Ben-X
ou le bouc émissaire réactualisé



par Guy Marchessault

professeur à l'Université Saint-Paul d'Ottawa,
président du Jury œcuménique
au Festival des films du monde de Montréal



Le film Ben-X a remporté le prix du Jury œcuménique au Festival des films du monde de Montréal, à la fin d'août 2007. C'est une production de Belgique flamande, avec le soutien financier des Pays-Bas. Son réalisateur se nomme Nic Balthasar. Le même film a aussi remporté deux autres prix prestigieux au même festival, soit le Grand prix des Amériques (ex-aequo), ainsi que celui du public. Pourquoi?

Du point de vue de la forme, le film apparaît dès le départ innovateur, mêlant tout au long du récit le réel de la vie quotidienne et la fantaisie telle que perçue à travers les jeux vidéo: la vraie vie (difficile) et l'imaginaire internet (où l'on peut se réfugier pour fuir la vie quand elle devient trop insupportable).

La thématique du film, l'autisme - quoique la maladie soit déjà de mieux en mieux traitée de nos jours dans beaucoup de pays -, serre de près une constatation encore trop fréquente: le taxage des plus faibles, les mauvais traitements d'un souffre-douleur dans une classe.

Nous sommes mis en présence d'un autiste léger, capable de fonctionner assez bien (même si péniblement) dans la société, mais qui par ailleurs performe de façon extraordinaire dans un jeu vidéo de niveau international. Pourtant, il doit endurer les railleries et les vexations incessantes de ses condisciples en classe. La situation se détériore à un point tel que, comme quelques autistes, il songera au suicide ou se verra aux prises avec une sorte de schizophrénie.

Le film démontre en termes anthropologiques - proches des explications du chercheur universitaire René Girard - le parcours d'un bouc émissaire, qui subit une véritable «passion» à longueur de jours à son école: le harcèlement d'une bête sans cesse psychologiquement traquée et sacrifiée pour le plaisir des autres. Tout naturellement, le thème rejoint les grands rituels religieux de l'agneau maltraité, qui porte sur ses faibles épaules les péchés de la collectivité.

Il s'agit au départ d'un rituel «non religieux»: les étudiants en cour d'école, les professeurs, la famille, les jeux vidéo, les psychologues. S'y greffe bientôt une dimension spirituelle, alors qu'un professeur explique en classe le rôle du Christ comme sacrifié sur la croix. Le héros s'y reconnaît bien vite… mais en déduit qu'il doit se défendre en utilisant le religieux (un crucifix qu'il a ciselé en forme de couteau pointu) pour attaquer les autres. Mal lui en prend.

Le film, d'abord profane, projette pourtant cette figure christique beaucoup plus fortement qu'on ne pouvait l'imaginer au départ, puisque le parcours du héros débouchera dans des gestes symboliques de purification pour l'ensemble de la communauté. On assistera ainsi symboliquement à une sorte de mort et de résurrection, bien servies par une caméra qui les mettront tour à tour en évidence.

La situation religieuse elle-même se trouve d'ailleurs complètement renversée vers la fin du film, alors que, dans le décor traditionnel d'une église et d'une moralisation orientée vers le panégyrique, l'action symbolique prend toute sa dimension à la fois profane et sacrée, faisant basculer le sens religieux lui-même d'un rituel trop usé vers une véritable purification collective.

Le film devient ainsi significatif de la victoire du faible sur les forts, du triomphe de la paix sur la violence… en évitant jusqu'à un certain point la violence. C'est là un magnifique exemple de résolution de conflit sans recourir au conflit.

L'acteur, Greg Timmermans, s'est surpassé dans sa façon de rendre les mouvements intérieurs et extérieurs de l'autiste, tâche très complexe; il mérite notre admiration. De même, le réalisateur, qui a si bien su entrelacer le réel et l'imaginaire et qui s'est montré attentif à une perception autistique qui a l'habitude d'exagérer les détails sonores et visuels.

Nic Balthasar a connu un parcours pour le moins surprenant. Au départ jeune acteur, puis animateur, réalisateur de télévision et ancien critique de films, Nic Balthazar s'est fait offrir d'écrire un livre «pour les jeunes qui ne lisent pas». Prenant conscience des difficultés de taxage et des problèmes de suicides chez les autistes légers, il a décidé d'écrire sur le sujet; ce premier livre connut un vrai succès de librairie. Un homme de théâtre vint alors le convaincre d'écrire une pièce de théâtre à partir du même thème; il s'y lança tête première, sans autre préparation que son premier livre; or, ce fut un triomphe. M. Balthasar fut alors abordé par un producteur de cinéma, qui lui proposa d'en faire son premier film; défi qu'il osa relever.

Belle réalisation pour un premier film que de récolter trois grands prix dans un festival international. Excellente réflexion sur la peur des différences dans un groupe humain (ici l'autisme). Récupération remarquable des nouvelles technologies en lien avec une vie qui peine à trouver son équilibre (les jeux vidéo). Débouché signifiant sur l'un des rituels les plus porteurs de purification collective (le bouc émissaire ou «scape goat»). Enfin, figure christique surprenante, en plein 21e siècle. Le film méritait bien ses prix.




ÉQUIPE DE PRODUCTION

Belgique - 93 minutes - 2007

Réalisation: Nic Balthazar; scénario: Nic Balthazar, d'après son roman; photographie: Lou Berghmans; montage: Philippe Ravoet; interprétation: Greg Timmermans, Laura Verlinden, Marijke Pinoy, Pol Goossen, Titus De Voogdt, Maarten Claeyssens; production: Peter Bouckaert, Erwin Provoost.