècle, sur la discipline de l'arcane des cultes à mystères. Il reste que la communauté chrétienne a eu dès le début le sentiment que son culte comportait une zone intime dans laquelle ne pouvait pénétrer n'importe qui. Et un tel sentiment a gardé sa force pendant le Moyen Âge. Pensons à l'excommunication, à la suspense, à l'interdit. Tout en étant d'abord des sanctions punitives, elles reposent au fond sur la conviction que le culte de l'Église n'est pas «ouvert à tous les vents». Et il serait faux de mettre a priori et dans tous les cas sur le compte d'une culpabilité personnelle l'indignité de tel ou tel, l'interdiction qui le frappe de participer aux actes centraux du culte de l'Église. Nous trouvons au canon 2259 # 2 (note 4) un vieux reste de la législation de l'arcane.

La situation générale de l'Église a sans doute réduit considérablement le domaine et la rigueur de la réglementation en ce domaine. Mais ne confondons pas la discipline de l'arcane et son expression juridique : elle va plus loin et lui est antérieure. Ce n'est pas parce qu'il n'y a plus de raison d'instituer de tels règlements (ou parce qu'il est pratiquement impossible de le faire en bien des cas) que cela entraîne la disposition de toute discipline de l'arcane, car on est là devant quelque chose d'essentiel, devant quelque chose qui relève du droit naturel.

Quand les théologiens médiévaux, à partir de Guillaume d'Auxerre, se demandent s'il est permis aux pécheurs de jeter les yeux sur l'Eucharistie, c'est chez eux une vraie question; elle atteste qu'ils percevaient encore quelque chose de la pudeur spirituelle et de la discipline de l'arcane. Et si, à la question ainsi posée, ils donnaient une réponse affirmative, celle-ci n'infirme pas notre position, car enfin le pécheur demeure, au plan visible du culte, un membre de l'Église, ce qui interdit de la priver de toute participation au culte de l'Église, et donc de la contemplation de l'hostie. En tout cas, une telle réponse n'autorise pas à jeter sur l'Eucharistie un regard profane. Lorsque saint Thomas d'Aquin dit explicitement que le non-baptisé ne doit pas voir l'Eucharistie, il partage avec le Moyen Âge le sentiment de l'Église antique dont saint Ambroise se fait l'écho en nous disant que son frère Satyrus, non baptisé n'osait pour cette raison regarder l'Eucharistie. Jean Hus lui-même acceptera sur ce point l'enseignement de saint Thomas, et l'on agitera encore, en plein concile de Trente, la question de savoir si et dans quelle mesure on peut et doit exclure de la sainte messe les hérétiques. C'est seulement la difficulté de distinguer alors concrètement hérétiques et catholiques qui empêche d'instituer un règlement en la matière.


- - - LA NATURE DE LA MESSE

Or s'il existe dans le domaine de la religion et du christianisme quelque chose qui, en vertu de son caractère sacré, est soustrait au monde profane et relève du «temple» (disons ici l'assemblée des saints), c'est bien l'acte central de la vie cultuelle de l'Église, le mystère de la sainte messe, traduction sensible des actes les plus personnels des fidèles, les plus soumis par nature à la loi de la pudeur spirituelle. Il y a davantage. La messe est en elle-même l'enveloppe sensible que prennent pour se révéler à nous, la grâce de Dieu, la présence du Fils de Dieu et de sa croix. Elle est le saint des saints et, à ce titre, ne devrait pas être jetée ainsi sur la place publique pas au moins par celui qui a reçu le pouvoir de gérer ce saint mystère, mais non d'en disposer de façon absolue.



3- Une objection

On dira peut-être : mais il y a l'Eucharistie, l'amour de Dieu qui se fait chair, la descente de Dieu au cœur du monde, en plein profane, assumant ainsi le dogme d'être à la merci du tout-venant!

