U.E.R. no 976 (1966)
«Commentaire de la vie»
- l'Église et la théologie à la radiodiffusion
par Hans Jürgen Schultz
Département des programmes éducatifs et religieux
Süddeutscher Rundfunk
La radiodiffusion confère à la parole de l'Église une publicité toute nouvelle. En effet, il n'est que la radio et la télévision qui puissent offrir une telle possibilité de toucher les hommes, même non pratiquants, et de s'adresser à eux dans leur milieu véritable, sans qu'ils aient à se transplanter dans un environnement ecclésiastique qui leur est fort étranger. Mais cette possibilité nous oblige naturellement à nous demander si l'Église que nous représentons a vraiment beaucoup de choses à leur dire. Ne distribuons-nous pas simplement les espèces dépréciées d'une monnaie qui n'a plus cours à des auditeurs qui ne pourront rien obtenir en échange? Notre façon de procéder n'est-elle pas celle du commerçant dont la vitrine est abondamment garnie de «factices», mais qui n'a aucune marchandise en réserve?
La publicité est une notion que les chiffres ne sauraient suffire à exprimer. Ce n'est pas une question de masse, mais d'ouverture sur le monde. L'ouverture d'un propos est la condition nécessaire pour qu'il atteigne le public par le truchement du micro. Mais qu'est-ce au fond que ce public? Autre chose qu'une simple addition d'individus. Il représente quelque chose de nouveau non seulement quantitativement, mais aussi qualitativement. Celui qui prend la parole en public ne s'adresse pas uniquement à des personnes considérées isolément; il est également orienté sur des structures politiques, des collectifs sociaux et psychologiques. Ainsi, la publicité au sens où nous l'entendons nécessite non seulement des assimilations et transpositions occasionnelles, mais aussi toute une compréhension absolument neuve de la réalité, pour laquelle nous n'avons guère élaboré jusqu'à présent de catégories ni d'organes.
Au fond, c'est toujours la même théologie intimiste et personnalisante, le mode habituel de pensée et d'expression introverti qui, déjà dans le cadre de l'Église, égalise la parole et se trouve à présent irradié tel quel dans un public presque illimité, mais très fortement différencié. Nous désignons ce processus par le terme d'évangélisation et ce n'est pourtant en définitive rien d'autre que ce que Hans Hoekendijk appelle «une mission marginale, du cabotage ecclésiastique, du trafic de banlieue spirituel». Nous nous voulons pêcheurs d'hommes, mais nous ne parvenons tout au plus qu'à entretenir des poissons attrapés depuis longtemps déjà. Certes, les efforts sincèrement déployés en maints endroits pour élargir ce cercle ne sauraient être tenus pour négligeables, mais ils restent presque toujours internes et ne se risquent pas hors des milieux ecclésiastiques. Ils ne possèdent donc pas ce qui constitue l'essence même de la mission.
En Amérique, les enfants apprennent souvent en classe des chants allemands à la gloire du printemps. Mais étant incapables de bien les assimiler, ils ne peuvent que les admirer comme une curiosité étrangère, l'équivalent de ce renouveau vernal leur faisant malheureusement défaut. Il en va de même pour qui assiste à un service religieux. S'il n'a pas été élevé dans les traditions de l'Église, il ne connaîtra pas non plus dans sa vie d'analogie pour ce langage. Les murs des églises dressent une barrière entre deux mondes. C'est pourquoi l'on ne saurait à la fois les rendre perméables - grâce à la caméra et au micro - et laisser à l'intérieur les choses telles qu'elles ont toujours été. Le langage du service religieux devrait soit rester dissimulé derrière les murs des églises, soit se transformer profondément. Vouloir le faire passer dans les foyers, les écoles et les automobiles par l'intermédiaire de la radiodiffusion ne constitue pas une mission, mais une affirmation de soi sur un plan élargi. Ce faisant, l'Église ne prend pas la route, elle n'abandonne pas ses habitudes et ses retraites comme lorsqu'il faut quitter père et mère; elle utilise tout simplement un haut-parleur pour pouvoir demeurer à la même place avec plus de satisfaction encore.
Le problème dont il s'agit ici ne saurait être résolu par la rhétorique et la routine. Il ne suffit pas de recourir à un «artifice de prédication» et d'user d'un vocabulaire courant et plein de force. C'est notre pensée elle-même notre conscience qui doivent évoluer. À défaut de quoi nous tombons dans cette hérésie qui porte en théologie le nom de «docétisme». Ce terme signifie: parler de Dieu sur un plan supérieur et non conforme aux faits historiques et, partant, remettre en cause son incarnation. Il pourrait se trouver sur le chemin d'un «docétisme qui s'ignore» celui qui ne tiendrait pas compte des normes et nécessités de la radiodiffusion, des conditions technologiques et rédactionnelles d'une émission, et cela jusque dans les moindres détails.
