UNDA, no 5 (1965)
Le problème de la prédication à la Télévision
R.P. RUF, o.p.
Il n'est pas nécessaire d'insister sur ce fait évident: la diffusion de l'Évangile passe aujourd'hui par une grande crise. Cette crise, on tente de la motiver en invoquant les raisons les plus diverses. Il y a d'abord un certain désintéressement à l'égard de la religion, désintéressement qui fait que l'on néglige une instruction religieuse tant soit peu poussée. Le souci primordial, le souci du standard de vie assuré fait passer à l'arrière-plan les questions religieuses. Deuxième constatation: nombre de gens se laissent gagner par l'idée que la religion est quelque peu archaïque, qu'elle a perdu sa vigueur de jadis et qu'elle n'est plus en mesure, dès lors, de donner des réponses valables aux questions que pose la vie. Mais une autre cause de la crise dont nous nous inquiétons paraît résider aussi dans la forme qu'emprunte aujourd'hui la prédication: celle-ci demeure encore très largement «verbale», c'est-à-dire qu'elle est encore présupposée s'adresser immédiatement à l'auditeur et toute sa forme communicative s'établit sur cette règle initiale. Mais, en réalité, contrairement à ce qui fut dans les temps antérieurs, la communication verbale: conférences discours, sermons, n'est plus, actuellement, déterminante. Les groupes de gens à même de suivre une conférence de quelque longueur se font de plus en plus rares. Cet état de chose a nécessairement une répercussion sur la prédication de l'Évangile. Cette absence d'intérêt pour les sermons, les conférences n'est pas due uniquement à un désintéressement à l'égard des questions religieuses, mais bien plutôt au fait que l'homme d'aujourd'hui n'est plus habitué à cette forme de communication et n'est donc guère disposé à la recevoir.
Aux simples communications verbales se sont substituées progressivement les grandes techniques de communication sociale. Dans ces communications sociales d'aujourd'hui, il n'est plus seulement fait appel à la parole humaine, mais à d'autres et puissants moyens. C'est la découverte de l'imprimerie qui a marqué véritablement le début de ces communications avec nos semblables, en cercles considérablement élargis. La lecture des livres était demeurée pendant longtemps l'apanage de certaines classes sociales. Pour les autres, et dans tous les domaines de la vie, c'est la communication orale qui avait gardé l'importance première. Et comme au temps des Grecs et des Romains déjà, le succès d'un homme politique était en grande partie subordonné à son art d'orateur, seul moyen par lequel il pouvait communiquer ses idées à d'importantes couches sociales. Il n'en allait pas autrement pour la prédication religieuse. Il y eut de tout temps de grands prédicateurs qui eurent le don de présenter les vérités du salut de manière telle que les auditeurs pussent en tirer des conclusions pratiques pour la conduite de leur vie.
Actuellement, lorsqu'il s'agit de prédication, on peut dire que comparativement à ces temps d'autrefois, nos églises semblent «vides». La prédication s'est réduite peu à peu à une brève allocution prononcée au cours du saint Sacrifice. Si précieux que soit ce message «intra missam» - et le Concile en souligne encore toute l'importance, - nous ne pouvons cependant nous targuer d'avoir trouvé une forme de prédication appropriée à notre temps. On ne saurait prétendre que ces courtes allocutions soient l'équivalent de ce qui se faisait autrefois pour les prédications de Carême, pour les solennités, les Triduums, les missions populaires. On ne peut se leurrer: il faut bien constater que le sermon , considéré comme moyen de diffusion évangélique, n'existe plus guère dans l'Église; et là où il survit encore, il n'atteint plus de larges milieux chrétiens.
Peut-être s'agit-il de nous habituer de nouveau à cette idée: la diffusion de la parole de Dieu ne doit pas se cantonner à l'église, ce qui à l'origine n'était nullement le cas: saint Paul a annoncé la Bonne Nouvelle sur l'Agora d'Athènes et la prédication sur la place de marché a toujours été une forme légitime d'enseignement chrétien. Or, la Radio et la Télévision ne sont-elles pas aujourd'hui l'analogue de ce qu'étaient jadis la place de marché et la fontaine du village? Et la Télévision est devenue depuis ces dernières années le moyen populaire d'information, de loisir et d'instruction par excellence. On en trouve l'exemple probant dans la forme actuelle des grandes luttes électorales, qui, dans la plupart des pays, ne se déroulent plus seulement dans les parlements ou dans la rue, mais également devant l'écran de Télévision.