Remarquons d'abord que ce n'est pas à nous de disposer à notre gré de cet amour qui s'est ainsi livré au monde. Il nous appartient encore moins de disposer de ce «profane» tout à fait singulier qu'a été l'abîme de sa mort. Et puis, considérons le comportement du Seigneur après la victoire qu'il a remportée sur la croix, victoire d'un genre unique, car, tout en subissant jusqu'à l'absolu la contamination du monde et de ses puissances profanes, il demeure dans sa victoire que qu'il est, le saint des saints. Or que voyons-nous à partir de ce moment-là? Il ne se livre plus sans discernement au monde profane, il n'apparaît plus comme tel. Il ne se montre plus, après sa résurrection, à l'ensemble des braves Israéliens, mais uniquement aux témoins choisis d'avance par Dieu (Ac 10, 41).

Lors donc que l'Église accomplit quelque chose de sacramentel, on doit y discerner deux choses. D'une part le fait que le Christ demeure chez nous dans le monde; et un tel fait ressort de l'aspect sensible des actes sacramentels. Mais d'autre part, le fait qu'il n'est pas du monde, qu'il a sauvé les siens de ce monde livré à l'emprise du Mauvais, qu'il ne prie pas pour le monde (Jn 17, 9), et que les siens ne sauraient admettre près d'eux à la table du Seigneur «ceux du dehors»; et cela ressort du soin avec lequel on trace une frontière entre le domaine des actes sacramentels et celui du monde. Précisément parce qu'il s'agit ici des dimensions intimes du cultuel et du sacramentel, une telle séparation n'implique aucun jugement de fond sur ceux qui ont accès à la messe et sur ceux qui en sont exclus, ne préjuge pas de la question de leur rapport intime avec Dieu. Mais le fait même de supposer que «ceux du dehors» sont en grâce avec Dieu n'autorise nullement à leur reconnaître une égalité des droits au plan cultuel. Ou alors l'on devrait pouvoir donner l'Eucharistie aux chrétiens non catholiques eux-mêmes.



- III -
ET LA MESSE RADIODIFFUSÉE?



Mais alors, dira-t-on, comment légitimez-vous la pratique de la messe radiodiffusée? Nous dirons que la caméra de télévision est dans une autre situation que le micro, qu'elle ne saurait par conséquent jouir des mêmes droits.


1- Légitimité de principe

On pourrait déjà se demander s'il est tellement évident que les auditeurs de la radio jouissent du même droit que les fidèles présents à l'église (celui d'entendre par exemple les paroles du canon de la messe). Mais voici une autre remarque. Parler d'une action quelconque et admettre quelqu'un à y prendre part sont deux choses différentes. Être informé de quelque chose et y participer personnellement soi-même ne vous situent tout de même pas de la même façon par rapport à celui qui s'adresse à vous. Dans le premier cas, celui-ci se contente de vous faire une simple communication; dans l'autre, il vous fait entrer à quelque degré dans son intimité. On ne saurait donc soumettre à une réglementation identique ces manières d'associer un tiers à ce que l'on sait, à ce que l'on dit ou à ce que l'on est. Ce qui est permis dans un cas pourra fort bien ne pas l'être dans l'autre.

Au fond, les émissions religieuses parlées ne diffèrent pas essentiellement du livre. Elles communiquent à d'autres des idées, un contenu objectif; la seule chose qui diffère c'est le procédé technique. Or l'existence d'une sainte Écriture oblige indiscutablement à admettre la légitimité humaine et morale du livre religieux, surtout quand il a pour objet la Parole de Dieu; ce qui ne veut pas dire que l'on doive considérer a priori comme allant de soit l'existence d'une Écriture et laisse ouverte la question de savoir si la possibilité du livre religieux est liée ou non à une économie du péché et de la croix. Quoi qu'il en soit, la parole ainsi transmise par l'imprimé ou par la radio est une parole dont le contenu n'appelle pas nécessairement celui qui l'entend à la mettre en œuvre dans une attitude de foi et d'amour. De plus, chaque fois qu'on a de bonnes raisons de l'adresser à tout le monde, elle constitue une invitation à la foi, si bien qu'elle peut chercher à atteindre le tout-venant, que ce soit par l'imprimé ou par le canal des ondes.


