Les Prix et Hommages Communications et Société 2006
dans lOutaouais
(Pour le communiqué et d'autres photos de l'événement, cliquer ici.)
Présentation du Prix du Livre à
Madame Marie-Paule Villeneuve
auteure du roman Les demoiselles aux allumettes

De gauche à droite, M. Patrice Bergeron (qui a présenté la lauréate), M. Bertrand Ouellet (directeur général de Communications et Société), Madame Marie-Paule Villeneuve et Mgr Roger Ébacher (archevêque de Gatineau). Les lauréats des Prix 2006 reçoivent une gravure de lartiste Gianni Gamba intitulée Promenade.
Gatineau, le vendredi 10 mars 2006
Bonsoir,
Je tiens dabord à remercier Communications et Société de maccorder ce privilège de pouvoir témoigner de mon attachement à une auteure qui est mon amie depuis près de 12 ans, Marie-Paule Villeneuve, et aussi de saluer la qualité de son roman le plus récent, Les demoiselles aux allumettes.
Vous ne serez peut-être pas surpris dapprendre que Marie-Paule et moi nous sommes connus au travail, au quotidien Le Droit. Détail significatif, en effet, puisque luvre de Marie-Paule, ses deux romans et son recueil de nouvelles, est habitée dune réflexion pénétrante sur le monde du travail. Le travail, cest au premier chef notre rapport à la nature, au monde.
Mais la journaliste, historienne et écrivaine que nous honorons ce soir nous rappelle avec acuité que, dans le monde industriel et post-industriel, le travail nous éclaire sur notre rapport à lautre.
Dans la préface dune anthologie consacrée à lhistorien Georges Duby, Guy Lobrichon, du Collège de France, écrivait que «toute création recèle une idéologie en acte, qui se propage selon un double projet, moral, et esthétique (
). À lhistorien de la révéler par lart qui lui est propre. Cet art de la rectitude, cest celui même de la synthèse qui sempare du détail révélateur et donne vie et sens, soudain (
).»
Or, animée du souci méthodique de la concision, dune rigueur impeccable, de linfatigable curiosité du chercheur, Marie-Paule a démontré, comme lécrivait Duby, que lhistoire est «dabord un art, un art littéraire essentiellement».
Remarquez bien la double démarche qui se répond en miroir : lhistorien dévoile le sens de la création quil étudie, et lhistorien crée en écrivant.
Ainsi, cet art de lhistorien révèle, à partir dune existence particulière, à partir de détails féconds, tout un spectre condensé de luniversel, la vérité dune époque, peut-être mieux, même, quun essai sociologique.
Les demoiselles aux allumettes, ce sont des êtres courbés par la fatalité qui, au carrefour de lhistoire, empoignent leur destin à bras-le-corps, sinscrivent dans le cours de leur monde, agissent au nom de principes, sur la foi didéaux qui les dépassent, mais quils incarnent.
Pour illustrer mon propos, jai choisi un bref extrait du roman, au moment où lhéroïne, Victoria, aide des militants à la défense de Sacco et Vanzetti:
«Il ny avait que des hommes, mais Victoria ne se sentit nullement en danger ni observée de curieuse manière. Elle se mit à louvrage, sentant quun destin, une force qui lui échappait, lavait amenée à cet endroit.»
En quelques phrases seulement, lurgence de linstant est posé, une femme intervient dans un cercle dhommes, Victoria répond à un appel intérieur, elle se joint à une entreprise collective, elle donne vie à une idée. Ailleurs, ce sera Donalda Charron qui manifestera toute la force de la dignité humaine ou de lengagement. Ou encore, le père Jean qui exposera le poids de lexigence morale, ou le père Bonhomme, le dilemme de la vertu dans les rapports de force du monde profane.
En somme, Les demoiselles aux allumettes recèle des enjeux éthiques qui sollicitent toujours lindividu aujourdhui. De même, le questionnement que suggère habilement lauteur, sur les fondements du mouvement ouvrier, sur le devenir des revendications sociales, savère tout à fait contemporain, en cette ère dangoisse et de bouleversements sociaux.
«Y a-t-il une justice dans ce monde?», sinterroge Victoria (p. 269). Nous avons le devoir de nous poser cette question quotidiennement et je remercie mon amie Marie-Paule de nous la rappeler.
Patrice Bergeron
10 mars 2006