Monsieur Pierre Bergeron


Ottawa, 16 mai 2002

Hommage à Monsieur Pierre Bergeron,
journaliste et administrateur de médias




Allocution de M.Guy Marchessault (Université Saint-Paul)

On ne naît pas journaliste, on le devient (avis aux jeunes journalistes en herbe qui sont ici présents). Plus souvent qu’autrement, on ne s’auto-proclame pas journaliste, on est appelé à jouer ce rôle. De par nos études, de par les circonstances, de par l’ouverture imprévue d’un poste, ou grâce à un ami ou à un parent qui nous fait signe un jour...

C’est un ami, Pierre Tremblay, qui un jour a lancé un signal en direction de Pierre Bergeron: "Viens, suis-moi!" Et Pierre est allé voir de quoi il en ressortait au journal Le Droit. Devenir journaliste, ce fut ainsi le résultat d’un appel: "Viens!" Dans un vocabulaire plus ancien, on avait coutume de dire: une vocation. Ça veut dire la même chose. La vocation d’être "médiateur". Ça nous habite constamment.

Pierre Bergeron a si bien réussi au Droit qu’il en est devenu le Directeur général, après avoir vécu des premières expériences de gestion à Novalis et au Quotidien de Chicoutimi. Quiconque l’a connu de près en milieu de travail a vite saisi la camaraderie spontanée qui caractérisait les relations de travail avec ses "employés": jamais aucune négociation avec le syndicat ne s’est mal terminée, ce qui est un véritable exploit. Il assumait ses responsabilités de chef, oui, mais en dialogue constant et familier avec ses équipiers et équipières. Il concevait le journalisme comme un travail de groupe: éviter de demander à l’un ce qu’il ne peut faire, mais lui donner sa chance dans ce qu’il a de meilleur; pousser l’autre à se dépasser sans cesse. Et faire cela avec tout un chacun dans la salle de rédaction.

Il dit quitter Le Droit la tête haute, "fier d’avoir amené le quotidien là où il est." Il y a de quoi! Il s’en est fallu de peu que Le Droit ne périsse corps et biens il y a peu d’années encore. La décision de sa mort avait même été arrêtée... l’espace d’une fin de semaine. C’est qu’il n’est pas aussi facile qu’on peut le croire de maintenir aujourd’hui un quotidien francophone dans la grande région d’Ottawa. Ce journal, fondé par les Franco-ontariens avec l’aide des Oblats, visait à l’origine à servir trois causes: la défense du français, la promotion de la religion catholique et la justice sociale. Les temps changent: les Franco-ontariens ne représentent plus que le tiers des fidèles lecteurs du journal, le reste se retrouvant surtout en Outaouais québécois; la religion catholique connaît une glissade imprévue et même catastrophique; la justice sociale a maille à partir avec les phénomènes de mondialisation, de performance et de rendement à tout prix. Alors, quel est le défi d’un tel journal? Où sont ses causes à promouvoir de nos jours?

D’abord, de vivre. La survie d’une publication quotidienne obéit à tous les aléas imaginables: négociations récurrentes avec le syndicat, hausse ou baisse de la publicité, fluctuations du tirage, coupures imprévues d’électricité dans la salle de rédaction, feu dans le voisinage de l’imprimerie, problèmes de presses ou de distribution, périmètre de sécurité imposé à l’improviste au siège social, mort ou départ d’un journaliste ou d’un collaborateur, rien ne peut être planifié, tout peut arriver, tout arrive. Se faire réveiller à trois heures du matin, comme le médecin, telle est la fonction d’un journaliste administrateur, réparateur de pots cassés. Tout cela pour que le lecteur, la lectrice reçoivent à temps son journal au petit matin. Pierre y a goûté plus souvent qu’à son tour durant 15 ans. Manifestement, il a besoin d’un certain repos, de sortir du stress quotidien.

"Cinq années de travail plus calme, dit-il, avant de prendre ma retraite". Vraiment plus calme? J’en doute fort, à écouter poindre partout sa fougue, sa passion. Pourrait-il s’arrêter d’être passionné? Je l’ai vu dans un comité s’enflammer tout à coup, parce qu’il percevait des défis difficiles à relever. "L’avenir appartient à ceux qui luttent!", laisse-t-il tomber à la fin de son texte en page 2 du Droit du 4 mai. Le Réseau des cégeps et des collèges francophones du Canada saura profiter de sa passion, n’en doutons pas.

Être éditorialiste, et le demeurer, signifie également une capacité certaine de jugement qui n’est pas donnée à tous. Prévoir, imaginer, analyser avec à la fois rigueur et prophétisme, dénoncer, encourager, proposer des avenues, voilà un défi exigeant, que Pierre continuera de relever, à partir d’un tout nouveau poste d’observation: dorénavant, il consacrera le plus clair de son temps à la question éducative. Mais le problème avec les journaux, c’est que les écrits restent. Claude Ryan ne se faisait-il pas citer ses propres paroles vingt-cinq ans plus tard, en guise de représailles? Nous continuerons à surveiller tes écrits, Pierre Bergeron!

Enfin, nul ne peut penser à Pierre sans faire référence à ses innombrables implications personnelles: causes sociales, artistiques, économiques, religieuses, éthiques, et même cyclistes, toutes auront retenu un pan de son dynamisme. Même ses amis cyclistes se méfient de lui, car à chaque voyage il publie sur le réseau des compagnons de randonnée sa "Journée du rédacteur": ceux-ci n’ont qu’à se bien tenir s’ils ne veulent pas voir raconter leurs frasques sur tout le réseau.

Parlant réseau, Pierre Bergeron fut très tôt un adepte du grand Web. L’Internet fit rapidement son entrée au quotidien Le Droit. Curieux comme il est, il surveillait sans cesse les nouveaux gadgets et les nouvelles ouvertures à ce propos.

Cependant, la cause qui aura sans doute cristallisé ses efforts dernièrement, à titre de directeur de journal et d’éditorialiste, fut sûrement celle de l’Hôpital Montfort. Je laisse à d’autres, plus compétents que moi en ce domaine, de mieux traduire son rôle crucial à ce propos.

A-t-il connu quelque grande frustration journalistique? Oui, celle d’avoir raté la mort de la princesse Diana et de mère Teresa, parce que le quotidien n’était pas publié le lendemain... Une de ses grandes peurs? Voir la ville d’Ottawa interdire la traversée des ponts aux camions la nuit, ce qui aurait signifié que Le Droit (de même que The Citizen d’ailleurs) n’aurait pu être distribué à temps.

Donc, 2,500 éditions et 165,000 pages plus tard, ne vaut-il pas la peine de célébrer un journaliste qui a su donner le meilleur de lui-même pour la population et pour l’information? Il est juste que son oeuvre soit reconnue. Mais il est temps qu’il vive moins sur le tranchant de la lame, pour consacrer (enfin!) plus d’espace à son épouse, ainsi qu’à ses enfants et ses petits-enfants qu’il adore toutes et tous.

Bravo, Pierre Bergeron, et merci pour ton admirable travail en information.

 

Guy Marchessault

Université Saint-Paul, Ottawa

16 mai 2002