2- Réserves

Mais cela ne veut pas dire, tant s'en faut que l'on puisse émettre n'importe quoi, tout ce que l'oreille peut saisir. Dès lors que l'on a affaire à une chose qui entraîne nécessairement un engagement de soi-même et implique une certaine pudeur personnelle, on n'ira pas la claironner devant n'importe qui. Un curé d'Ars peut pleurer en chaire, dans la mesure où ses auditeurs sont des gens religieusement bien disposés, du moins dans leur ensemble, car la présence d'un simple curieux n'est qu'accidentelle et n'affecte pas la nature de la situation. Tout autre est le cas du sermon fait en studio, avec force adjurations et larmes, à l'adresse cette fois de tous les auditeurs : comment ne pas voir là une indécence spirituelle? Ne devrait-on pas penser à cela pour déterminer le style et le contenu des émissions de ce genre? On ne peut confier au micro tout ce que l'on peut dire devant la sainte assemblée des fidèles remplis du même Esprit. Ainsi, non seulement la télévision et la radio ne se prêtent pas de la même manière aux émissions religieuses, mais, là même où l'on peut leur appliquer le même droit, il n'est pas illimité. Dans un cas comme dans l'autre, on ne saurait s'adresser au tout-venant.



- IV -
RÉFLEXIONS FINALES



La messe est de ces choses qu'il ne convient pas de donner en spectacle à n'importe qui. Or la messe télévisée proprement dite constitue un spectacle qui par nature atteint n'importe qui. La conséquence est claire; la messe télévisée va contre le commandement selon lequel certains actes, à cause de leur degré d'intimité personnelle et de leur caractère sacré, ne sauraient être portés sans discernement à la connaissance d'autrui; il y faut une certaine aptitude à recevoir une telle connaissance, une certaine disposition à répondre à cette confiance par un engagement de sa propre personne, étant entendu que celui qui prend une telle initiative en garde la libre disposition et le contrôle permanent. Dans cette mesure, mais dans cette mesure seulement, on respecte le caractère intime du sacré et le sentiment de pudeur spirituelle qui l'accompagne.

On n'hésiterait pas à blâmer, pour indécence spirituelle au sens propre du mot, le chrétien qui s'amuserait pendant la messe à dévisager les assistants plongés dans leur prière, à exercer sur leurs jeux de physionomie une curiosité dépourvue de tout sentiment religieux. N'est-ce pas pareillement une atteinte à la double loi de la pudeur spirituelle et du respect à l'égard du sacré que de promener la caméra sur le visage du prêtre pendant la consécration, de reproduire en gros plans les chrétiens abîmés dans leur prière, de sélectionner les prêtres et les fidèles «photogéniques», de présenter un cadre de célébration partiellement truqué?

Où veut-on en venir avec de tels excès, qui sont déjà une réalité, ou qui en tout cas nous menacent? Convertir les incroyants? Mais ceux d'entre eux qui se posent sérieusement la question religieuse et qui cherchent vraiment, ce n'est pas là qu'ils trouveront le chemin de l'Église elle-même. C'est trop compliqué. Car enfin le sens le plus élémentaire de la liturgie requiert tout de même un certain nombre de connaissances préalables, faute desquelles celle-ci produit un effet tout autre que celui de la conquête des âmes. Il faut une certaine initiation, du moins dans l'état actuel de la liturgie, pour que celle-ci exerce une influence salutaire. Mais là où existe une telle initiation, elle éveille un intérêt qui mène à l'église elle-même sans qu'il soit besoin de passer par la télévision. Quant à ceux à qui elle fait défaut, ils se trouvent devant le petit écran, à l'heure de la messe télévisée, dans la même situation que nous quand on nous montre aux actualités, sans que nous l'ayons demandé et au mépris de toute pudeur, les coutumes et les cérémonies religieuses des moines du Tibet.