La prédication radiodiffusée n'est rien de moins qu'une confirmation toute nouvelle du caractère universel de notre communication du message de Dieu. Nous parlons ici en termes profanes et de tous les jours, sans chaire, autel ni vêtements liturgiques, mais en utilisant des instruments techniques, à des auditeurs parfaitement séculiers et se trouvant dans un milieu dépourvu de solennité. Le message doit donc en quelque sorte s'incarner dans le matériau d'une émission radiophonique et devenir un langage en accord et solidairement avec cet appareillage technique. Si cela s'avère impossible, mieux vaut alors se taire. C'est sur la nécessité de parler de Dieu à la radio et la télévision sur un mode temporel que devrait se concentrer toute la discussion herméneutique de la théologie actuelle.
Que se passe-t-il exactement lorsque l'on prend la parole à la radio? On s'assure, comme le dit Heinz Flügel, par la technique de diffusion une remarquable «ubiquité», une certaine omniprésence. La voix humaine est alors douée d'une portée presque illimitée, sans pour autant perdre en intensité. La voix pénètre directement dans l'auditeur, celui qui parle étant par ailleurs mystérieusement présent. Du reste, cette présence de celui qui prend ainsi la parole au micro peut être telle que l'auditeur aura l'impression d'en être le seul bénéficiaire. Ubiquité et intimité de la parole, portée et familiarité de la voix: deux phénomènes à la fois inquiétants et extraordinaires.
Des perspectives se découvrent, fascinantes et menaçantes. Tout est fonction de critères permettant une exploitation valable des possibilités techniques. Le micro oblige, me semble-t-il, à une certaine discipline. Il suppose un dosage très précis de réalisme, de discrétion et de renoncement à l'emphase. Il marque une distance entre ceux qui parlent et ceux qui écoutent, distance transformant profondément dans la forme et le contenu l'expression et l'audition par rapport aux modalités naturelles de ces deux processus. Il faut compter avec le fait que le micro opère un filtrage assez complexe. L'intervention de nombreux échelons techniques intermédiaires engendre une situation s'éloignant de plus en plus des conditions du discours direct. Le micro exige un nouveau style de discours indirect. Celui qui parle comme s'il était assis en face de son interlocuteur ne dit pas la vérité.
Les rapports directs d'homme à homme se trouvent rompus par le micro. L'interlocuteur ne reçoit plus qu'une fraction de l'être humain, à savoir la voix, laquelle est en outre déformée et altérée. Il y a là en quelque sorte une désincarnation, le micro extirpant le verbe de son milieu vivant. La parole devient alors plus abstraite, à la fois plus objective et moins réelle. Voilà ce qu'il faut savoir si l'on ne veut pas créer de dangereuses illusions. La technique requiert une vigilance critique dans les relations entretenues avec elle.