Les virtualités de la Télévision pour la diffusion évangélique sont loin d'avoir été totalement découvertes et développées. Il y a pourtant de nombreuses émissions religieuses, il y a quantité d'émissions faites spécifiquement dans un but évangélique. Mais quand on suit ces émissions, on est gagné par l'impression que les responsables de ces programmes religieux considèrent la Télévision exclusivement comme le moyen adéquat pour atteindre un grand nombre d'auditeurs. Or, qui fait devant la caméra de télévision un sermon comme il le ferait dans l'enceinte d'une église n'a absolument rien saisi des lois propres de la Télévision; il ne saura l'utiliser selon des modalités voulues pour la prédication. Toute forme de communication, qu'il s'agisse de communication verbale ou de communication établie par des techniques modernes de diffusion, a en effet ses lois propres. Dans les considérations qui suivent, nous voudrions formuler l'une ou l'autre des lois concernant la prédication à la TV.
1- L'objet de L'objet de l'énoncé doit être transposé du plan acoustique au plan optique
La Télévision diffuse essentiellement des images; la parole n'y a qu'une seconde importance. La Télévision facilite dès lors la communication du contenu à énoncer. Dans son discours, l'orateur s'efforce d'exprimer sa pensée sous une forme aussi expressive et imagée que possible car toute pensée abstraite doit être comprise dans la réception fantasmagorique. Plus l'orateur a de peine à traduire ses idées par le truchement de l'image, plus il sera difficile à l'auditeur de saisir ces idées. Si le discours fait à la Télévision comporte surtout des pensées exprimées de manière abstraite, alors il n'y est pas à sa place. Le spectateur attend une impression optique; or, s'il ne voit en réalité que le visage de l'orateur sur l'écran, les possibilités optiques qu'offre la Télévision ne sont pas suffisamment exploitées.
2- Néanmoins, l'orateur doit être optiquement visible
Chaque sermon communique des faits et est sensé donner une impulsion à la volonté; l'orateur doit donc être vu car la communication de la vérité est alors complétée par la conviction que dénote l'attitude de l'orateur. La caractéristique de tout sermon, c'est que son contenu ne doit pas être démontré, mais être saisissable par la foi. La conviction personnelle du prédicateur doit, en tant qu'élément de forme du sermon, être visible sur l'écran. En cela, le sermon télévisuel diffère nettement du reportage qui, lui, communique exclusivement un état de fait. Le reportage est un élément précieux dans le domaine des émissions religieuses, mais il ne peut être tenu pour l'équivalent du sermon télévisuel tel que nous le comprenons ici.
3- Prédicateur et auditeur sont séparés par une distance qualitative
Toute communication verbale suscite une sorte de contact physique. L'orateur «sent» si ses paroles touchent celui qui l'écoute; il peut reprendre certains passages s'il a l'impression que son auditeur n'a pas vraiment saisi ce qu'il voulait dire et des moyens rhétoriques lui donnent la possibilité de formuler l'énoncé selon la manière qui lui semble juste et nécessaire. Un bon orateur ne récite jamais à ceux qui l'écoutent un manuscrit appris par cur. Il adaptera au contraire sa formulation définitive aux exigences du moment. Or, pour celui qui parle à la télévision, il y a une situation particulière du fait qu'il ne peut percevoir et valoriser les réactions de ses auditeurs au moment où il parle. Il doit donc présumer ces réactions et en tenir compte dans la forme qu'il entend donner à son sermon.
4- L'auditeur du sermon télévisuel a une attitude beaucoup plus critique que ne peut l'avoir un fidèle à l'église
Chaque spectateur peut, devant l'écran, extérioriser immédiatement sa critique, son mécontentement relatif à ce qu'il vient d'entendre. On peut ici extérioriser sa critique spontanément et sans réflexion, beaucoup mieux qu'à l'église ou dans une assemblée. Ce genre de critique n'est d'ailleurs pas toujours fondée et elle est souvent suscitée par des détails. Elle surgira par exemple facilement si certaines exigences ont été signifiées aux auditeurs et elle créera alors une attitude distante à l'égard du prédicateur. Le prédicateur, tout comme l'orateur, est à la merci des réactions de son auditoire et c'est cette attitude critique qui constitue l'écueil le plus dangereux pour la réussite d'un sermon à la Télévision.
En partant de ces lois et données premières, nous essayerons, dans un prochain article, de voir quelle peut être la structure formelle d'un sermon à la Télévision.