Veut-on transmettre à l'usage des fidèles, des événements marquants, exceptionnels, de la vie de l'Église auxquels ils ne sont pas en mesure de participer autrement? Aucun inconvénient à le faire par le moyen de la télévision. Mais est-ce une raison pour donner à l'œil de la caméra les mêmes droits qu'au regard de foi et d'adoration du fidèle?

Veut-on réconforter les malades en leur présentant la messe sur le petit écran? C'est un peu mettre la charrue avant les bœufs. Il faut en effet prouver la légitimité du procédé avant d'en faire bénéficier une catégorie déterminée de gens. Renverser un tel ordre de choses est une absurdité; autant dire qu'en cas de nécessité on peut baptiser avec de la bière. Les malades peuvent d'ailleurs bénéficier de la légitimité, que nous ne chicanons pas, de transmettre par la télévision les événements majeurs et rares de la vie de l'Église.

Une dernière remarque. À force de vouloir être moderne, on peut finir, et même très vite, par apparaître aussi peu moderne que possible. Un temps viendra où l'appareil de télévision fera partie de l'ameublement ordinaire de l'homme moyen, et où celui-ci sera habitué à voir sur le petit écran toute espèce de choses, tout ce que la curiosité indiscrète de la caméra cherche à capter entre ciel et terre. Quel étonnement ce sera alors, pour le brave bourgeois du vingt et unième siècle, de découvrir qu'il existe encore des choses qu'il ne peut voir enfoncé dans son fauteuil ou en dégustant son café au lait matinal! Oui, ce sera pour l'homme des âges à venir une grâce indicible de trouver encore un endroit (l'église, précisément) où il pourra continuer à avoir un comportement à la mesure de l'homme; un endroit où il ne sera pas obligé de se considérer lui-même, avec son corps, comme une sorte de pièce de musée, dans le monde, d'appareils dont il s'entoure et qui, à la limite, iraient jusqu'à le remplacer lui-même; un endroit où il trouvera un remède à son besoin démesuré de technique; car si la civilisation technique lui impose des devoirs et marque une étape dans l'histoire du genre humain, elle n'est salutaire à l'homme que dans la mesure où elle laisse intacte cette vieille portion de lui-même qui ne connaît d'autre loi que celle de l'humain, qui ignore la démesure, qui laisse au corps la possibilité d'exercer sans intermédiaire ses virtualités propres.

Il existe certes bien des choses qui appellent de la part de l'Église un effort de modernisation. Mais le temps commence déjà où le courage de revenir au bon vieil humain apparaître comme la modernité suprême. L'Église pense à la mesure des siècles. Sa respiration est longue. On ne voit pas pourquoi elle irait mettre sous les yeux de tous les badauds le plus haut de ses mystères comme un spectacle dont la sensation réfère rapidement place à l'ennui.


Notes

(1) La connaissance est en effet une forme d'appropriation; elle implique un certain rapport vis-à-vis de la réalité même de l'objet connu.

(2) C'est en effet une thèse thomiste fondamentale, et qui revient souvent dans la pensée de Karl RAHNER, que l'homme est à la fois et indissociablement corporel et spirituel. (N.D.T.).

(3) Encore une remarque à propos de cette «discipline de l'essence». La représentation fictive n'est pas venue à une réserve aussi rigoureuse que la réalité. Acteurs et spectateurs ont beau être entraînés par l'illusion, le jeu est mené et doit l'être d'une façon qui ne laisse aucun doute sur sa nature. On peut dire la même chose de la représentation illutrée d'une action. Jeu et symbole ne mettent pas sous les yeux la réalité même si bien qu'on ne saurait a priori leur appliquer les principes que nous avons développés touchant l'exhibition d'une action réelle et le regard que l'on porte sur elle. Mais qu'on n'aille pas étendre à la télévision cette latitude plus grande que nous reconnaissons au théâtre ou à l'image. C'est en effet la réalité même que l'on voit à la télévision.

(4) Ce canon traite des cas où l'on doit empêcher la présence d'un excommunié pendant la célébration de la messe, en interrompant au besoin la célébration de celle-ci.