Nous avons coutume de parler de la radiodiffusion comme d'un moyen de communication. De là à employer l'expression «moyen de masse», il n'y avait qu'un pas. Or nous ne devrions pas user de ces deux désignations avec autant de légèreté. Il est intéressant de remarquer que les «moyens de masse» rendent en grande partie superflues les manifestations de masse, car ils offrent la possibilité de s'adresser à une foule d'individus non pas en tant que collectivité, mais en les considérant isolément. Or l'on ne parle pas, espérons-le, à des personnes comme à un groupe. Mais à la radio ce n'est jamais à une seule, mais à de nombreuses personnes isolées que l'on s'adresse. Ce que l'on dit est destiné, il est vrai, à l'individu, mais en tant que zoon politikon, ce qui revient à dire que cela élargit son horizon, le sort de son isolement et le fait entrer dans la réalité d'une communication par personne interposée, mais nullement de second ordre. Les techniques modernes de diffusion permettent de susciter à la même heure une impression identique chez un nombre infini d'individus. Il en est résulté un processus de nivellement mondial. Songeons simplement aux barrières du monde d'hier que le seul satellite «Early Bird» a permis d'enjamber. La Grande Société., l'interpénétration des cultures et même le mouvement cuménique seraient tout bonnement impensables sans les techniques de diffusion. On peut aujourd'hui atteindre à une simultanéité des événements à l'échelon du globe, simultanéité qu'il y a lieu de considérer comme un phénomène de la plus grande portée intellectuelle et politique. Non seulement les distances, mais aussi les différences en général acquièrent ainsi une autre dimension. Pensons à la mort du pape Jean XXIII ou à celle du président Kennedy. Le monde entier - non pas simplement les Catholiques romains ou les Démocrates américains - a participé à ces événements et en a été affecté à un point qui n'aurait pas été possible dans les conditions d'autrefois. On suit les communiqués de minute en minute. Que son propre voisin vienne à décéder, on l'ignorera peut-être mais la technique rapproche les hommes du monde entier à tel point que leur cur est accroché en même temps à la même chose malgré l'obstacle des distances. Il y a là un acte de communication d'une éminente réalité. Mais il s'agit, comme on l'a dit, d'une communication nouvelle, indirecte, artificielle et publique, laquelle doit être nettement distinguée de cette intersubjectivité jaillissant du contact direct entre les hommes. Que deux êtres qui s'aiment se jurent fidélité sur un banc n'est pas la même chose que s'ils échangeaient des télégrammes. À situation différente, langage différent. La technique modifie la nature de la communication. Au premier abord, la communication «technicisée» n'est ni meilleure, ni plus mauvaise que la communication personnelle. Elle est simplement autre. Il n'y aurait aucun sens à déplorer la «dénaturation» de la vie par la technique et à condamner l'artificiel. La nature de l'homme, c'est précisément l'artificiel, voilà ce qu'a écrit en substance Emmanuel Mounier. Partant de cette conception de l'anthropologie, il y aurait lieu de développer une juste compréhension de la communication par la radiodiffusion. Mais l'on doit dans tout cela tenir compte des différences sous peine de produire des substituts. Nous vivons déjà dans un monde de substituts, lesquels ne se reconnaissent plus en tant que tels. S'opposer à ce processus de dégradation, de confusion entre communications directe et indirecte, et développer à leur encontre une capacité de différenciation, voilà ce que je tiens pour une responsabilité essentielle des Chrétiens de notre temps.
C'est surtout lorsque nous parlons de Dieu qu'il importe de faire preuve d'une extrême vigilance de manière à éviter la production de substituts. On prendra soigneusement en considération les rapports entre le verbe et la situation. En effet, ce que l'on peut se dire lorsque deux ou trois personnes sont réunies ne saurait toujours être confié au micro. Cet instrument impose un langage plus général et moins personnalisé. Les confessions radiodiffusées sont une forme de perversion, cet appareil technique n'établissant aucune relation du je au toi. Il peut permettre de créer une communauté, mais non pas une intersubjectivité. À la télévision, on ne «voit» pas, on est spectateur. De même, à la radio, on est auditeur, public. Les paroles que nous prononçons au micro, nous ne voulons pas qu'elles suscitent l'obéissance, mais la réflexion. L'impératif de la distance est ressenti par beaucoup comme un bienfait. L'homme prête l'oreille avec sympathie lorsqu'on ne s'adresse pas à lui avec un familiarité un peu bonhomme et dans un coude à coude simulé, mais en l'invitant à participer à des considérations et des informations positives. Cette tendance de 'homme moderne à ne pas se laisser approcher de trop près est souvent critiquée comme étant une attitude de distanciation, de manque de disposition à l'engagement, etc. Diagnostic que je considère pour ma part avec une certaine circonspection: le droit de l'homme à la liberté consiste entre autres à ne pas se laisser persuader mais convaincre. Il préfère l'offre à la revendication, Il est plus accessible à des arguments honnêtes et intelligents qu'à la propagande, aussi bien celle de Jésus-Christ, laquelle ne sollicite que l'émotivité et non la raison. À mon sens, la technique requiert que nous apprenions une nouvelle forme de respect vis-à-vis de cette liberté de l'être humain. Par le biais du moyen de diffusion collective, nous ne nous trouvons plus «en prise directe avec l'âme», approche ayant toujours caractérisé le style des évangélisations sous toutes les latitudes.
Je considère la radiodiffusion essentiellement comme un moyen d'information. Or la vie moderne est basée sur une vaste information, celle-ci étant devenue indispensable non seulement dans le sens superficiel de la transmission de nouvelles, mais aussi dans celui - plus profond - de la communication et la divulgation de situations et de faits. L'information nous fait participer aux événements, aux décisions et aux débats qui nous concernent tous. Grâce à elle, l'individu assume sa part des multiples responsabilités inhérentes à l'ensemble de l'humanité. Il est en passe de devenir un citoyen du monde. La fin de son «mundium», c'est-à-dire sa majorité, ne consiste pas seulement à être assez largement informé pour avoir son mot à dire; il doit également être ne mesure de considérer les choses dans le contexte mondial, autrement dit les replacer dans le cadre du «mundus». À défaut de quoi, sa vie et sa pensée évoluent dans une perspective faussée.
Il est désormais possible de transmettre également de très nombreuses informations sur l'Église, son histoire, les différentes tendances de l'cuménisme, leur théologie, etc. On peut informer sur la foi. Mais mieux encore; on peut à partir de la foi informer sur le monde. En effet, la foi est moins un thème qu'une manière de penser et de vivre. La foi est contagieuse. Le caractère positif et amical, la clarté, le courage et la critique de la foi, tout cela peut, sans qu'il soit question de foi à proprement parler, être pleinement efficace au micro. Cela il le permet. En revanche, je doute que le micro se prête également à la retransmission de services religieux avec credo et absolution, prières et bénédiction. Nous devons tirer les conclusions de la distinction biblique entre la fonction du liturgiste et celle de l'apôtre, lequel proclame et rend public. Le micro n'offre guère au liturgiste de possibilités, mais celles-ci sont infinies pour l'apôtre. Certes, il transmet beaucoup, mais non pas tout. Ce n'est qu'un complément et non un remplacement. Il occupe une place précise sans laquelle un élément indispensable ferait défaut dans la maison de Dieu. Tout son «attrait» est justement de laisser en blanc bien des choses et - s'il est utilisé correctement - de rendre plus attentif à ce qu'il ne peut réalise. Le micro n'assure qu'une participation fragmentaire à tout ce qui se déroule à l'intérieur d'un lieu de culte. Mais tout ce qu'offre l'Église par ailleurs n'est toujours que partiel et renvoie à d'autres possibilités et réalités. L'Église consiste en un jeu entre de nombreuses relations mutuelles. Par conséquent, l'insuffisance du micro pourrait conduire à la redécouverte de tout ce qu'il est lui-même incapable de réaliser: par exemple, le caractère unique du véritable dialogue ou la communauté physique existant lors d'un service religieux. Non seulement le micro allonge et multiplie les manifestations habituelles de l'Église, mais il permet en outre et impose une forme d'action inédite, spécifique mais fondamentale.
Il en est beaucoup pour qui le concept d'information a des résonances par trop simples et séculières. Mais le vocable «Évangile» a son origine non pas dans le langage de la religion ou de la philosophie, mais dans celui du sport et de la politique. Il désigne des faits ayant un caractère quotidien. L'Évangile est une annonce effectuée publiquement sur la place du marché ou au stade. C'est donc le lieu d'employer des expressions non équivoques, d'intérêt général, compréhensibles et judicieuses. Lorsque nous cherchons à retracer l'origine de la notion d'Évangile, nous aboutissons non loin de la diffusion qui s'accomplit aujourd'hui au moyen d'instruments techniques. On entend souvent dire que l'apôtre Paul, s'il avait vécu à notre époque, aurait également fait usage du micro. Cette thèse est contestable du strict point de vue évangélique, comme si tous les moyens convenaient pour chanter et proclamer ouvertement à la face du monde les grandes choses accomplies par le Seigneur. En revanche, elle est juste lorsque l'on observe le parallélisme des situations d'où est sorti le terme evangelion et dans lesquelles nous pratiquons notre métier au service de l'information. Il s'agit dans les deux cas de la publication de nouvelles touchant les hommes dans leur ensemble.
Lorsque nous parlons de la «proclamation de l'Évangile», nous usons le plus souvent de grands mots. Nos propos se trouvent lestés de prétentions insoutenables. Nous nous élançons en dehors du monde des sports et de la politique, des éditoriaux et des nouvelles, ce qui nous éloigne du même coup de la fonction et du contexte initiaux de l'Évangile. Si nous sommes au bout de notre savoir et devenons imprécis, nous «portons témoignage». Lorsque notre discours se transforme en phraséologie incompréhensible, nous en imputons la faute à l'étrangeté et à l'élévation du message. Par contre, si je suggère d'utiliser la radiodiffusion pour informer plus que pour prêcher, on me soupçonne immédiatement de vouloir désamorcer la vérité et abréger le sermon. Or il ne s'agit aucunement de désamorçage ni de raccourcissement, mais exclusivement de la question de savoir si ce qui est juste, nécessaire et possible, est exprimé en tenant compte de la situation. Disant simplement la même chose en diverses occasions, ce n'est précisément pas la même chose que je dis, mais le seul fait que je le dise différemment est l'assurance qu'il s'agit de la même chose (Gerhard Ebeling). La vérité est une question de lieu et de temps. Seule la véracité morte en est indépendante. Ainsi ce qui est une pure contrevérité au micro peut être vrai en chaire. C'est pourquoi j'aimerais souligner le fait qu'il n'y a pas seulement là une question de goût ou de pédagogie, mais qu'il y va de la chose elle-même et de sa vérité lorsque je suis tenté de confier au micro ce qu'il est par nature incapable de transporter et que l'on doit réserver à d'autres occasions de discours et d'audition.
On pourrait s'amuser de l'idée suivant laquelle les Chrétiens devraient être des spécialistes de l'information. Toute l'Église repose sur une information concernant, corrigeant, renouvelant et mettant en lumière le monde. De cette information découle ce que j'appellerai parler temporellement de Dieu. Parler de Dieu n'est pas parler sur Dieu. Il s'agit ici de parler en prenant Dieu comme point de départ. Dieu n'est pas l'objet mais la vérité du propos. Le thème s'étend à l'infini: il englobe tout ce qui présente un intérêt du point de vue divin et ne saurait donc se limiter à l'Église. C'est pourquoi parler de Dieu n'est pas exclusivement le fait de ceux qui le font professionnellement, mais aussi de tous ceux qui font connaître la vérité présente dans la réalité. Certes il faut une radiodiffusion religieuse, mais elle ne jouit d'aucun monopole. Le Dieu de la Bible n'est pas celui de l'Église mais du monde. De ce fait, tous les domaines d'un programme radiophonique ont une importance égale sur le plan théologique. Il faut sortir ici du «professionnalisme». Tout ce qui se rapporte à la communication du message divin ne doit pas être enfermé dans un département spécial et avoir un langage spécifique. Cette communication doit au contraire se présenter comme le phare de la vérité dans toutes les branches et trouver un langage approprié pour chacune d'elles. Pour reprendre les paroles de Martin Buber, la théologie est le commentaire de la vie. Elle ne saurait donc se passer de tout ce qui la remplit.
Nous souffrons du fait que la foi est devenue désespérément incapable de s'exprimer. Elle se communique souvent par le silence (ou l'action) plus que par la parole. Devenues impuissantes, les paroles ne sont plus que bavardage. Bien rares sont ceux qui semblent pressentir à quel point elles peuvent indisposer nos contemporains. Dans son roman intitulé Halbzeit, Martin Walser évoque en ces termes le langage ecclésiastique où fleurit le cliché, mais que l'on considère comme sacro-saint: «Dieu m'a été transmis en héritage avec ces formules, mais voici que je suis précisément en train de le perdre à cause d'elles». Lorsque nous disons Dieu, nous l'avons déjà le plus souvent manqué. À force d'être à ses côtés, nous finissons par passer à côté de lui. C'est Dietrich Bonhoeffer qui a avancé que le «Dieu existant n'existe pas». Depuis lors, théologiens et non théologiens ont poursuivi si loin dans le sens de cette formule que nous traversons une immense crise d'expression religieuse. Cette expression ne représente plus aucune réalité; Dieu n'y est pas seulement caché, il en a disparu. C'est la compensation verbale d'une communication depuis longtemps rompue. Peut-être faut-il que nous passions par une zone de moindre loquacité avant que la foi ne recouvre l'expression ou que notre langage ne recouvre la foi, c'est-à-dire la vérité, l'espérance et la force de transmutation. Ce n'est qu'au plus intime du monde, dans le plein en-deça de la vie, que le langage se trouve dans son élément. D'autre part, il n'y a que là que pourra se créer une nouvelle forme d'expression. Ce n'est qu'à partir du moment où nous partagerons notre existence avec notre prochain dans une authentique fraternité que commencera cette communication irrésistible que nous appelons évangélisation, laquelle ne s'accomplit plus essentiellement comme un métier, mais dans le cadre d'un métier. Il y va donc de la présence des Chrétiens, constatant que le Christ participe à notre existence de tous les jours. C'est dans la réalité du monde que doit se découvrir la réalité de Dieu. Or, comme dans le Nouveau Testament, cela se produira presque toujours d'une manière et en un lieu auxquels ne s'attendent pas les hagiographes.